CAPSULES-HAITIMONDE.COM - Les Dernières Nouvelles d’Haiti - Tout sur l’actualité haitienne - Le réseau de référence Haitimonde.com
Etoiles filantes

Jacques Stephen Alexis le Majeur (1922-1961)

vendredi 4 avril 2014 par Administrator

Faut-il ressusciter Jacques Soleil ? L’image de l’illustre défunt, mine de rien, pose une vraie question de fond – qui est de savoir à qui, réellement, appartiennent les morts, nos chers disparus.

Première réponse : à leurs proches, qui en font ce que bon leur semble : les dévoiler ou les cacher, les exposer ou les mettre à couvert, au ban – ils sont, à la limite, comme ces bébés tôt disparus, on les oublie vite et ils hantent les mémoires. Seconde réponse : ces morts n’appartiennent à personne, célèbres, ils tombent dans le domaine public. Aucun vivant, si riche soit-il, si idolâtre soit-il, ne saurait monopoliser l’enseignement. Qu’est-ce qu’un illustre disparu ? Quels sont ses droits ? Ses devoirs ? Questions vertigineuses qui s’adressent avant tout aux vivants, maintenant et toujours.

Voyons les réponses avec notre cher Jacques Stephen Alexis.

Sur le plan biographique et bibliographique, les avis sont emphatiques. Ils auraient gagné à perdre quelques longueurs, contiennent trop d’enflures et d’invariables poussées d’hyperbole, tel l’abus du qualificatif « solaire ». Jacques Stephen Alexis, petite silhouette vêtue d’un costume propret et coiffée d’un chapeau à large bord, reste grand davantage parce qu’il chercha que par ce qu’il trouva. Il était socialiste, médecin, romancier, nouvelliste, polémiste (à ses heures), théoricien, l’un des plus profonds de son temps, « nègre » du candidat à la présidence Louis Déjoie en 1957. Mais c’est sûrement comme combattant politique qu’il aurait souhaité rester dans les mémoires. En effet, quand d‘autres Jacques Roumain et Compère Général Soleil surgiront, sa volonté de voir naître une Haïti prospère et sa mort sacrificielle continueront à être appréciées avec admiration et enthousiasme.
Élevé dans un milieu libéral fécond, éduqué chez les Frères, où il brilla en instruction religieuse avec une attention qui est le contraire de la jubilation, Alexis jeune en garda la haine de Dieu et l’amour de l’Église. On peut déplorer que ce ne fut pas les deux à la fois. A cause de son sens très poussé de la mise en scène, peut-être, il n’est pas cynique. Artiste et esprit dogmatique à la fois, il veut sa foi épurée de toute chanson. La foi justement. Sa doctrine politique à lui ? Au diable l’individu, disait-il ? Adieu la fable biographique, l’illusion des commencements et des naissances ? Oui, certes, il le disait. En bon marxiste. Et c’était même, à l’époque, l’un des points de théorie essentiels de la gauche mondiale. Seulement voilà, Jacques Stephen Alexis, tout à ses calculs et à ses frustrations, traversé de part en part les romans les nouvelles et les textes d’explication de Jacques Roumain. Et cela rend que plus sidérant, derechef, le travail critique subséquent.

La question que nous posons dans le cadre de ce portrait d’apparat porte sur ce qu’Alexis fils invoque, sur ce à quoi il appelle, et sur ce contre quoi il fait front. Le numéro 3 de la revue Rencontre du CRESFED a opportunément éclairé ce retour à ce fils prodigue. Reproduit dans Bonjour et Adieu à la négritude (1980), le texte très controversé de René Dépestre, « Parler de Jacques Stephen Alexis », devrait aider à répondre à trois questions : Qui fut Jacques Stephen Alexis ? Que fut son œuvre ? Pourquoi, malgré sa personne écartelée, son action fut-elle si imposante ? Le portrait d’ensemble est vif, jeu flatteur, et apporte beaucoup d’informations neuves, dont certaines furent jugées scandaleuses. Révolutionnaire fatigué, René Depestre évite pour autant de nous laisser déporter vers ce que l’homme a de vaniteux, de clinquant, de maniaque, vers le pire. Comme Lucien Lemoine, Félix Morisseau-Leroy, Emile Olivier, Gérard Pierre-Charles, Louis Liquet, Gérald Bloncourt, Ghislaine Charlier, Gérard Etienne, Max Chancy, Roger Gaillard, il rappela cet assentiment à la vie et au progrès, au partage et à la raison qui l’agita constamment. Ces divers études et hommages sur Jacques Stephen Alexis témoignent d’un trajet singulier. Dans le détail, on peut ici ou là discuter, fouiner, réagir à contre-courant, mais sur des points qui ne touchent qu’à la compétence des spécialistes et à l’élan fraternel : les relations avec le mouvement communiste interne et mondial, le rôle de l’intelligentsia et des arts pour Jacques Stephen Alexis, la valeur de la culture populaire, l’action révolutionnaire, la fascination extrême du personnage…

Aux anges

Nous reviendrons encore sur le fondement objectif de cette tension qui résulte de ce que Jacques Stephen Alexis, comme son père, comprenait l’action dans le sens d’un épanouissement volontaire et la pensée dans le sens d’un savoir qui éclaire l’avenir. Mais sur l’ensemble, c’est la matière d’une forte biographie intellectuelle qui est fournie, avec témoignages et documents de première main, ainsi que la construction d’un appareil critique foisonnant, Jacques Stephen Alexis comme on ne l’a jamais vu, comme on ne le verra plus peut-être : dans toute la complexité, dans toutes les oscillations et aventures d’une vie sans repos ni médiocrité.

Il me semble que Jacques Stephen Alexis ne s’est pas dispensé de prendre la plupart de ses rêves pour des réalités, de dire des bêtises. Mais, les bêtises mêmes, il savait les dire avec un certain talent. Il est attachant : qu’on ouvre au hasard n’importe quel volume ; et, quel qu’en soit le sujet, la page nous séduit, le développement nous captive. Ce n’est point que le romancier, flamboyant du reste, nous plaise toujours, nous persuade sans défaillance. Souvent au contraire il nous paraît razoir ; certains croient (et cela se discute) que Marie Chauvet, diva de son temps, est plus talentueuse comme romancière que notre homme, conteur racé et magnifique du Romancero aux étoiles (1960). Il est curieux d’observer que Jacques Stephen Alexis et Marie Chauvet ont suivi à peu près la même influence proustienne. L’un et l’autre, magiciens du langage, ont voué un culte incompressible à la matérialité du langage : c’était au temps, pour lui, des trois romans, pour Marie Chauvet, de La danse sur le volcan et d’Amour, Colère et Folie.

Et puis, chez tous deux, se manifeste une vitalité pétillante, une fureur de frustrations et de revendications : la multiplicité phénoménale de cette progéniture brouille la grâce comparable de leurs styles différents, Jacques Stephen Alexis plus rhéteur et bricoleur d’images-concept, Marie Chauvet plus attentive aux dérèglements du monde et plus sulfureuse. Ses personnages, et ça, c’est vraiment fantastique, sont haïtiens mais ils sont avant tout latino-américains, caraibéens, antillais, créoles, et même de partout. Dans cet univers machiste, sanguinaire même, Marie Chauvet, petite bourgeoise affolée et affûtée, au regard épouvanté, fait un effort extraordinaire de reconstitution spatiale et mentale d’une classe sociale, la (petite) bourgeoisie. Ces histoires de violence politique, qui posent en plein le problème du « fascisme tropical », se déroulent non pas chez les masses avec Justin Lhérisson en particulier mais dans une classe sociale beaucoup plus difficile à aborder, sans démagogie ni compassion. Et encore une fois, on retrouve cette filiation avec Fernand Hibbert qui a effectué une démarche semblable avec une acuité guerrière et un humour déjanté. Comme chez Fernand Hibbert ou Justin Lhérisson, les personnages de Marie Chauvet n’ont pas besoin de s’expliquer, ils sont déjà nourris de leurs névroses, de leur existence malaisée, ils sont d’une morbidité évidente. Pétrifiés de malheurs, ils soliloquent et ils existent déjà. Tout a été dit ou presque sur Jacques Stephen Alexis, choyé et honoré comme personne. Tout le monde s’est prononcé sur cette œuvre romanesque touffue : Marcel Arland, Claude Souffrant, Auguste Viatte, Fernand Alix Roy, François Nourissier, Lucien Montas, Clément Magloire Sain-Aude, André Wurmser, Michael J. Dash, Georges Castera fils, Donald N. Assali, Roland Thadal, Yves Antoine…

Il faudra donc relire cet immense support bibliographique pour affirmer et faire vivre l’épaisseur et la complexité littéraires, sociologiques. La gauche haïtienne, c’était presque devenu lui. Oui, il s’est mis en scène toute sa vie. Paragon de la révolution et de l’intelligence, il dissimulait une sorte d’identité extravagante, même pour les petites choses du quotidien. Et, paradoxalement, lorsqu’on retrouve des constantes, celles-ci ne font que compliquer sa personnalité…

Il va sans dire qu’un tel auteur devait nécessairement jouer dans les conditions propres du XXe siècle le rôle d’un chef de file sur le plan idéologique et même celui de révolutionnaire dans le climat passionné des années 60. Mais comment pourra-t-on démêler l’erreur, l’aveuglement chez un être aussi emblématique, si la générosité, le don de soi sont ce qui le caractérisent dans son essence la plus profonde ? La posture langagière de Jacques Stephen Alexis écrivain trahit quelque chose d’extravagant, de hautain : la notion de facilité ou de communication de masse n’appartient pas aux concepts fondamentaux de cette œuvre. Redresseurs de torts volontaires et attristés, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis : eux continents qui contiennent des myriades d’arbres fruitiers. Camarades d’obédience communiste, Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis : cela semble si séduisant, si vrai ; et il y a tant d’arguments pour justifier ce rapprochement.

A suivre..22-28 juillet 1992
Frères

Voir en ligne : Le Nouvelliste







Accueil | Plan du site | info visites 319456

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site SPORTS & CULTURE  Suivre la vie du site Arts & Culture   Politique de publication

Haitimonde Network