CAPSULES-HAITIMONDE.COM - Les Dernières Nouvelles d’Haiti - Tout sur l’actualité haitienne - Le réseau de référence Haitimonde.com

Gonaïves a bien dansé son carnaval

vendredi 7 mars 2014 par Administrator

Gonaïves. Elle s’agite, bouillonne. Cette fois, son effervescence n’a rien de politique. Aucune calamité n’a frappé à ses portes. Les images apocalyptiques de milliers de morts noyés, comme en 2004 et 2008, appartiennent au passé. La vie a pris le dessus au point que dans ces rues jadis empuanties, ensevelies sous des milliers de tonnes métriques de boue venant des montagnes chauves, on plante le décor pour le carnaval.

Des étoiles dans les yeux, une sexagénaire, mère de maître Kesner Pierre-Charles qui a converti sa demeure en maison d’hôte, raconte que « depuis jeudi, tous les soirs ressemblent au réveillon de Noël ». Un air de fête souffle fort sur la cité de l’indépendance. Avec lui, la liberté de surenchérir les prix des biens et services. Certains rouspètent, enfoncent le clou de la critique contre cette ville où il n’y a pas grand-chose à voir. A part les « lakou ». Attenante au cimetière de la ville, aux portes de Raboteau, la tombe de Claire Heureuse, l’épouse de l’empereur Jean-Jacques Dessalines, n’a pas drainé de foule, suffoque un féru d’histoire, déçu. D’autres, plus conciliants, s’accommodent de cette situation.

Sur l’avenue des Dattes, ce dimanche gras, peu avant six heures, le soleil range son dentier. Il ne mord plus. Ses rayons illuminent par contre des paillettes bon marché, des trop rares créations inspirées et des costumes kitsch, portés par des danseuses, des danseurs aux pas non synchronisés. Pour quelques perfectionnistes, dont Philippe St-Louis, animateur radio, ancien de l’Ecole nationale des arts, « c’est pathétique, laid et peu inspiré ». L’objectif, à défaut de rivaliser avec le Brésil, le défilé, au point de vue esthétique, devrait mettre Haïti au moins au même niveau que d’autres pays de la région. Des pays où l’on sait que dans « défilé carnavalesque » il y a « défilé », un spectacle à préparer, pas nécessairement de l’argent à accaparer.

Peu importe. Il suffit d’être là. D’en profiter semble dire une danseuse rondouillarde, déguisée en indienne. Elle pose. Des caméras saisissent ce moment, son moment. Des deux côtés du parcours, entre le hurlement de sirène d’ambulance, de véhicules officiels, des comédiens déclament. Leurs voix ne portent pas dans la grande cacophonie. Ils semblaient raconter l’histoire des lieux. Le public se cogne. Ici, fête, spectacle n’ont parfois rien de pédagogique. Dommage. La nuit tombe. Et ça fourmille encore plus. La foule investit le parcours, la scène.

Les stands se remplissent. Des retrouvailles viriles se fêtent avec de grosses tapes dans le dos, des accolades et des prises, comme en lutte gréco-romaine. Dans son sillage, la fanfare du palais national laisse des commentaires favorables. Les hommes en uniforme blanc et noir connaissent leur métier. Des caméras de télévision, en direct des heures durant, braquent la foule. Le bruit est amplifié. Quelques musiciens de bandes à pied se piétinent. Presque. Tintouin géant. Cela monte. Cela descend. Sans costumes mais avec des t-shirt de toutes les couleurs d’entreprises ayant mis la main à la poche pour sponsoriser le carnaval.

Tabou Band avance. Au milieu de la foule, Roodyman et Manno Beat du groupe « Chalè ». Les musiciens de ce band à pied jouent les notes de la très populaire méringue « Fè bagay pou n voye deyò ». Le refrain est repris en chœur sur le macadam, sur des stands. Le public paie son tribut de respect, de reconnaissance. La symbiose n’est pas feinte. Le pied de nez à l’exclusion est évident. Dans quelques bouches, le goût acre d’une injustice demeure malgré tout. Le passage de quelques groupes musicaux, dont BBM, renforce l’incompréhension et le dépit. Leur performance est piètre. BBM, qui a décroché son char pour faire l’éloge du président Michel Joseph Martelly, tente de ridiculiser Don Kato, l’exclu emblématique, souffre-douleur de la censure officielle à cause de « Aloral » et « Chochonèt ». La mayonnaise ne prend pas. Les protégés roses laissent de marbre, même sur les stands où se trouvent les partisans de Tèt Kale. Le ridicule ne tue pas.

Il est en revanche contagieux. Le parcours du carnaval est parfois traversé par des véhicules officiels, des ayant-droits. Aux Gonaïves on a l’impression que des chefs ne sont pas « Tèt dwat » ; le slogan fort du groupe Anbyans et de sa star Okyjems a tout son sens. Torse nu, chaînes rompues, ce chanteur à la voix incassable casse des parlementaires qui radotent. Il les invite, ainsi que le président à aller vers la population afin de comprendre ses besoins. Okyjems, le frêle jeune homme révélé par King Posse, a fait du chemin. Sur son char, il trône, comme un grand, comme un roi du carnaval. Il mouille son pantalon pour le président Martelly en rabrouant ceux qui critiquent l’école gratuite. Il s’aventure en terrain inconnu, exprime ses convictions. Sa force séduit. Sans complexe, son char fend la foule, comme un navire déchire l’océan. Okyjems ne s’est pas plié, ni laissé intimider par Djakout # 1 de Shaba.

Petite taille, Shaba, une autre force de la nature, surfe sur une méringue très populaire. « Yo manyen madan Bèto » Qui l’a cocufié ? « Jojo ! ». La folie s’empare de l’avenue des Dattes. On chante, on s’amuse de la mésaventure présumée de Roberto Martino. On sue. Des rixes éclatent. Hommes, femmes passent à la moulinette des houligans créoles. Des agents de la BIM ne se gênent pas. Ils infligent des corrections à bras raccourci. La chaleur monte. Une odeur de fond de cale monte vers le ciel.

Kreyòl La s’offusque de la proportion que prend la polémique entre Djakout et T-Vice. Il esquive son adversaire Carimi. Dans le champ médical, Barikad Crew et Rockfam, entre Terapi et Tetanos, tiennent leur rang. BC allume, draine la foule. L’animation est Rockfam, plus à l’aise dans le corps à corps, sur le béton.

Autant que les duels, le public, friand de slogans comme « Map koupe yo fache », de Vwadèzil, avec Fresh la, magicien du verbe, « Fè tou lè bagay » de K-Zino, mené par Gérald Chéry, loin d’être ridicule, à l’instar de Le Compas, Simbi, Compas au féminin, Bèl Plezi, Boukman Eskperyans.

Entre-temps, le défilé des jours gras permet de confirmer l’exploitation politique de l’évènement. Il jette aussi une lumière sans ombre sur l’excellence de Djakout # 1 et offre l’occasion de constater la naissance d’une star, Okyjems. L’ex-sénateur Youri Latortue est mis en selle par le président Martelly, au détriment, dit-on, de son beau-père, candidat au Sénat pour l’Artibonite. Derrière les beaux sourires, des politiques en mode séduction pensent déjà aux élections.

Roberson Alphonse ralphonse@lenouvelliste.com

Voir en ligne : Le Nouvelliste







Accueil | Plan du site | info visites 316112

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site SPORTS & CULTURE  Suivre la vie du site Arts & Culture   Politique de publication

Haitimonde Network