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Wesley Lainé, de Sciences Po à Harvard

jeudi 21 juillet 2016 par Administrator

Récemment diplômé de Sciences Po en France, E. Wesley Laine, jeune étudiant haïtien, s’apprête désormais à rentrer à la Harvard Law School pour une dernière année de droit. Entretien avec ce passionné de droit qui croit que son destin ne sera effectivement bravé que si Haïti brave le sien.

Le Nouvelliste : Pouvez-vous nous faire une brève présentation de vous, votre parcours avant Sciences Po… ?

Wesley Lainé : Je suis né et j’ai grandi à Port-au-Prince. J’ai quitté Haïti à l’âge de 12 ans. C’était deux mois après la mort d’un grand homme et d’un héros, Jean Dominique. Je suis parti pour les États-Unis, où j’ai décroché un Bachelor et un Master. Je suis revenu à Haïti en 2010 après le séisme. J’ai travaillé avec une ONG dans le cadre de l’assistance humanitaire aux rescapés. Je livrais de l’eau potable à Cité Soleil, Carrefour, et dans les camps - Caradeux, Canaan, etc.

J’ai ensuite décidé de créer une petite association philanthropique pour continuer à lutter contre les maladies d’origine hydrique, notamment le choléra. Nous travaillons dans le Sud-Est du pays, Jacmel, Bainet, Marigot, etc. Plus précisément, nous installons des chlorateurs, un appareil qui purifie l’eau, et nous construisons des réservoirs. Et nous venons juste de lancer une petite entreprise sociale — l’Atelier de Commerce Équitable — pour aider les petites et moyennes entreprises et les « ti machann », et aussi pour financer nos projets sociaux.

L.N.. : Quels sont vos rapports familiaux, affectifs et institutionnels avec Haïti ?

W.L. : Ma famille immédiate est aux Etats-Unis. Mais le reste de ma famille vit en Haïti. Je profite de l’occasion pour les saluer. Je sais qu’ils vont lire cet article. Je vous embrasse et je vous aime ! Même loin d’elle, Haïti m’accompagne. Je transporte partout mes poètes haïtiens préférés, Dany Laferrière est une compagnie qui ne me quitte jamais. Quand Haïti me manque terriblement, je pense d’ailleurs à ce qu’il écrivait dans Tout bouge autour de moi « Haïti est là où l’on se sent haïtien. »

L.N.. : Quelle a été votre principale motivation pour intégrer Sciences Po ?

W.L. : Lorsque j’étais un gamin à Port-au-Prince, je cachais les souliers de mon père et lui faisais du chantage pour qu’il m’emmène dans son cabinet d’avocat avec lui. Donc j’ai grandi dans le domaine du droit, et je savais que je serais avocat un jour. Mon père est mon héros, un vrai juriste haïtien.

J’ai décidé de quitter les Etats-Unis pour faire le droit en France et plus précisément à Sciences Po parce que c’était la meilleure école pour moi. Le Doyen de l’École de droit de Sciences Po, M. Christophe Jamin, a osé changer les choses en France et créer une École de droit pour former des juristes de haut niveau et lorsque j’ai appris de ce projet, j’ai voulu y être à tout prix.

L’École libre des sciences politiques, ça a toujours été mon rêve ! Une grande école à Paris, il n’y a pas mieux que cela. Étant un grand admirateur de Hemingway, de Malraux et de Baldwin, j’ai toujours voulu vivre à Paris. Donc pour moi c’était Sciences Po ou rien d’autre. Et lorsque j’ai été admis à Sciences Po, je suis allé directement à l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour faire une petite prière.

L.N.. : Et comment avez-vous conduit vos études pour avoir été sélectionné comme l’étudiant d’honneur de la promotion 2016 ?

W.L. : À Sciences Po, j’ai suivi des cours qui m’intéressaient. J’ai suivi des cours de droit en anglais et en français, c’est-à-dire common law et droit civil. Si j’ai eu de superbes résultats, il faut aussi dire que des fois j’ai eu des notes qui ne m’ont pas plu. Mais je suis resté impliqué à fond dans l’École, j’étais membre de la Revue des Juriste de Sciences Po, dans laquelle nous publiions une revue chaque semestre, et j’ai intégré la Clinique de l’École de droit, dans laquelle j’assistais des clients à aborder des problèmes juridiques. Poursuivre des études de droit et travailler en Haïti n’est pas facile. Pendant mes deux années à Sciences Po, j’ai fait plusieurs allers retours entre Paris et Port-au-Prince. Je cherchais des bailleurs de fonds, construisais des réservoirs avec mon équipe, et écrivais mes examens en même temps. Mais franchement, je suis resté fidèle à mes principes et c’est peut-être la raison pour laquelle j’ai eu l’honneur d’adresser la promotion 2016.

L.N.. : Qu’est-ce qui a été le plus dur ?

W.L. : C’est Sciences Po, tout est dur. Mais sérieusement, il n’y a pas de chemin facile à Sciences Po. Le plus dur aura été sans doute les milliers de kilomètres me séparant de Port-au-Prince, être loin de chez moi, loin de ma terre, de ma famille, de toutes ces personnes qui m’aident à réaliser mes projets ici, et de toutes ces personnes qui ont besoin que ces projets voient le jour.

L.N. Vos attentes ont-elles été comblées ?

W.L. : Bien sûr et beaucoup plus ! Sciences Po sera toujours ma maison, et Paris sera toujours chez moi.

L.N. : Quels conseils avez-vous pour un jeune qui voudrait suivre votre parcours ? J’encourage les jeunes à rêver plus haut. Je les encourage à être très pragmatiques dans leur projet mais aussi à exiger l’impossible quand c’est nécessaire. Je les encourage aussi à trouver leur passion et à voyager à travers des livres. Il faut être intellectuellement curieux et il faut travailler pour y arriver. Je sais que c’est difficile de rêver dans le contexte de la réalité haïtienne. Et c’est ce qui me peine beaucoup lorsque je rencontre les jeunes de mon pays à Port-au-Prince et surtout dans les provinces. C’est dommage. C’est ce qui me motive à m’impliquer dans la vie associative en Haïti. Et c’est aussi pour eux que je lutte pour l’égalité des chances pour les Haïtiens. Car, je le reconnais, j’ai beaucoup travaillé pour en arriver là mais j’ai aussi eu une chance folle ; je rêve que demain ce parcours ne soit plus incongru mais devienne une réalité pour les jeunes de ce pays.

L.N. : Quelles sont vos prochaines étapes ?

W.L. : Je rentre à la Harvard Law School pour une dernière année de droit. Je vais continuer à me consacrer à mes projets et m’impliquer encore davantage dans la société haïtienne.

L.N. Avez-vous l’intention de revenir un jour en Haïti ?

W.L : Je ne suis jamais parti.

L.N : « Je veux braver mon destin »…est une phrase que vous répétez souvent, que signifie-t-elle ?

W.L : C’est une phrase que je me répète souvent, “braver mon destin”. Cela me donne de l’énergie, me rappelle où je veux aller, me guide. Je suis persuadé qu’à la fin nous serons jugés en fonction d’une essence, celle de la justice, de la tempérance, de l’empathie. Il y a une part d’ambition personnelle dans tout cela évidemment mais, vous savez, je crois que mon destin est intimement lié à celui de mon pays. Braver mon destin, c’est en quelque sorte atteindre et dépasser mon rêve et mon rêve, c’est Haïti. Parce que tout ce que je fais, je le fais certes pour la fierté de mon père et de ma mère mais, avant toute chose, pour ce pays qui m’a donné naissance et qui m’a vu grandir.

Je rêve d’Haïti telle qu’elle n’a jamais été, telle qu’elle aurait pu être, et je me dis pourquoi pas. Pourquoi pas, demain, les jeunes femmes et hommes de nos villes et de nos campagnes vivront mieux que leurs parents. Pourquoi pas, notre île redeviendra aux yeux du monde ce qu’il a toujours été pour nous : la perle des Caraïbes. Pourquoi pas, Haïti respirera enfin. En un mot, mon destin ne sera effectivement bravé que si Haïti brave le sien.

Voir en ligne : Source le Nouvelliste







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