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Un abri sur la lune - Caroline Touzin, envoyée spéciale La Presse

mardi 11 janvier 2011 par Administrator

(Port-au-Prince) Vendredi dernier, au camp de La Piste. C’est un grand jour pour une centaine de sourds et muets qui vivent sur un grand terrain vague où s’entassent 50 000 personnes, non loin de Cité-Soleil. Les bèbè, comme on les appelle ici, sont les premiers résidants du camp à quitter leur abri de toile pour emménager dans des maisonnettes d’une seule pièce faites de panneaux de contreplaqué surmontés d’un toit de tôle.

Un an après le séisme meurtrier, on commence à peine à reloger les plus vulnérables parmi le million et demi d’Haïtiens qui ont perdu leur toit. Quelque 800 000 personnes n’ont toujours pas de maison. Lorsqu’on demande aux ONG financées par le Canada de nous montrer des projets concrets réalisés avec nos dons, on nous fait visiter ces abris de 18 m2.

Le Canada a promis 400 millions, notamment pour construire ces maisonnettes.

Cette somme s’ajoute aux 150,15 millions de dollars qu’ont coûté les tentes, la nourriture, l’eau potable et les trousses de survie distribuées dans les semaines qui ont suivi la tragédie. L’aide canadienne frôle le milliard si on y ajoute les 555 millions déjà promis avant le séisme pour des projets à long terme comme une académie de police et un hôpital aux Gonaïves.

Au camp de La Piste, comme ailleurs à Port-au-Prince, à Jacmel et à Léogâne, où l’on en construit de semblables, ces abris « semi-permanents » ou « transitoires » (le terme varie selon les ONG) risquent fort de devenir une solution permanente. Or, ces maisonnettes sont conçues pour durer de 5 à 10 ans. Leurs occupants ne seront jamais propriétaires du terrain sur lequel elles sont érigées. Ils ont accepté par contrat d’être déplacés à n’importe quel moment si le gouvernement haïtien l’exige.

On s’entasse à Jérusalem

C’est l’État haïtien qui a assigné aux ONG les terrains où construire ces maisons. « Disons que le gouvernement n’a pas offert les meilleures terres », souligne Sophie Chavanel, de la Croix-Rouge canadienne. Elle pèse ses mots. Un peu partout, c’est souvent le même constat : les terrains, situés en zones inondables, sont couverts de gravier, à grands frais, par les ONG. Il n’y a aucun arbre. Le paysage est lunaire.

Mais pour Yoyo Ernande, sourde et muette de 48 ans, cette maisonnette est la meilleure chose qui lui soit arrivée depuis longtemps. Mère de quatre enfants dont l’un est aussi bèbè, elle louait, avant le séisme, une maison dans le dangereux bidonville de Martissant. Ses voisins la traitaient comme si elle avait un retard mental. Elle était souvent victime de vol. « Ici, non plus, ce n’est pas un coin recommandable. Mais au moins, j’ai ma maison, dans une communauté de gens comme moi », explique-t-elle en langage des signes à une amie qui nous traduit ses propos.

À 15 km de Port-au-Prince, au camp Corail, on trouve le même modèle de maisonnettes, construites en partie par Vision mondiale Canada (qui a reçu 6,8 millions d’Ottawa). Il y en aura un peu plus de 1000, disposées en rangées. On pourrait presque se croire dans une base militaire, d’autant plus que des Casques bleus y patrouillent.

Sous les ordres du gouvernement haïtien, quelque 6500 personnes ont été déplacées d’un camp de la capitale et installées au camp Corail en avril dernier. On leur a promis maison, travail et services publics. Les gens entretenaient de grands espoirs. Au fil des mois, ce camp est devenu une bombe à retardement, un exemple de ce qu’il ne faut pas faire en matière de « coopération » - c’est un grand mot - entre les ONG, les bailleurs de fonds internationaux et l’État haïtien.

Et pourtant, les gens ne veulent pas partir. Au contraire, un bidonville dont on évalue la population à quelque 120 000 personnes est en train de se former à deux pas du camp. Il porte déjà un nom : Jérusalem. Ces gens ont été attirés par toutes les promesses, dont celles d’avoir une terre à eux.

Pratiquement rien à manger

Marie-Flore Louis nous montre fièrement sa nouvelle adresse : P-20, inscrite à la main sur un mur en contreplaqué. Trois couvertures de laine posées par terre font office de lit. Des casseroles traînent dans un coin. Le mobilier se résume à une seule chaise. La femme de 28 ans, enceinte jusqu’aux oreilles, a déjà trois enfants et pas de mari. Elle est parmi les premières à avoir reçu une maison. Dix mois après le tremblement de terre.

Le choix de ce terrain de 7000 hectares, réquisitionné par l’État haïtien, déplaît à beaucoup d’ONG. Il est trop loin de la capitale. Les gens n’ont pas les 40 gourdes nécessaires (1$) pour l’aller-retour à Port-au-Prince, où ils pourraient chercher du travail ou faire des achats. Il n’y a ni électricité ni eau courante dans les maisons. Les distributions de nourriture ont cessé depuis longtemps. Les gens n’ont rien à faire, pratiquement rien à manger.

Vision mondiale ne met pas de lunettes roses. « À cause des terrains sans arbres, il faisait extrêmement chaud pendant l’été et le risque d’inondations lorsqu’il pleuvait était accentué. Il y a eu plusieurs difficultés continues sur le site, rendant le travail des agences d’aide humanitaire compliqué », peut-on lire dans son plus récent bilan.

On n’insiste pas pour montrer le camp Corail aux médias canadiens, présents en grand nombre en Haïti ces jours-ci. On les amène plutôt à Léogâne, épicentre du tremblement de terre, à 30 km de la capitale. Ici, la ville a été détruite à 60%. Sur le trajet, on croise un camion rempli de planches dont la provenance est clairement indiquée : Maisons Laprise, Montmagny. Ce bois québécois sert à construire les abris temporaires, comme quoi la reconstruction d’Haïti a des retombées économiques sur les pays donateurs.

Le Canada s’est engagé à bâtir 4300 abris d’ici à l’automne prochain. Dès le départ, le projet a eu du plomb dans l’aile. Quelque 330 maisons sont terminées. « Ça a pris du temps avant de faire bouger la machine, reconnaît Richard Clair, coordonnateur de la Croix-Rouge canadienne en Haïti. Des matériaux qui devaient passer deux ou trois semaines au port y sont restés pendant deux mois.

Un véritable casse-tête

À Léogâne, on construit autant que possible là même où étaient les maisons. Les gens ne sont pas déracinés comme à Corail. Mais c’est tout un casse-tête lorsqu’on sait qu’il n’existe pas de véritable registre foncier dans ce pays. Seulement 5% des terres sont cadastrées.

« On ne pouvait pas construire des maisons sans être sûr de l’identité des propriétaires des terrains. Juste à Léogâne, on a affecté à cette tâche cinq avocats à temps plein », explique M. Clair, dont l’organisme prévoit construire presque autant de maisonnettes dans la ville de Jacmel. À terme, les 7500 abris coûteront quelque 15,6 millions de dollars.

On les assemble à la façon IKEA : chaque feuille de contreplaqué est numérotée. C’est plus facile à monter et à démonter si un propriétaire réclame son terrain.

Mais ces abris ne font pas l’unanimité. Il serait préférable de construire de façon durable, soutient le groupe Architectes de l’urgence du Canada.

« Personne ne peut garantir qu’il n’y aura pas d’effet à long terme sur la santé des Haïtiens avec tout ce bois traité utilisé pour les fondations. Quelques milliers d’habitations en bois traité, cela fait bien des litres de produits toxiques au même endroit. Qu’adviendra-t-il de ce bois, qui ne peut pas être brûlé sans danger, lorsque ces maisons ne seront plus habitables, dans quelques années ? » demande son président, Bernard McNamara.

Désir Lifaite, elle, prend ce qu’on lui donne. La grand-mère de 57 ans, trop maigre, le visage usé, s’occupe seule des trois jeunes enfants de sa fille, disparue elle ne sait où. « Je remercie le bon Dieu et la Croix-Rouge, dit-elle en créole. Je n’ai rien à manger, mais au moins j’ai un toit. »








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