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Seuil de pauvreté – Plafonnement des fortunes - Par : Teddy Thomas

dimanche 15 février 2009 par William Toussaint

Seuil de pauvreté – Plafonnement des fortunes - Par : Teddy Thomas

Vers la fin du siècle dernier, le communisme agonisait en Europe et l’on accourait de toutes parts pour lui porter le coup de grâce. Aujourd’hui, le capitalisme mondial chancelle et les dirigeants de partout se précipitent pour sauver le grand malade et mettre ses banques sous perfusion. Dans les deux cas, les vraies victimes sont les femmes et les hommes qui ont travaillé et souffert pour permettre à ces deux systèmes imparfaits d’exister. Les dirigeants et les patrons finissent toujours par tirer leur épingle du jeu.

Des chiffres assez récents de la Banque mondiale nous apprennent qu’environ 3 milliards d’êtres humains – près de la moitié de nos contemporains - disposent de moins de 2 dollars par jour pour vivre. En Haïti, les plus pauvres vivent avec moins de 300 dollars par an. En même temps, selon les données de 2008 du magazine Forbes, les HNWI (high net worth individuals) comptent dans leurs rangs plus de dix millions de richissimes, dont 1 125 milliardaires gérant à eux seuls une fortune de 4 400 milliards de dollars, équivalant au double du produit intérieur brut de la France. Chez nous, en Haïti, où la misère la plus tragique côtoie des richesses ostentatoires, qui ne se souvient des foules descendues dans les rues, l’an dernier, pour revendiquer leur droit au travail et à l’alimentation ? Et les images des quartiers inondés, mais privés d’eau potable et d’électricité après les récents cyclones, alors que la belle vie continuait au rythme des onduleurs et groupes électrogènes dans les maisons des mieux lotis ? Dans le nord du pays, on a découvert des populations affamées se nourrissant de galettes de terre. Près de quatre millions d’enfants meurent chaque année dans le monde à cause de la sous-alimentation. Et alors que trois mille milliards d’euros viennent d’être injectés dans la finance pour sauver les banques, les statistiques du Programme alimentaire mondial indiquent qu’il faudrait seulement un pour cent de cette somme par an pour assurer la sécurité alimentaire dans les pays les plus pauvres et nourrir tous les enfants du monde qui ont faim.

Quelle justification morale peut-on trouver à ces disproportions ? Faut-il nous laisser dire qu’elles sont inévitables ? Tandis que le déséquilibre social causé par les inégalités secoue le monde, les mieux lotis sentent à peine passer la crise et continuent de mener grand train comme si de rien n’était. Même lorsque l’économie semblait aller bien, dans le calme qui a précédé la tempête, les ressources se répartissaient déjà mal en raison de ces iniquités. Maintenant, le navire en déséquilibre est en train de chavirer et menace de nous envoyer tous par le fond. Faudra-t-il un naufrage général pour que le monde connaisse enfin plus d’égalité ?

Partout le nombre des chômeurs croît chaque jour, avec les conséquences sociales, familiales et individuelles que l’on connaît. Aux États-Unis, un pourcentage disproportionné d’hommes noirs, soit plus de 10 % des jeunes de 18 à 34 ans, sont en prison. Cela représente, du point de vue démographique, le taux d’incarcération le plus élevé du monde. Ce n’est pas par simple coïncidence que les familles noires, privées de leurs fils et de leurs pères, sont les plus pauvres du pays. De plus, de l’avis de psychiatres travaillant en milieu carcéral, l’emprisonnement peut produire des effets délétères sur ceux qui le subissent, pour en ressortir parfois avec des troubles mentaux et autres, jusqu’à se voir rejetés par leur famille et marqués pour la vie aux yeux de la société. Ayant, pendant plusieurs années, fréquenté les tribunaux, cabinets d’avocats, carrés d’entretien et couloirs de pénitenciers aux États-Unis dans mon travail d’interprète et de traducteur, j’ai été en bonne place pour observer comment, malgré l’égalité de traitement prévue par la loi, la justice n’est pas toujours rendue de façon égale dans ce pays. Les interventions policières sont souvent plus musclées dans les ghettos qu’ailleurs et, les prévenus une fois devant le juge, on ne peut s’empêcher de remarquer une différence entre, d’une part, ceux qui ont pu se payer une défense préparée de longue main avec leur avocat et, d’autre part, les indigents qui n’ont pu rencontrer qu’un avocat commis d’office (court appointed attorney) seulement une ou deux fois sans être adéquatement conseillés ; dans certains cas, l’unique rencontre hâtive a lieu en quelques minutes juste avant le jugement. Même en matière de justice, le déséquilibre du pouvoir d’achat cause souvent des inégalités.

J’ai aussi observé la version tiers-mondiste de ce phénomène alors que, jeune officier en Haïti, j’ai remarqué, aux différents postes où j’ai été affecté, que tous les détenus étaient des indigents. Ils portaient cet uniforme distinctif appelé costume « macaque » qui les faisait aisément reconnaître. J’étais alors âgé d’à peine vingt ans et certaines réalités de la vie haïtienne m’échappaient encore, mais je me disais souvent que ces misérables ne pouvaient tous provenir d’une catégorie humaine née avec une prédisposition au crime, pour constituer ainsi l’essentiel de la population carcérale. Un jour, j’eus une brève conversation avec l’un de ces prisonniers. En raison de son ancienneté et de sa bonne conduite, il bénéficiait du titre informel de « major de prison », considéré comme un statut privilégié. Son rôle était de surveiller les autres détenus chargés de l’entretien extérieur des locaux et des terrains compris dans l’enceinte de la base militaire, et de rappeler à l’ordre les paresseux. Il jouissait d’une telle confiance qu’on le chargeait parfois de faire seul des courses non loin de la caserne. Ce dont il s’acquittait avec empressement, pour recevoir à son retour une modique gratification. Un matin, quelque peu intrigué, je lui demandai s’il lui venait jamais l’idée de s’évader. « Pour aller où ? », me répondit-il en créole, « Et pour quoi faire ? Ici, je mange les mangues qui tombent des arbres, je lave les voitures et gagne ainsi un peu d’argent. Après avoir purgé ma peine, je souhaiterai encore être repris dans les rues et retourné ici. » Cet homme n’avait dans son propre pays aucune perspective d’avenir. La pauvreté et le désespoir l’avaient réduit à renoncer même à sa liberté. Il était à peu près de mon âge et je me souviens encore de cette réponse. On l’avait incarcéré pour un vol de peu d’importance alors que les grands voleurs vivaient dans le luxe, occupaient de hautes fonctions, sillonnaient dans leurs belles voitures les rues balayées par ceux qu’ils considéraient comme des sous-humains, et se pavanaient en soirée dans leurs clubs exclusifs. Je venais de côtoyer une de ces mines dormantes de la société haïtienne. Ceux qui coulaient une vie heureuse à l’époque ne se doutaient pas qu’ils dansaient sur un volcan qui attendait son heure. L’état du pays s’est encore dégradé depuis et aujourd’hui, même la télévision et la presse étrangères font parfois état de vente d’enfants pauvres et d’esclavage puéril en Haïti.

Il sera intéressant de voir les actions du président Obama en ce qui concerne la disparité des salaires et l’inégalité du traitement judiciaire dans son pays. Alors que le chômage connaît une augmentation vertigineuse aux États-Unis, les parlementaires américains ont décidé de laisser grimper automatiquement, comme à l’accoutumée, leurs appointements annuels de près de cinq mille dollars, pour atteindre environ 174 000 $. Barack Obama promet un cadeau fiscal de mille dollars par ménage pour relancer l’économie. Il est à noter que seuls ceux qui ont un emploi peuvent bénéficier d’une baisse d’impôts, dont d’ailleurs profiteront aussi ceux qui gagnent déjà de gros salaires. Ces allégements fiscaux vont aussi se traduire par une réduction des recettes de l’État, d’où un manque de disponibilités pécuniaires pour les programmes sociaux. Un correspondant m’a récemment demandé ce que je pensais du seuil d’imposition en dessous duquel Obama avait promis de ne pas augmenter les taxes. Il s’agit de revenus allant jusqu’à 200 000 dollars par an. Ma réponse fut que ce seuil était trop élevé et que j’aurais souhaité le voir réduit d’au moins la moitié. Avec plus de 100 000 dollars annuels, on peut présentement (février 2009) vivre confortablement dans n’importe quel pays du monde et tous ceux dont les revenus dépassent ce niveau peuvent largement contribuer par leurs impôts au financement de projets sociaux.

Dans son plan de relance de l’économie, Obama semble prendre jusqu’ici pour objectif un retour au statu quo d’avant la crise actuelle par le rétablissement des plus de trois millions et demi d’emplois perdus au cours des récents mois. Pour la nouvelle administration américaine, ce résultat ne serait déjà pas mal, mais je souhaiterais qu’Obama vise encore plus loin, pour arriver à des changements qualitatifs vraiment substantiels. Des mesures radicales judicieusement mises en place pourraient non seulement servir d’exemple aux gouvernements d’autres pays, mais, à défaut de cela, inspirer les peuples eux-mêmes et les porter à exiger de leurs dirigeants l’instauration d’une démocratie économique réelle.

Les économies capitalistes ont depuis longtemps adopté, en matière de revenus, le modèle dit de la taxation progressive, selon lequel on s’attend à ce que ceux qui perçoivent les gros salaires contribuent davantage aux programmes sociaux. Nous avons découvert depuis belle lurette que cette formule ne produit pas les résultats escomptés, en raison des échappatoires telles que les niches, boucliers et paradis fiscaux, etc. Il faut donc appliquer des mesures plus efficaces, y compris le transfert direct de pouvoir d’achat, de ceux qui en ont trop à ceux qui n’en ont pas assez. Comme l’a souligné avec tant d’à-propos l’analyste financier Michael Grunwald dans le magazine Time, « la meilleure façon de stimuler l’économie en distribuant de l’argent, c’est de le donner à ceux qui ne peuvent se permettre le luxe de l’épargner », c’est-à-dire aux plus pauvres.

Dès son premier jour à la Maison Blanche, le président Obama annonçait aux membres de son cabinet le gel de leur salaire. Le 4 février, il recommandait de plafonner à 500 000 $ le salaire des cadres supérieurs dont les entreprises bénéficient du plan de secours financé par l’argent des contribuables. Pretty good, brother, let’s keep going. J’espère qu’une fois franchie avec succès la première étape de son plan de redressement, Obama s’attaquera à l’une des causes traditionnelles des trop grandes disparités du pouvoir d’achat : le décalage excessif entre les revenus.

N’ayons pas la mémoire trop courte. Bien avant la crise déclenchée par les prêts immobiliers à risque, la vente en chaîne de titres, l’éclatement de la bulle financière, les fonds spéculatifs et l’octroi de bonus scandaleux aux chefs d’entreprises percevant déjà les plus gros salaires, le monde connaissait de graves problèmes économiques. La finance n’étant que l’interface virtuelle de l’économie réelle, le malaise ressenti au niveau de celle-là s’est propagé à cette dernière, et la mise au chômage massive des salariés n’est qu’un moyen pour ceux qui dirigent les banques et pour les gros actionnaires de préserver leurs avoirs aux dépens des gagne-petit. Les grands financiers ne produisent rien, ni les biens de consommation qui nous sont indispensables, ni les services nécessaires à la population ; leur rôle est de jongler avec les dollars en s’attribuant la plus grande part du gâteau, au détriment de ceux qui font du vrai travail productif dans l’agriculture, l’industrie, la santé, l’entretien, le transport, etc. Il faudra donc passer par le renversement de cette tyrannie des riches et mettre fin pour de bon au culte du veau d’or. L’un des moyens les plus directs pourrait être le plafonnement des plus gros revenus et la redistribution des excédents salariaux.

Plusieurs pays ont établi ce qu’on appelle un seuil de pauvreté, ou niveau minimum de revenus en dessous duquel l’individu a droit à une assistance sociale. Ce niveau, calculé par une indexation quelconque, est, dans la plupart des cas, fixé en dehors de toute délibération sérieuse avec les éventuels bénéficiaires au sujet de leurs besoins. On pourrait parallèlement établir un seuil virtuel d’enrichissement maximum, déterminant ainsi à partir de quel niveau de revenus l’individu commence à dépasser le pouvoir d’achat qui lui est nécessaire pour vivre confortablement. Autrement dit, le seuil au-dessus duquel gagner de l’argent devient un sport. L’argument favori de ceux qui défendent les gros salaires est que ceux-ci sont incontournables parce qu’étant le seul moyen d’attirer les vrais talents. Argument fallacieux et intéressé !

Il est vrai que ceux qui possèdent un capital suffisant créent des emplois en investissant leur argent. C’est le fondement même de l’économie capitaliste. Mais le pouvoir d’achat, quand il dépasse un certain niveau, peut devenir une arme à double tranchant. On voit ainsi des gens disposant d’un pouvoir d’achat excessif se payer des luxes scandaleux, tel le tourisme sexuel, l’achat d’organes humains à bas prix, et j’en passe. Ce n’est pas sans indignation qu’on entendait dans les années 70 et 80, alors que la débauche s’installait à grands pas en Haïti, une triste rumeur selon laquelle des touristes homosexuels venaient couramment avec leurs dollars à la recherche de garçonnets « vierges » parmi les pauvres de notre pays. Cela aurait été la principale porte d’entrée du sida, jusqu’alors pratiquement inconnu dans notre pays. La télévision américaine a récemment dévoilé l’existence de réseaux de vente clandestine d’enfants haïtiens pour l’adoption illégale, la prostitution ou le service domestique.

Il faut quand même reconnaître que le surplus d’argent est parfois utilisé par des riches et des gens suffisamment aisés pour venir en aide directement aux nécessiteux. Pourtant, de même qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, l’expérience a démontré qu’il faut plus qu’une poignée de philanthropes pour réduire de façon significative la pauvreté dans le monde. Ceux qui contribuent déjà spontanément à des oeuvres caritatives seraient probablement les derniers à s’opposer à une action sérieuse de l’État en faveur des nécessiteux.

Il est aussi vrai que beaucoup d’entreprises, motivées uniquement par un désir insatiable d’enrichissement, vont jusqu’à ignorer les droits des peuples pour faire des affaires avec des gouvernements dictatoriaux. D’autres font peu de cas de la santé des consommateurs des pays pauvres où elles commercialisent des produits interdits de vente dans leur propre pays. En revanche, les meilleurs produits et services sont souvent inventés et rendus disponibles par des personnes passionnées de leur activité professionnelle et animées de la volonté d’exceller dans leur domaine, quelle qu’en soit la rentabilité. C’est par ces personnes que la société est le mieux servie dans la production et c’est elles qu’il faudrait le plus encourager. Quand bien même leur réussite professionnelle serait rentable, le partage de leurs bénéfices pour une cause plus noble que le gain ne leur poserait pas vraiment de problème. Ceux qui se décourageraient sont les avides de bénéfices faciles, qui ne se soucient que de faire de l’argent même par la fraude et même quand ils savent que leurs produits peuvent être nocifs. Tel a été le cas du lait falsifié à la mélamine qui a tué plusieurs bébés en Chine et rendu malades 300 000 enfants l’an dernier ; tel également le cas de ce beurre d’arachide (ou manba haïtien) qui, plus récemment, a tué au moins 9 personnes aux États-Unis et fait des centaines de victimes.

J’attends encore que quelqu’un me dise comment les énormes différences de revenus peuvent être moralement justifiées. J’attends encore qu’on m’explique pourquoi il ne serait pas possible à un État crédible d’instituer ou de rétablir, là où il a été supprimé, un impôt redistributif applicable aux plus grosses fortunes à partir d’un seuil d’enrichissement maximum établi à cette fin. L’argent ainsi perçu serait redistribué directement aux gagne-petit et à ceux qui sont forcés au chômage, en plus des programmes existants de l’assistance sociale. L’impôt sur la fortune (ISF) existe actuellement dans quelques pays et d’autres l’ont abandonné en raison de certains écueils - taux d’imposition trop faible, seuil d’application trop élevé, patrimoines mal inventoriés, expatriation fiscale – qu’il faudrait précisément s’appliquer à prévenir.

Il y a de cela plus de deux siècles, un homme qui a laissé ses empreintes sur l’Histoire du monde invitait ses contemporains à la réflexion en ces termes : « Il ne fallait pas une révolution pour apprendre à l’univers que l’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes. » C’était l’incorruptible citoyen Robespierre. Longtemps avant lui, un Palestinien dont le nom est encore mieux connu recruta douze disciples. En leur présence, il exhorta un riche à partager sa fortune avec les pauvres. Il est encore temps d’ouvrir les yeux et les oreilles, ainsi que les gros comptes en banque.

Teddy Thomas

Adresse électronique : teddythomas@msn.com








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