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René Préval : "La communauté internationale a confiance" - Par : LE MONDE, Propos recueillis par Jean-Michel Caroit

mardi 2 février 2010 par William Toussaint

René Préval, président d’Haïti depuis 2006, après un premier mandat de 1996 à 2001, défend son bilan anti-corruption.

L’ONG Transparency International s’inquiète de possibles détournements de l’aide qui afflue vers Haïti. Ces craintes sont-elles justifiées ?

J’ai fait de la bataille contre la corruption une priorité. Nous avons mis en place des institutions indépendantes qui travaillent sur le problème de la corruption. Mais compte tenu de la faiblesse actuelle de l’administration haïtienne, nous n’allons pas nier qu’il y a des possibilités de corruption.

Depuis que je suis président, que ce soit sous mon premier ou mon deuxième mandat, je crois avoir eu des premiers ministres au-dessus de tout soupçon. On ne peut pas dire, parce que le président ou le premier ministre ne sont pas corruptibles, qu’il n’y a pas de corruption. C’est une lutte que l’on doit mener avec les moyens que l’on a, et il faut renforcer ces moyens.

L’administration a été durement touchée par le séisme. Avez-vous les moyens d’éviter que la corruption sévisse ?

Transparency International exprime la perception de la corruption, pas la réalité de la corruption. Si cette ONG a des dossiers, qu’elle les rende publics pour que tout le monde soit édifié.

A propos de la crainte que certains ont que l’aide internationale soit détournée par le gouvernement haïtien, je dis tout de suite que nous essayons de définir les priorités, mais que nous ne gérons pas l’aide. L’aide est gérée par l’USAID [l’agence de coopération américaine], par l’ACDI [son homologue canadienne], etc. L’aide des Nations unies est gérée par la Croix-Rouge, par le Programme alimentaire mondial (PAM).
La communauté internationale a-t-elle confiance ? Oui. La preuve, ce sont les transferts directs au budget de la République par la Banque mondiale, par la Banque interaméricaine de développement (BID) et le Fonds monétaire international (FMI).

S’il n’y avait pas confiance, ils ne laisseraient pas la gestion de millions de dollars au gouvernement haïtien.

Beaucoup de hauts fonctionnaires ont péri. Quand Haïti disposera-t-elle d’une administration capable de faire face à l’énorme défi que représente la reconstruction de ce pays ?

Le 12 janvier, en une minute l’Etat haïtien s’est effondré. Les bâtiments qui logeaient les principales institutions de l’Etat, le palais national, le parlement, le palais de justice, la direction générale des impôts, se sont effondrés avec toute la documentation que ces bâtiments contenaient et avec la perte de beaucoup de cadres.

Entre le commerce, l’industrie et les administrations, on estime les pertes à 25 000 édifices et pour les habitations entre 225 et 250 000. Reconstruire les édifices, prendra du temps.

On peut d’abord essayer de loger les différentes institutions dans des abris alternatifs. Le Parlement s’est déjà installé à l’académie de police. Le conseil électoral provisoire pourra également se loger à l’académie de police. Nous recherchons maintenant un bâtiment pour le palais de justice afin que le travail législatif, la justice et le processus électoral continuent. L’administration générale des douanes et la direction générale des impôts cherchent à se reloger.

Heureusement on a pu récupérer beaucoup de mémoires, beaucoup de documents et on va trouver des lieux pour qu’ils puissent continuer à fonctionner. Des cadres ont pris la relève de ceux qui ont disparu et au fur et à mesure il faudra remettre les institutions en fonctionnement.
Je n’ai pas encore tous les chiffres. Mais beaucoup de fonctionnaires, de directeurs, de cadres supérieurs de l’administration ont perdu la vie dans cette catastrophe.

Etes-vous satisfait de la coordination de l’aide ? Cherche-t-on à vous imposer des choix ?

Après la catastrophe, il y a eu un mouvement spontané d’aide à Haïti. La coordination n’existait donc pas au départ. Mais au fur et à mesure, les agences essaient de coordonner leurs interventions, et c’est une bonne chose.

La coordination entre les agences était déjà un problème avant la catastrophe. Après ce coup subi par l’Etat, mais aussi les agences internationales, le problème s’est aggravé. Mais la nécessité de la coordination apparaît avec beaucoup plus d’acuité et chacun en semble convaincu. Beaucoup d’efforts se font pour améliorer la coordination.

Certaines ONG ne donnent-elles pas l’impression d’ignorer qu’il existe un Etat haïtien ?

Quand un Etat est faible, quand il est instable, les pays qui veulent l’aider passent par les ONG et on peut les comprendre. Il faut que les Haïtiens arrivent à la stabilité pour renforcer l’Etat afin que celui-ci puisse gérer ce pays. Sinon on comprend fort bien que ceux qui veulent nous aider confient l’aide à ceux qui sont à l’abri des tumultes politiques.

Y a-t-il des risques d’agitation si l’aide ne parvient pas rapidement aux populations sinistrées ?

Les gens sont impatients, c’est normal, ils vivent dans la rue. Cet événement n’était évidemment pas planifié. Il nous a pris par surprise, l’aide n’était pas sur place, la coordination n’était pas sur place.
Je plaide pour ce que propose Nicole Guedj, l’ancienne ministre française, de confier à l’ONU la mission de coordonner en amont avec une force spéciale qui serait l’équivalent pour l’humanitaire des casques bleus qui font le maintien de la paix. Elle propose la création de "casques rouges" pour que l’aide soit planifiée afin qu’elle arrive plus vite.

Chacun a apporté sa bonne volonté, il faut de l’organisation, il faut savoir qui fait quoi, et pour le moment cette coordination se fait et le résultat commence à se faire sentir. Mais entretemps effectivement, les gens sont insatisfaits.

En quinze jours la situation s’est beaucoup améliorée. On a enlevé plus de 170 000 cadavres dans les rues, rétabli la circulation, enlevé tous ces débris, assuré l’approvisionnement régulier en essence, travaillé pour que les banques rouvrent.

Nous avons un accord avec la République dominicaine puisque notre port est tombé, nous ne pouvons pas recevoir de marchandises. Les marchandises seront reçues en République dominicaine, libres de taxes. C’est encore une manifestation de l’aide extraordinaire du gouvernement dominicain.

Il fallait sauver ceux qui étaient sous les décombres et soigner ceux qui étaient blessés. Maintenant le problème ce sont les abris pour près d’un million de gens qui sont dans les rues. Il y a deux écoles à ce sujet : est-ce qu’on fait des grands camps en dehors de Port-au-Prince ou est-ce qu’on laisse les gens dans leurs quartiers ? Je crois que c’est ce que les gens veulent : rester là où ils travaillent, dans leur milieu familial, là où ils ont des amis.

Il y a aussi une question économique : est-ce qu’on achète des tentes qui coûtent cher ou est-ce qu’on aide les gens à se créer des abris provisoires, en leur donnant quelque chose pour leur travail ?
La deuxième question c’est l’aide alimentaire. Celle venant de l’étranger ne peut pas continuer trop longtemps. Il faut créer des emplois à haute intensité de main d’œuvre tout de suite pour que la production locale puisse trouver preneur. Sinon nous allons affaiblir cette production locale, ce qui serait une mauvaise chose. Il y a assez de nourriture en Haïti. Dans les premiers moments on a du faire venir de la nourriture de l’étranger.
Je félicite le peuple haïtien pour son courage, sa discipline, son esprit d’entraide parce qu’avant que n’arrivent les sauveteurs professionnels de l’étranger, beaucoup de citoyens haïtiens ont sauvé des victimes sous les décombres. Il y a eu de l’entraide de quartier à quartier, de maison à maison, on recevait les gens, on leur donnait à manger et de l’eau. S’il y a eu des pillages, je les condamne, mais on aurait pu s’attendre à quelque chose de plus dramatique.

Y a-t-il des choix qui ont été arrêtés pour le relogement, la relocalisation en fonction de l’exode vers les provinces ?

Cette catastrophe est l’occasion pour nous et pour nos partenaires internationaux d’une grande réflexion sur l’organisation de la nation. En 2008, Haïti a subi des dégâts causés par quatre ouragans qui ont fait beaucoup de victimes. Cette année, ce tremblement de terre qui a causé des dizaines de milliers de morts. Ces deux phénomènes sont intimement liés et regarder l’un, le plus récent, en oubliant l’autre serait une faute grave.

Pourquoi y a-t-il eu tellement de morts en Haïti lors du passage des ouragans alors qu’il n’y en a pas eu à Cuba où sont aussi passés les cyclones ? Un tremblement de terre de même magnitude ne fait pas autant de morts dans d’autres pays. Pourquoi y a-t-il eu autant de morts à Port-au-Prince lors du tremblement de terre ? C’est parce que nous avons négligé les autres parties du territoire et les gens se sont entassés à Port-au-Prince et ont construit avec leurs propres moyens.
L’Etat étant faible, instable, secoué par les coups d’Etat, ne régulait rien. Il y a eu des milliers de constructions anarchiques et aujourd’hui nous payons le prix de cette politique négligeant le reste du pays au profit de Port-au-Prince.

Aujourd’hui, nous n’avons pas encore fini de réparer les dégâts causés par les quatre cyclones, il ne faut pas l’oublier. Il faut parler de la reconstruction des provinces qui avaient été atteintes par les cyclones et en même temps de la reconstruction de Port-au-Prince et des villes touchées par le tremblement de terre.

Il faut investir dans les provinces, dans le système routier, dans l’électricité, il faut que les nouvelles entreprises qui s’installent grâce à la loi Hope qui permet à Haïti d’exporter sans droit de douane aux Etats-Unis aillent dans les villes de province pour y fixer les populations. Il faut donner priorité à l’agriculture .

À propos de la reconstruction, on dit que la France a proposé de reconstruire le palais national.

C’est une proposition, je vais laisser à la France le soin de l’annoncer. L’ambassadeur m’a dit que cette proposition est sur la table.

Que pensez-vous des critiques au rôle des Etats-Unis, accusés d’envahir militairement Haïti ?

Mme Hilary Clinton s’est rendue en Haïti et m’a demandé ce que je pensais d’un soutien militaire pour accompagner les convois qui allaient être envoyés par les Etats-Unis, comprenant des ingénieurs militaires, des médecins militaires, j’ai donné mon accord.

Il faut qu’on s’entende, comme il y a militaires américains, il y a des militaires pakistanais, jordaniens, chiliens etc, je ne pense pas qu’ils vont se déclarer la guerre pour le contrôle de la souveraineté d’Haïti.
Merci de s’être mobilisés pour aider Haïti, merci à tous ceux qui se sont mobilisés. Il y en a qui se sont mobilisés beaucoup plus, la République dominicaine est très proche de nous elle nous a aidés dans la mesure de ses moyens, elle nous a beaucoup aidés. Les Etats-Unis sont proches, il y a la question des boat-people.

Vous avez dit que vous étiez satisfait de la solidarité de la République dominicaine voisine.

L’île est partagée entre deux pays qui sont condamnés à s’entendre. Tout ce qui se passe en Haïti aura un effet sur la République dominicaine et inversement. Au-delà des problèmes historiques qu’il faut dépasser, au-delà des extrémismes qu’on rencontre dans les deux pays, il faut que la société civile, la société politique particulièrement les gouvernements fassent tout ce qui est possible pour établir des bons rapports entre les deux pays.

Tant qu’Haïti aura un différentiel de développement défavorable avec la République dominicaine, les Haïtiens continueront d’aller en République dominicaine. La République dominicaine a intérêt à ce qu’Haïti progresse économiquement et socialement.

Le premier président à rendre visite aux Haïtiens a été Leonel Fernandez et je dois dire encore une fois merci à la République dominicaine pour le soutien très concret qu’elle a apportée au gouvernement et au peuple haïtien. Non seulement le président Fernandez mais aussi l’opposition, Mme Pena Gomez est venue pour montrer sa solidarité.

De même que le premier ministre jamaïcain est venu avec l’ancien premier ministre pour montrer que ce sont les nations qui sont solidaires au-delà des divisions politiques et il faudrait que nous prenions exemple de cette coopération au-delà des clivages politiques pour qu’en Haïti nous puissions établir également cette stabilité.

Comment allez-vous associer les différents secteurs de la société civile, les différentes forces politiques, syndicales et culturelles pour refonder la nation, la nouvelle Haïti ?

En 2006 lorsque j’ai été élu président de la République, j’ai choisi d’intégrer au gouvernement toutes les forces politiques représentées au Parlement. On a fait ce qu’on a appelé un gouvernement pluriel. Nous n’avons pas fait de chasse aux sorcières.

Tous ceux qui me représentent, les délégués dans les départements sont encore ceux qui ont été nommés par le gouvernement précédent, de M. Gérard Latortue, les ambassadeurs sont restés en place, de même que les directeurs généraux. C’est une façon de dire : mettons nous tous ensemble pour trouver la stabilité au-delà de nos intérêts de partis politiques.

Malheureusement les parlementaires se sont éloignés de leurs partis politiques, ce qui a affaibli les partis politiques et certains ont tiré parti de cette situation pour renforcer leur parcelle politique en faisant des nominations partisanes, ce qui n’est pas admissible non plus.

Ce lundi [1er février], nous allons avoir une grande réunion, ce sera la deuxième avec toutes les églises, catholique, épiscopale, protestante, les vodouisants, les secteurs privé, syndical, associatif pour analyser la situation et particulièrement sur un point : comment consacrer une semaine pour clôturer le deuil d’un mois qui a été décrété ?

Lorsque la catastrophe a eu lieu, nous avons confié à différentes personnalités de la société civile la responsabilité de conduire certaines tâches essentielles. Par exemple le général Hérard Abraham [connu pour son engagement démocratique, ancien ministre de l’intérieur et des affaires étrangères 2004-2006] s’est présenté ici et m’a dit : ‘’je suis à votre service’’.

Il y avait un problème d’approvisionnement d’essence. Je lui ai dit, général, je vous donne un bureau, occupez-vous de l’approvisionnement d’essence et aujourd’hui toutes les stations sont ouvertes, sa mission a pris fin. Le général Abraham ne fait pas partie du gouvernement.

Nous avons un problème de gestion de la santé. Nous avons confié la présidence d’une commission au président de l’Association des médecins haïtiens, le docteur Claude Suréna, il fait bien son travail. Pour la reconstruction, nous avons confié à un ingénieur et économiste, Charles Clermont, qui ne fait pas partie non plus du gouvernement, la tâche de conduire cette mission.

Comment avez-vous vécu le tremblement de terre ?

Le doyen de la faculté de droit m’invite à la célébration du 150ème anniversaire de sa faculté, le 12 janvier. J’essaie de me défiler mais il me dit que ça fait trois fois cinquante ans, et à chaque cinquante ans, il y a un président qui vient et que je ne peux pas déroger.

Comme je n’aime pas arriver en retard, je suis sorti tôt du palais, on m’avait dit que c’était à cinq heures. Cela se passait au Karibe Center, qui est situé entre le palais et ma maison. Arrivé devant chez moi, on m’appelle pour me dire ce n’est pas à cinq heures, mais à cinq heures trente.

Comme j’étais en avance, je passe chez moi et je trouve ma petite fille, Alessa, qui a 7 mois, dans la cour. On lui donnait à manger, et j’ai pris la petite cuillère pour lui donner à manger.

Si je ne l’avais pas trouvée dans la cour, sous un arbre, je serai rentré à la maison, qui a été détruite. Si on ne m’avait pas invité à cette cérémonie, je serais resté au palais. Si j’étais resté au palais ou dans ma maison, aujourd’hui on ne serait pas en train de faire cet entretien.
Le téléphone ne fonctionnait plus. On me dit qu’il était impossible de me déplacer en voiture, que les rues étaient bloquées par les décombres. J’ai pris une moto taxi pour visiter les quartiers et passer la nuit à voir l’ampleur des dégâts. Je suis rentré chez moi le 13 au petit matin.
Après voir vu le quartier du Belair [quartier populaire] j’ai été à l’école d’infirmière, on m’a dit qu’il y avait une centaine d’infirmières sous les décombres, je me suis senti sans voix.
Le lendemain j’ai vu que la catastrophe était beaucoup plus importante que ce que j’avais vu. Certains auraient appelé les caméras pour aller à l’hôpital. Mais face à la douleur des autres, j’ai pensé que mon travail c’était de soulager la douleur.

J’ai réussi à appeler M. Le Bret [l’ambassadeur de France], il m’a dit que les secours de la Martinique étaient déjà en branle et qu’il avait perdu sa résidence. C’est le seul que j’ai pu joindre au téléphone ce jour-là.

Propos recueillis par Jean-Michel Caroit








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