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Quand le voile se lève sur Gary Victor - Par : Jean-Robert Duprat et Yves-Marie Duprat (Roroli.com)

mercredi 6 mai 2009 par William Toussaint

Quand le voile se lève sur Gary Victor

Romancier et auteur prolifique de plus d’une douzaine de romans et receuils de nouvelles, Gary Victor se démarque de la plupart des auteurs de sa génération en embrassant un style d’écriture tournée vers les jeunes et les enfants, un lectorat souvent négligé en Haiti. Nombreux des personnages qu’il a crées font maintenant partie de notre folklore national. En effet, qui ne connait pas Albert Buron, ce politicien exotique qui ressemble comme deux gouttes d’eau à plusieurs de nos dirrigeants actuels et passés ? Qui n’a pas entendu parler de Piwouli, cet élément de la classe moyenne dont les agissements constituent un reflet fidèle des moeurs et tares de notre société machiste ? Et que dire de Sonson Pipirit, ce délinquant dont la ruse et la débrouillardise n’ont d’égales que la misère crasseuse dans laquelle il évolue. Sa série de contes pour enfants ’’Djamina’’ a également connu un succès incontestable. En Haiti où il représente un véritable phénomène éditorial, ses livres s’écoulent comme des petits pains et certaines de ses oeuvres ont fait l’objet d’adaptation pour la télévision, le cinéma et le théâtre.

Gary Victor a accepté de nous rencontrer pour une entrevue-fleuve dans laquelle il nous raconte son cheminement. De sa plus tendre enfance à l’écriture de son dernier roman. Il nous raconte tout, sans rien omettre. C’est à la découverte de cet auteur extraordinaire que nous vous invitons à partir aujourd’hui...

Jean-Robert Duprat

Roroli - Monsieur Victor, pouvez-vous vous présenter et nous parler un peu de l’homme que vous êtes ?

Gary Victor : Eh bien avant tout je suis écrivain, mais j’aime plutôt me dire artiste. Je suis né et j’ai grandi à Port-au-Prince, tout ce que j’aime se trouve ici dans cette ville. J’ai fait des études classiques au Collège Canado Haitien et après le secondaire, j’ai entrepris des études en agronomie ici en Haiti. Pendant un certain temps j’ai travaillé comme fonctionnaire au Ministère de la Planification, mais je dois mentionner que j’étais encore étudiant en agronomie quand j’ai publié mes premiers textes dans un journal de l’époque qui s’appelait "Le Nouveau Monde’’. Au fil du temps le métier d’écrivain a pris le dessus sur celui d’agronome et depuis quelques temps je ne suis qu’écrivain.

Il faut dire que je suis journaliste aussi. J’ai publié pas mal de chroniques dans les colonnes de journaux et aussi sur les ondes de radios de la place. "La politique de Buron", une de mes chroniques, a eu beaucoup de succès à Radio Metropole, tout comme ’’Piwouli’’, un feuilleton télévisé que j’ai eu en ondes, sans parler des romans, textes, contes et nouvelles que j’ai publié. Donc avant tout, je suis un créateur.

Roroli – Quel type d’enfance avez-vous eue ? Dans quel environnement avez-vous grandi ?

G.V : J’ai grandi à la frontière, dans un quartier qui était entre la bidonville et la classe moyenne. Je jouais même au foot avec les jeunes de la bidonville et je peux dire que cet environnement dans lequel j’ai grandi m’a beaucoup marqué.

Roroli – Comment s’est effectuée votre entrée dans le monde littéraire ? Avez-vous eu des membres de votre famille à avoir exercé le métier d’écrivain ?

G.V : Pour ça oui ! Mon père était instituteur et sociologue et il a publié pas mal de Journaux de sociologie et ma mère elle, était une lectrice extraordinaire. En fait j’ai grandi dans un environnement où le livre était très présent. Il y avait une bibliothèque chez moi, je me suis donc familiarisé très tôt avec les livres. A force d’être dans l’univers des autres, j’ai eu envie d’écrire mes propres histoires. La suite a donc été naturelle.

Roroli – Quels sont les auteurs qui vous ont influencé dans votre jeunesse ?

G.V : Ici, il est important que je mentionne que dans ma famille, il y avait toujours un conflit de lecture. Mon père était le type même de l’haïtien traditionnel qui ne lisait que les romans très sérieux, tandis qu ma mère lisait de tout, même si elle avait une préférence pour les romans populaires. Ceci dit, je crois qu’à ce niveau ma mère m’a beaucoup influencé. Très tôt j’ai commencé à lire les romans populaires français. J’ai lu Paul Féval, Notre Dame de Paris de Victor Hugo, j’ai lu Alexandre Dumas, les grands romanciers anglo-saxons, pour ne citer que ceux-là. Ce sont donc ces auteurs qui, tout jeune, m’ont influencé et les types de lecture de mon père un peu plus tard ont amélioré ma production.

Roroli – Vous n’avez cité aucun auteur haïtien ? Pourquoi ?

G.V : C’est tout simplement parce que pour moi il n’y a pas d’auteurs haitiens à lire quand on est jeune. C’est seulement maintenant qu’on constate un certain progrès dans le sens de la littérature de jeunesse. Un jeune de 13 ou 14 ans ne trouve aucun plaisir à lire Jacques Stephen Alexis ou Jacques Roumain puisqu’à cet âge on ne lit que pour en tirer du plaisir. Il y a une littérature pour chaque âge, mais en Haiti il fut un temps où un écrivain qui se risquait à écrire pour les jeunes voyait son oeuvre disqualifiée. Heureusement que ça tend à changer aujourd’hui, et qu’il y a des auteurs comme Danny Laferrière qui prennent cette voie. Les jeunes de mon temps n’ont pas eu cette chance et malgré l’insistance de mon père, je n’ai commencé à lire Jacques Stephen Alexis qu’en Rhéto, vers l’âge de 17 ans.

Roroli – Quel texte considerez-vous comme votre première oeuvre ? A quel âge l’avez-vous publié ?

G.V : A mon avis, mes premiers textes sérieux sont ceux que j’ai publiés dans Le Nouvelliste et que je considère jusqu’à présent comme extraordinaires. Parmi eux, il y a cette nouvelle que j’ai écrite dans les années 1979-1980 et que j’aime particulièrement : "Quand la planète t’appartiendra’’. Je compte d’ailleurs publier un recueil où je reprends tous mes premiers textes, les meilleurs et mes préférés jusqu’à présent.

Roroli – Vous avez créé beaucoup de personnages qui font maintenant partie du folklore haitien : Albert Buron, Sonson Pipirit, Piwouli, pour ne citer que ceux-la. Parlez-nous un peu de ces personnages ?

G.V : Le premier texte d’Albert Buron que j’ai publié, c’était au ’’Nouveau Monde’’, bien avant Le Nouvelliste. Ce personnage est tiré du texte ’’l’Art d’être intellectuel’’ et c’est le portrait d’un intellectuel qui se dit communiste mais n’accepte pas d’écouter de la musique haïtienne sur le F.M. Stéréo. Il débitait des absurdités du genre : ’’La musique de Coupé Cloué est trop populaire pour qu’il l’écoute’’ etc.

La fréquentation de ce type d’intellectuel et celle de hauts fonctionnaires de l’administration publique où je travaillais sous la présidence de Duvalier m’a fourni des pistes pour camper ce personnage avec plus de réalisme encore.
Pour Piwouli, ça a été un petit peu plus compliqué car il s’agissait en fait de créer un couple, un homme et une femme de la classe moyenne avec toutes leurs lubies, la folie de pouvoir, la folie de réussite, les problèmes de couleur etc. L’idée en somme était de parler des problèmes de la société haïtienne à travers leurs éternelles discussions.

Roroli – Dans vos textes sur Albert Buron, vous présentez beaucoup de satire sociale. Les tares de nos hommes politiques et de nos aspirants dirigeants y sont décrites avec beaucoup de verve et de réalisme. Cette description sans fard d’une certaine classe politique de notre pays ne vous a jamais causé d’ennuis avec des hommes au pouvoir ou aux abords du pouvoir qui se sentaient visés par vos flèches ?

G.V : A franchement parler, je me suis souvent posé des questions à ce sujet car si l’on considère ce que j’ai fait avec Albert Buron dans ce texte que j’ai écrit sous Duvalier et qui s’intitulait ’’Une bibliothèque pour Albert Buron’’, c’était assez pour me causer de gros ennuis et peut-être même m’envoyer en prison. Ce texte qui parle d’un fonctionnaire de l’Etat, un ministre nommé à l’Education Nationale, qui détruisit une bibliothèque pour en faire son bureau, a provoqué d’énormes scandales. Et je dois avouer que quelque part ça m’a desservi puisque dans le milieu professionnel on ne voulait pas de mes services par crainte d’avoir des ennuis politiques à cause de moi, et ceci quand bien même je fus compétent. Je me rappelle m’être fait refuser un emploi trois jours après l’avoir obtenu, tout simplement parce que les supérieurs ne voulaient pas avoir à faire à moi. C’est les retombées du métier quoi ! Y’a des gens qui vous aiment et d’autres qui ne vous aiment pas.

Il me reste tout de même une satisfaction de taille, c’est que mon travail a été jugé par tout le monde comme un travail indépendant puisque n’ayant été basé sur aucune ambition politique et ne défendant aucun parti. Pour un écrivain, je vous assure que ce n’est pas peu.

Roroli – Vous avez à une certaine époque intégré le gouvernement du Président Jean-Bertand Aristide. N’avez-vous pas craint, à cette époque, d’être étiquetté et de ressembler aux personnages que vous dénonciez ?

G.V : Pour moi, ce fut une expérience enrichissante, j’ai appris beaucoup de choses, même si ce fut par moments un peu difficile. Je m’en rappelle encore, c’était en 1991, sous le premier mandat du président Aristide. J’étais nommé directeur général du Ministère de la Culture et tout le monde s’attendait à ce qu’on réalise de grandes choses, à ce que le pays change, c’était l’euphorie totale en fait. Mais j’ai su pendant les 5 ou 6 mois que j’ai passés au poste, garder mon indépendance, sachant que le poste était technique et non politique, même si dans la pratique, les deux avaient tendance à se confondre. Donc tout ceci c’est pour dire que je l’ai bien vécu.

Roroli – Le métier d’écrivain est-il rentable en Haïti ?

G.V : Rentable en Haiti, non. Mais il y a tout de même un grand intérêt pour la lecture. De part mon expérience avec les clubs littéraires, j’ai pu constater que le problème réside dans le fait que les jeunes ne disposent pas d’argent pour se procurer des livres de lecture, même si l’engouement est là. De plus, dans un pays comme le nôtre, le maximum d’exemplaires que l’on peut vendre est de mille (1000), et là encore, c’est dans des conditions difficiles. Donc si l’on se borne à n’écrire que des romans, ce sera un peu compliqué car le métier ne devient rentable qu’à condition de connaitre sa diversité et d’en profiter. Un écrivain par exemple peut travailler à la télé, à la radio ou au cinéma. Tous les grands scénarios de films ont été rédigés par des écrivains et en ce qui me concerne, j’écris des feuilletons d’éducation civique pour des ONG, entr’autres choses. Notre métier est de concevoir, d’inventer, donc à nous de chercher les moyens de le rentabiliser, ce, malgré les difficultés du pays.

Roroli – Vous animez actuellement une chronique dans les colonnes du Nouvelliste, parlez-nous-en un peu.

G. V : En effet, sur demande de Max Chauvet, le directeur du journal Le Nouvelliste, j’ai une rubrique (’’Sur la corde raide’’) dans ce même journal , et je dois dire que ce me plait dans cette chronique c’est la liberté d’expression qui s’en dégage et les discussions diverses qu’elle soulève. Cela prouve que la chronique est intéressante. Toutefois, j’essaie toujours de garder cette indépendance qui me caractérise, quoique je sois quelque part engagé aussi. A mon avis, à la minute où l’on énonce clairement son opinion, on s’engage. Je me considère donc comme engagé, même si je ne le suis que par rapport aux choses courantes et non à la politique.

Roroli – De toutes les oeuvres que vous avez écrites, laquelle vous a le plus marqué ? Laquelle avez-vous pris le plus plaisir à écrire ? Et combien d’ouvrages avez-vous jusque-là publié ?

G.V : Waw ! Là c’est difficile de répondre ! Je suis à une centaine de nouvelles déjà et une huitaine de romans, donc vraiment ça va dépendre de ce qui est dégagé dans le texte.

Le roman auquel j’ai pris délibérément du plaisir à l’écriture, c’est ’’La piste des sortilèges’’. Au niveau des difficultés créatrices, je citerais ’’Banal Oubli’’. L’autre texte qui m’a marqué pour m’avoir donné des sueurs froides en ce qui a trait à ma sécurité, vu la conjoncture du pays à l’époque de sa sortie, c’est ’’A l’angle des rues parallèles’’. Au niveau personnel maintenant, c’est ’’Le cercle des époux fidèles’’, qui traite de ma vie privée et est un texte rempli d’émotions. Le tout dernier sur lequel je travaille, ’’Saison de porcs’’, mon 9e roman, me marque particulièrement pour la difficulté que je rencontre dans son écriture et sa conception. Donc d’une certaine manière, chacun de mes textes m’a marqué.

Roroli – Dans la plupart de vos romans, vous accordez une part importante au vaudou ? Quelle est la raison de ce choix ?

G.V : Moi je ne parlerais pas de Vodou en soi parce que dans mes écrits il n’est en aucun cas question de rituel. D’ailleurs je suis anti-religieux. Je travaille plutôt avec l’imaginaire vodou pour nous rappeler notre réalité et notre mentalité afin que nous ne nous en éloignions pas. Certaines personnes se disent protestantes ou catholiques, mais vivent avec cette mentalité Vodou que nous avons en Haiti. Elles sont interpellées sans s’en rendre compte et moi je veux juste chercher un moyen à travers mes textes de nous enlever cette mauvaise habitude de nier quelque chose à laquelle nous appartenons. Je n’ai pas d’autres prétentions.

Roroli – Quelle est la recette, le cheminement à suivre pour l’écriture d’un roman à succès ?

G.V : L’artiste dans l’âme que je suis, quand il écrit, il ne pense pas au succès, ni même au public. Pour reprendre la première personne, je pense qu’en tant que grand lecteur moi-même, pour que mes histoires plaisent, il faut d’abord que moi j’y prenne plaisir. Donc à mon avis, la clé du succès pour l’écriture, c’est de prendre plaisir dans ce que j’écris, tout en étant vrai. Toute imposture se remarque et l’écrivain en ce sens se doit de faire ressortir le vrai afin de plaire. La force d’un romancier se trouve dans sa capacité à traiter de ce qui est vraisemblable.

Roroli - Quand et comment trouvez-vous votre inspiration ?

G.V : Je n’écris pas la nuit, c’est là ma grande difficulté. Il y a des fois où je m’enferme toute une journée pour écrire et si je suis en milieu urbain, il est une condition sine qua non que je m’enferme quelque part. Quant à ma source d’inspiration, elle découle de ce que je vois, ce que j’entends, ce qui me fait mal, n’importe quoi qui me capte, mais tout dépend aussi des moments et de leur intensité.

Roroli - Etes-vous proche d’un mouvement littéraire ou d’un écrivain haitien en particulier ?

G.V : Je ne suis proche d’aucun mouvement de la littérature haitienne et je dois avouer que je n’ai aucun modèle non plus, quoique Jacques Stephen Alexis et Justin Lhérisson furent deux auteurs que j’ai beaucoup aimé. Je suis plutôt penché vers les textes pourvus de fantaisies, or, dans notre littérature il y en a très peu. Il n’y a que dans les textes de Dany Laferrière que cette touche de fantaisie est présente. Il y en a même beaucoup et je crois que c’est la raison pour laquelle très peu de gens le lisent. Mais moi c’est exactement pour ça que ses écrits ne me laissent pas indifférent.

Roroli- Avez-vous des textes, des projets d’écriture en cours ? (à part ’’Saison de Porcs’’ bien sûr).

G.V : J’ai beaucoup de textes que j’aimerais terminer. Par exemple un roman d’anticipation traitant d’une crise entre Haiti et la République Dominicaine dans une trentaine d’années. Ma foi, cela fait au moins 4 ans que j’essaie, mais ce que je projette est tellement cauchemardesque que je ne me résigne pas encore à finir le roman en question. Je n’ai jamais écrit de roman qui décrive une Haiti meilleure parce que je préfère rester dans la réalité et faire comprendre aux haitiens que si rien n’est fait, nous nous enfoncerons davantage.

Roroli- Et vous diriez que l’écriture prend du temps ?

G.V : Pour ça, oui. Concevoir l’idée dans sa tête, ensuite transcrire cette idée première, sans correction et même sans aucune structure, pour finalement tout reprendre, cela prend énormément de temps. Comme a dit l’autre, vingt fois sur le métier, il faut remettre et remettre encore son ouvrage, le polir et le repolir sans cesse.

Roroli- Bien ! Mais que faites-vous en dehors de l’écriture ? Parlez-nous un peu de l’homme qui se cache derrière les oeuvres que nous connaissons.

G.V : Quand je n’écris pas, je m’adonne à la lecture, évidemment. Mais à part ça, je m’entretiens avec des amis. Je me sens quand même un peu vide car en Haiti, il n’y a pas grand-chose à faire. En matière de nourriture, je suis très éclectique et je n’aime que ce qui est bon, les pâtes par exemple. Je viens d’avoir un 5e enfant et je me suis remarié il y a tout juste un an. Je suis à mon 3e mariage.

Roroli - Roroli vous remercie Mr.Victor.

G.V : Merci à vous également, ce fut un plaisir.

Le voilà, notre Gary Victor, l’illustre écrivain contemporain dont l’oeuvre abondante et diversifiée nourrie et amuse tant d’esprits amants des belles lettres. En 19 questions, il nous a fait le bilan de son oeuvre, de sa philosophie, bref, de sa vie en vrac.

"Action devra être prise", avance cet homme dont le talent n’a d’égal que la gentillesse, pour pouvoir palier l’inactivité de toute une association d’écrivains actuellement existante.

Vous n’avez pas encore lu Gary Victor ? Il est encore temps de vous rattraper !

Propos recueillis par Jean-Robert Duprat et Yves-Marie Duprat le 7 mars 2009








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