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Politique, Chancellerie et Diplomatie ---- Par : le professeur Leslie F. Manigat

samedi 10 janvier 2009 par William Toussaint

Conférence prononcée au local de l’INAGHEI á l’occasion du cinquantenaire de la création de l’Ecole Nationale des Hautes Etudes Internationales de l’Université d’Haiti le 29 novembre 1959. Son fondateur et Premier Directeur, le professeur Leslie F . Manigat a été invité á prononcer la conférence de commémoration du cinquantenaire de cette institution universitaire créée par le gouvernement du Dr François Duvalier au début du régime de celui-ci,au local de l’avenue Christophe qui est encore le sien après sa transformation en INAGHEI.C’est le texte intégral de cette conférence publié en ligne.

Politique, chancellerie et diplomatie : une réflexion tridimensionnelle à propos de l’expérience vécue des diplomates haïtiens, particulièrement dans le domaine de leur formation et de leur carrière, au cours d’une longue marche des 150 ans d’histoire diplomatique d’Haïti jusqu’à la création de l’Ecole des Hautes Etudes Internationales.
Au total, deux siècles de l’histoire diplomatique haïtienne par l’écho sérieux de la renommée historique qui se souvient de nos diplomates d’antan et par le trou de la lorgnette de la chancellerie qui n’a pas oublié notre « expérience improvisée d’antan » au début de la période initiale d’une « politique extérieure » sans « diplomates ni diplomaties ». Les anciens affranchis militaires de carrière comme les Toussaint Louverture et les Henri Christophe dans le Nord, ou les anciens affranchis hommes d’affaires comme Bonnet et Inginac dans l’Ouest et le Sud, ont inauguré, chacun à son titre personnel approprié, la période selon laquelle les commerçants de l’import-export ont fait faire leurs premiers pas á notre politique extérieure comme « négociants-consignataires ». C’est par le commerce d’import-export qu’Haïti a fait son entrée dans les affaires économiques internationales et s’est acquise une place de premier plan dans les négociations avec les anglo-saxons puis l’Europe continentale, ouvrant des portes de grandes de stratégie pour l’avenir haïtien dans le bassin méditerranéen, puis l’Orient avec ses ouvertures moyen-orientales, anglaises, puis le monde asiatique. Madiou avait rêvé d’un oecumène noir pour Haïti dans son développement spatial ethno-culturel. Ce fut fait.

Le fait d’une indépendance précoce a eu pour conséquence une expérience diplomatique haïtienne plus que bicentenaire, allant de Toussaint Louverture (1791) à nos jours (2008), la plus longue et la plus « éprouvée » de toute l’Amérique du Sud. Il s’en découle une réalité que très tôt cette diplomatie a demandé des diplomates forcément improvisés pour la mener, car l’histoire n’a pas retenu le cas d’anciens affranchis ayant fait leurs études en France dans des collèges réputés (comme le collège de la Marche de l’époque) qui se seraient sentis des émules haïtiens de Vergennes et de Talleyrand. Les premiers cadres de la diplomatie haitienne ont été des militaires formés dans l’armée coloniale française tels en tête de la catégorie les cas hors série de Toussaint et de Christophe ou d’Idlinger, chef d’Etat major de Toussaint. , des hommes de deux premières catégories comme Bunuel, Peltier (un émigré français, journaliste à Londres) et la série d’un Beaubrun Ardouin, homme politique de premier plan, historien et valeur nationale, les Séguy-Villevaleix, intellectuels ex-affranchis anciens étudiants en France et revenus au pays pour être la parure intellectuelle Port-au-Princienne et choisis parmi les plénipotentiaires pour négocier et traiter avec la France sous Boyer, ou des hommes d’affaires ex-affranchis formés en France ou émergés sur le tas tel Inginac, de Vastey, Prévost le futur comte de Limonade, les deux premiers ayant subi l’influence britannique et même ayant fait leurs premières armes dans le « commerce » des anglais, mais le premier devenu haut dirigeant sous Pétion et le second tête éminente du pouvoir parmi les hauts dignitaires du roi Christophe. Une exception est ce Peltier, journaliste français émigré à Londres mais qui, lui aussi, a des relations privilégiées avec Christophe dont il s’occupait officiellement des affaires avec une couverture de réserves sociales utiles dans le landernau londonien.

Quant à Garbage, haïtien ami de Pétion et son secrétaire, en titre, qui l’a chargé d’une des toutes premières négociations à Londres auprès de la Cour de Saint James pour faire des concessions étonnamment favorables aux intérêts politiques anglais consentis sur l’Ouest du pays, il a rempli sa mission qui reste acquise à l’histoire officielle des relations internationales haïtiennes comme un scandale écrit d’offres de concessions confidentielles couchées sur le papier au nom de Pétion par son agent autorisé, sur la souveraineté haitienne, durement jugées à Londres contre le chef d’Etat haïtien. Même Jean Coradin, Pétionphile a du écrire dans son « Histoire diplomatique d’Haïti » son étonnement à propos des propositions de l’envoyé officiel de Pétion : « qui n’avait certainement pas demandé à son agent de faire tant de concessions, ni de les faire dans les formes qu’il a cru devoir employer » (sic). Quant à Ghislain Gouraige, son livre, « L’indépendance d’Haïti devant la France », pourtant bien documenté, n’en parle pas du tout, silence significatif. C’est à la même époque qu’une autre démarche de Pétion utilisant les services de Théodore Trichet pour la négociation d’un compromis avec la France contre Christophe, échouera. Le ^président Boyer tenta à son tour de nouvelles démarches en direction de l’Amérique Latine, auprès de la Grande Colombie de Santander qui gouvernait avec Bolivar. Le refus de se compromettre avec nous fit échouer la mission de Desrivières Chanlatte, l’envoyé du président haïtien, qui, dépité, se fit donner un chèque pour payer l’aide désintéressé de Pétion, ce qui ajoutait une ignominie à une autre. Mais l’histoire avait déjà enregistré la rencontre immortelle de 1816 en Haïti avec le libertador Simon Bolivar venu y chercher de l’aide et exprimant sa reconnaissance en termes inoubliables pour le geste généreux de Pétion faisant d’Haïti « le berceau du Panaméricanisme ». Desrivières Chanlatte, l’envoyé d’un Boyer mal inspiré, est bien passé dans l’oubli tout comme celui de Garbage son prédécesseur infortuné dans l’échec et la suspicion d’une diplomatie de traîtrise au nom de Pétion contre Christophe en termes antinationaux dénoncés les deux fois par la diplomatie anglaise (cas de Peltier et de Garbage á voir plus loin).

C’est à cette double école de devanciers en mission diplomatique secrète, que nos premiers spécialisés véritables en affaires internationales haïtiennes ont émergé, comme le notaire Rouanez ou le sénateur Larose mais au grand jour, comme plénipotentiaires attitrés, c’est à dire des fonctionnaires publics haïtiens détachés en services spéciaux pour une tâche ponctuelle dans la diplomatie des premiers temps. On les verra venir négocier en Europe pour Pétion et Christophe alternativement mais munis de leurs lettres de créances en due forme officielle publique.

Un quatrième type a émergé, avec Jean Paul, des bureaux du Secrétaire Général du Gouvernement des Pétion-Boyer-Inginac. Ce dernier, « omnis homo » (homme à tout faire) du régime, grâce à la faveur de celui-ci, est l’ami du père du fameux Jean Paul, père d’Edmond Paul, ancêtre des « grand commis de l’Etat », pupille formée dès l’adolescence pour être le collaborateur de l’intelligentsia en formation des ploutocrates de l’environnement des Pétion-Boyer-Inginac- Joute Lachenais, du « modèle ancien colon » dépeint par Saladin Lamour.. Adolescent puis jeunot privilégié, Jean Paul est un grand propriétaire terrien bénéficiaire des donations des belles habitations ex-coloniales et acquéreur d’autres pour son compte en s’adonnant au prêt à intérêt à un taux d’intérêt qui aurait été condamné par l’Eglise médiévale comme « usura vorax ». Mais c’est le père d’une belle lignée de serviteurs compétents et dévoués de l’Etat Nous sommes ici à la genèse de la diplomatie représentative dans l’histoire diplomatique haïtienne et du monopole des fonctions de représentation diplomatique à l’élite socio-économique haïtienne et naturellement à l’aristocratie intellectuelle dans un pays resté longtemps le domaine de l’illettrisme à 90% Nos deux premiers grands historiens nationaux ont eu l’un Beaubrun Ardouin une activité diplomatique en négociant en Haïti même à plusieurs reprises avec les envoyés étrangers pour la reconnaissance diplomatique du pays, et l’autre, Thomas Madiou, en représentant le pays à l’extérieur, notamment à Madrid, en diplomate actif au point que Madiou a laissé son nom à une période où l’objectif d’Haïti était de faire reconnaître un statut de neutralité, comme la Suisse, pour garantir notre indépendance à jamais. Mais en France, même la IVème république de Jules Ferry enregistrait la présence en quantité de la noblesse titrée, noblesse d’ancien régime et noblesse d’empire dans l’attribution des fonctions diplomatiques, la « carrière » aidant. Particulièrement parmi les postés à l’étranger, il y a eu permanence des élites plutôt que la circulation des élites. En Haïti, à l’avènement du gouvernement de Salomon où le libéral Alcius Charmant notait ironiquement l’arrivée des Quérilus, des Piérrilus et des Sainrilus, un diplomate en poste à Paris écrivait avec dédain que Salomon venait de faire remplacer à un poste de secrétaire de légation, qui ? Un Faubert « haïtien distingué et aux manières affables » donc d’un milieu représentatif de l’élite sociale traditionnelle, pépinière ou vivier de diplomates à poster dans le service extérieur de la chancellerie.

Une particularité haïtienne faisait accroire qu’un homme de couleur était plus représentatif qu’un noir de peau et le résultat fut qu’il a fallu une petite révolution pour voir le gouvernement d’Estimé choisir en 1946 un noir pour le poste de chef de la mission diplomatique haïtienne à Washington. Autrement, c’était la cooptation pigmentocratique au sein de la communauté métissée haïtienne pour les postes à l’étranger. Un Dupuy a laissé son nom comme chef de file d’une dynastie régnante d’hommes d’affaires diplomates au teint clair dans les relations d’Haïti avec l’Angleterre et la fameuse firme d’assurances la Lloyd Company qui était la pièce maîtresse de son portefeuille d’affaires. Un Stephen Preston fit une carrière exceptionnelle au cours de laquelle il a collectionné les postes de chef de mission d’Haïti à Washington et à Paris dans un va-et-vient qui ne l’a pas empêché d’être le doyen du corps diplomatique dans la capitale nord-américaine, c’était un « quasi-blanc » de grande valeur, il faut le dire. Le seul cas en sens différent par rapport à la norme du « noir exclus » a été Lysius Salomon Jeune dont la carrière diplomatique s’est déroulée de 1846 à 1878, quand il a été chef de la mission diplomatique haïtienne comme Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire à Londres, à Paris, à Madrid, avec éclipses, mais ce fut parce que la plupart des gouvernements de l’époque le tenaient éloigné du pays, ennemis ou amis, c’est la troisième tradition pour le recrutement des postes diplomatiques haïtiens : l’exil dit « doré ». Je dis l’exil dit doré, car le même Salomon connut l’amère expérience de voir le mobilier de sa légation vendu à l’encan à Londres, parce que Port-au-Prince tardait longuement à lui envoyer ses frais de mission. Donc soit l’éternel favoritisme nourricier des sinécures où on envoyait les bénéficiaires faire pipi dans la Seine ou dans la Tamise, soit son contraire l’exil, l’exil impie de Victor Hugo, fournissait les postes diplomatiques haïtiens à l’extérieur. Ce sont aussi le même mode de choix et les titres et qualités du Secrétaire d’Etat des Relations extérieures à la tête de notre chancellerie où des noms viennent et reviennent naturellement, les Inginac, Carrié, Frémont, Liautaud, Ethéart, Faubert, Price, Manigat, Prophète, Chatelain, Fouchard, Ménos, Hudicourt, Vieux, etc. avant l’avènement des hommes nouveaux de « 1946 ».

Dans le même ordre d’idées, l’expérience a montré des dynasties de noms de famille ayant fait carrière au service de la Chancellerie au premier rang desquelles les Léger de père en fils, le premier de cette dynastie étant Jacques Nicolas Léger recruté sous le gouvernement de Salomon dont il était un partisan convaincu et un zélateur à la plume fertile, auteur d’un ouvrage pionnier sur « la politique extérieure d’Haïti » publié en 1886, le dernier en date étant Georges Léger. D’autres sources faisant état de cinq Manigat dans des postes diplomatiques de Guillaume Manigat à Edmé Th Manigat en passant par François Saint Surin Manigat, en sont une autre.

Pour la période de 1896 à 1916, correspondant à la chute du régime politique de l’année du désastre financier à l’année de la mise en place de l’appareil administratif de l’occupation militaire américaine, la diplomatie haïtienne se trouva écartelée entre les partisans de donner le pays aux américains pour la prise en charge – Tancrède Auguste, homme fort, entreprenant et pro-américain, ministre puissant, se demandait, sans le cacher, pourquoi on prolongeait l’ « agonie » du pays en différant de le livrer aux américains, le plus vite que ce sera, mieux cela voudra – et ceux qui défendaient la souveraineté nationale en refusant à Washington le contrôle des douanes et une base navale en usant de la stratégie de défense du parapluie français alors encore en rivalité hégémonique avec les USA, avec ou sans espoir d’une régénération nationale endogène. A la fin du 19ème siècle, cette stratégie était la plus courante d’autant plus que l’élite haïtienne était pour une bonne partie francophone, voire francolâtre. Le ministre des relations extérieures haïtien, Solon Ménos, mariait sa francophilie avec son « indispensable souci de l’honneur national ». Il disait, dans une célèbre déclaration d’amour à la France : « Haïti a toujours eu une vive affection pour la France, dont elle est restée la fille intellectuelle. Pour nous, ce n’est pas chose vaine que cette fréquentation d’un peuple chevaleresque, doué d’une véritable élévation de sentiments, et perpétuellement accessible à toutes les idées généreuses. Le rayonnement de chaleur morale et civilisatrice qu’il dégage nous gagne et s’impose à nous irrésistiblement ; Rien de plus rationnel que ce sentiment commun à nous tous car c’est surtout des Haïtiens qu’on peut dire sans exagérer qu’ils ont deux patries : Haïti et la France, la terre natale et la patrie intellectuelle. Oui, nous aimons la France parce que nous aimons Haïti ». Paroles d’un chancelier haïtien en exercice ! Jusqu’en 1920-1930, devenu un partisan pro-américain décidé, le sénateur Pierre Hudicourt faisait une exception pour afficher haut et clair son attachement prioritaire à la France en termes encore plus dithyrambiques que Solon Ménos autrefois. Un extrait d’une de ses interventions au sénat de la République suffit amplement pour nous en convaincre. En suivant cette direction (« priorité aux américains »), « est-ce à dire pour autant que nous devions tourner le dos à la France ? Est-ce à dire que nous devions cesser d’être fidèles à nos goûts, à nous-mêmes, en un mot à tout ce qui fait notre originalité dans le Nouveau Monde ? C’est donc une position courante chez l’élite haïtienne traditionnelle jusqu’à la seconde guerre mondiale et même au-delà, car francophonie continuait à être synonyme de francophilie dans les classes privilégiées de la fortune et du savoir. Les diplomates étrangers et haïtiens avaient pour points de rencontre les courts de tennis et les clubs mondains sélects pour être assurés qu’on continuait d’être « chez soi » ou « entre soi », du fait de la qualité sociale d’une fréquentation exclusiviste réfugiée sur les collines fleuries des hauteurs fraîches ou les villas de la périphérie du littoral, dans un aparté pas loin d’être de l’apartheid.

Il en était résulté une pratique que la couleur sociale de notre politique extérieure soit devenue la couleur de peau de nos dirigeants politiques civils. Il y a eu une exception cependant á cette équation peau claire = peau de diplomate, et elle vient d’une réalité émergée d’un particularisme nord-américain difficile á comprendre hors contexte. Je me suis évertué à l’atterrir en terre haïtienne dans le contexte original sans être sur d’y être parvenu. Le « package » américain distingue la couleur de peau qui compte bien entendu socialement dans les pratiques américaines au regard d’Haïti et une conception américaine de culture noire-civilisation de la « négritude » qui fait intervenir le pouvoir noir saisi en termes de « black power ».Par exemple, le cas d’Haïti est présenté de la nature originale suivante : un complexe social où la couleur de la peau est mitigée avec un fait moral et spirituel historique qui lui donne sa réalité propre : l’occupation américaine d’Haïti est comme l’occupation de l’Egypte par l’Angleterre où les anglais étaient « une race étrangère ». En effet on trouve dans les publications de lord Milner « England in Egypt. » et son successeur lord Cromer « Modem Egypt » relatives á l’administration anglaise de l’occupation de l’Egypte de 1882 á 1914 une observation pénétrante et fine sur les rapports de race-culture lors de la période de domination impériale britannique, qui offre une analogie des plus éclairantes pour comprendre ce qui s’est passé en Haïti , en référence à ce qui s’est passé en Egypte du fait de l’intervention et de l’occupation de ce pays alors sous domination musulmane. Les officiers américains de la « convention » de 1915, Russel en tête gardait á l’esprit cette analogie quand ils traitaient la question haïtienne. Cela ne manque pas d’ingéniosité et fera réfléchir plus d’un sur la fécondité de la méthode comparative, autrement dit du produit de l’histoire comparée. Lord Cromer, en effet a écrit de son propre cru, qu’ »une race étrangère, les anglais, a eu á contrôler et á guider une seconde race étrangère, les Turcs qui les détestaient , dans le gouvernement d’une troisième race , les Egyptiens » En terme américain appliqué au cas de l’occupation d’Haïti, l’analogie de Cromer telle que rapportée par Robert D. Heinl Jr , les officiels du traité avec Haiti ont défini la convention de 1915 comme une opération américano-haitienne au cours de laquelle : « une race étrangère, les américains, avait á contrôler et á guider une seconde race étrangère, l’élite haïtienne, dans le gouvernement d’une troisième race : les masses paysannes haïtiennes ». C’est cette définition officielle de l’occupation militaire d’Haiti par les fusiliers marins nord-américains que j’ai trouvée et caractérisée comme « une véritable perle diplomatique » dans les archives nationales américaines à Washington.

Mais à partir déjà, on l’a vu, de Salomon en 1979 et surtout de Estimé en1946 et encore plus à partir de 1986, il y a eu davantage d’ « hommes nouveaux » dans le corps diplomatique, surtout à l’ère incroyable quand, par décision américaine, le président Aristide a pu disposer de tous les postes de la chancellerie haïtienne financés par lui et gérés de la même manière autocratiquement solitaire jamais vue sur les fonds internationaux de la Teleco versés par les USA à son gouvernement en exil à Washington. Un inédit resté mémorable d’irrégularités et d’irresponsabilités administratives made in USA dans la gestion des affaires d’Haïti, dans le « no man’s land » légitimant des rives accueillantes du Potomac, faisant prendre pour leur grade le droit administratif et le droit financier haïtiens devenus « inexistants ». Singulier petit pays !

Un autre trait important dans la gestion des affaires diplomatiques du pays est la toute puissance du chef de l’Etat dans la conduite de ces affaires où la chancellerie est une caisse d’enregistrement expédiant les affaires courantes. Les nominations et révocations aussi bien que les décisions de politique extérieure relèvent de ce qu’on appelle en droit administratif, le « fait du prince ». On n’a pas oublié à la chancellerie le fait inouï que l’Ambassadeur aux Nations-Unies d’alors le sénateur-diplomate Emile Saint Lot, qui avait des vues très tranchées sur la question de la décolonisation en débat, vota à l’encontre des instructions présidentielles reçues par la chancellerie à son adresse notamment sur la question algérienne quand Port-au-Prince voulait ménager les intérêts français qui faisaient pression à propos du vote à venir sur le renouvellement du quota du café haïtien (et Londres à propos du quota du sucre dont le marché se négociait par les transactions qui se décidaient dans la « city »). Il ne faut pas s’étonner d’une diplomatie du fait du prince car même dans les pays démocratiques la conduite des affaires étrangères est le « pré carré » du chef de l’Etat comme la pratique le reconnaît et l’a illustré comme apanage avec Mitterrand et Chirac.

Mais entre-temps, le champ diplomatique haïtien était en train de s’élargir institutionnellement par la création, dans le cadre de l’Université d’Haïti, de l’Ecole Nationale des Hautes Etudes Internationales (ENHEI), devenue plus tard l’INAGHEI (Institut National de Gestion et des Hautes Etudes Internationales) dont j’ai été le fondateur et premier directeur au début du gouvernement de François Duvalier (1958). Nous avions à occuper un espace académique entre les amis qui y voyaient volontiers, avec le Dr Clovis Kernizan, recteur de notre Université, l’établissement pilote révolutionnaire dont le pays avait besoin, vu les modèles modernes de formation multidimensionnelle correspondant au « complexe relationnel international » tel que conçu aujourd’hui, et les ennemis de sa création avec le Doyen de la Faculté de Droit, le Docteur Vilfort Beauvoir, qui pensaient qu’une chaire de Droit International Public suffisait à la formation des aspirants à exercer des fonctions diplomatiques au service de la Chancellerie et du pays, une expérience de formation à acquérir sur le tas étant la plus utile des exigences.

Le programme de l’Ecole comme nous l’avons bâti en nous inspirant de précédents étrangers célèbres français comme « Sciences Po » à Paris avec sa section diplomatique (où le premier haïtien eut à être diplôme fut Louis-Joseph Janvier), et l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), anglais comme la section diplomatique de l’Université d’Oxford et la fameuse « London School of Economics », américains comme les Centres spécialisés de Princeton University, Columbia University, Harvard University et le fameux « label » du Massachusetts Institute of Technology (M.I.T), institutions que j’ai visités au cours d’un voyage d’exploration et d’initiation à la science des relations internationales à la faveur d’une invitation sous les auspices du « Leaders Program » culturel du Département d’Etat américain, d’une côte à l’autre (océan atlantique-océan pacifique) et d’une frontière terrestre étrangère à une autre (le Canada au Nord et le Mexique au sud).

Ce programme de notre ENHEI s’organisait autour de quatre noyaux ou bulles de satellites : les « grappes » d’études de politique internationale et de géopolitique (Leslie F. Manigat), celles d’économie internationale et de finances mondiales (Joseph Chatelain), celles du Droit International Public et Privé et des Organisations internationales (Emmanuel Mompoint et Henri Armand), celle des modèles culturels, moraux et religieux à travers le monde (René Piquion), et celle des études régionales (area studies), du Protocole et des usages diplomatiques (Ghislain Gouraige). Le noyau sur les affaires haïtiennes organisait une initiation aux réalités et aux problèmes du pays, genre l’histoire des relations internationales d’Haïti (Manigat), ), les questions financières et bancaires d’Haïti (Chatelain), diplomates et diplomaties haïtiennes (Gouraige) la vie économique et les grands problèmes sociaux contemporains hier et aujourd’hui (Lebert Jean-Pierre), Etudes de cas dans les relations internationales du XXème siècle dans le cadre des Conflits Nord-Sud et Est-Ouest (Edriss Saint Amand), Pouvoir et Négritude (René Piquion), l’Anthropologie culturelle haïtienne (Jean-Baptiste Romain), le Panorama du Folklore haïtien (Emmanuel C . Paul), la littérature haïtienne (Pradel Pompilus), la peinture haïtienne et l’histoire de l’art haïtien (Marie-Lucie Chancy).

Les méthodes d’enseignement comprenaient les cours magistraux annuels ou semestriels, les travaux pratiques dans les conférences de méthode, les exercices de simulation et les « séminaires » du style anglosaxon privilégiant la participation obligatoire des étudiants auteurs d’exposés sous le guide des maîtres-assistants conférenciers de méthode. S’y ajoutaient occasionnellement des séances télévisées genre « L’Année géophysique internationale » courtoisie du programme culturel de l’Ambassade américaine, « Peuples et Nations d’Outre-mer », actualités françaises et « La seconde guerre mondiale et l’après guerre » des services d’information de la BBC.

Une originalité de poids, c’était la place importante faite à la recherche à coté de l’enseignement strictement dit. Dans mon discours d’inauguration de l’Ecole, le premier article de ma profession de foi était la nécessité de la recherche et je voulais créer des postes exclusivement réservés à l’investigation scientifique dans les domaines de la diplomatie et des relations internationales pour étoffer la substance de nos cours eux-mêmes en permanence. Le ministre de l’Education Nationale le père Georges promit d’envisager le financement de la section de recherches dans le budget suivant, mais ce fut lui qui, au contraire, réduisit ce budget du deuxième exercice de fonctionnement de l’Ecole de plus de 2O% qu’il n’était convenu pour toute l’Université. Des adversaires jaloux étaient aux guets pour réduire les moyens d’existence et de travail de l’institution nouvelle -née réputée bien dotée, à tort.

Tel était, en tout cas, notre ambitieux programme de démarrage en novembre 1958. Les circonstances de la vie politique interne ne m’ont pas permis de rester à la tête de l’Ecole au-delà de la fin de la deuxième année si bien que je n’ai pas pu assister à la remise des diplômes de la première promotion 1958-1961 qui a eu lieu cependant avant que je n’aie été obligé de prendre l’exil en mai 1963, dans la perspective de la proclamation de la présidence à vie en 1964 à l’heure de la glaciation duvaliérienne. Le cours de l’histoire haïtienne changeait vers une nouvelle phase du destin national.

Quand l’ENHEI devint l’INAGHEI avec la collaboration canadienne, peu de gens ne pouvaient s’imaginer qu’il s’agissait de réalisation du plan original que j’avais conçu à mon retour de Paris avec ma proposition faite sous Magloire d’une Ecole Nationale d’Administration en trois sections, une économique, une de service public et une diplomatique sur le modèle de Sciences Po à Paris. Et puis la griffe canadienne n’est pas la griffe parisienne si bien que l’INAGHEI ne fut pas l’opération de couver un œuf pondu par Manigat. En un sens, c’est peut-être sans doute tant mieux car la stabilité institutionnelle est à la clef de cet institut de formation professionnelle dont on se réjouit de l’utilité fonctionnelle. Je n’ai pas eu l’occasion d’y revenir souvent, même si j’entretiens d’excellentes relations avec les étudiants, en particulier pendant la dernière campagne électorale pour la présidence où j’avais un bastion de « fans », mais au-delà, avec beaucoup d’autres pour lesquels je garde une affection nostalgique de septuagénaire avancé promis à l’octogénariat dans moins de deux ans, si Dieu me prête vie.

Bien avant la création de notre Ecole des Hautes Etudes Internationales en 1958, j’ai participé à un projet de campus universitaire dans lequel le plan a été préparé pour un Institut de relations internationales par une firme noire nord-américaine dont Roger Savain était l’introducteur en Haïti. C’est avec celle-ci que le projet architectural a été mis au point sur mes directives fonctionnelles. On y avait un auditorium de cinq cent places distribué en deux modules de deux et trois cent respectivement, trois salles de travail de vingt-cinq étudiants pour les séminaires et une de cinquante pour les conférences de méthode, plus la bibliothèque salle de lecture comprises. C’était sous Magloire, je crois, et je sus par ouie dire que le projet, très moderne et fonctionnel, situé à Côtes-Plage, ne verrait finalement pas le jour, malgré tout le travail réalisé, parce que le chef de l’Etat et son gouvernement de « la petite junte » se méfiaient de concentrer dans un seul campus, toute la population estudiantine de la capitale.

De ce fait, à la création de notre Ecole des Hautes Etudes Internationales, le local a été choisi à la manière duvaliérienne. La maison Jumelle, déjà sous séquestre, fut occupée manu militari d’ordre de Duvalier au moment où j’avais conclu avec Marcel Robin, concessionnaire paraît-il sans titre, de la maison séquestrée, un arrangement pour lui donner le temps de trouver un autre local approprié ou d’en trouver un autre moi-même avec l’aide de mon ami l’ingénieur Jacques Hyppolite. Je vis Monsieur Robin, qui était un ami et un homme courtois, se dépêcher de déguerpir après une visite militaire restée courtoise du début à la fin, d’officiers venus du Palais National, les tontons–macoutes n’existant pas encore et le Duvalier de 1957 à peine élu, n’était pas encore celui d’après 1963. Nous nous sommes sentis réconfortés, le Secrétaire de l’Ecole Raoul Nelson et moi, que monsieur Robin ait pu trouver bien vite un meilleur local au coin du bas de Lalue où je passais parfois lui dire un petit bonjour gêné.

La méthode Duvalier, cette fois-ci positive, permit au père Djibbels, de la congrégation des Pères Salésiens, de réaliser en un temps record tout le mobilier de l’Ecole, bibliothèque comprise, un travail fini, haïtien cent %, solide, soigné et beau à voir comme ces religieux savent le faire. Les sièges étaient à faire envie, les bureaux accueillants, les salles de classe aérées et à deux sorties, la bibliothèque modestement spacieuse remplissaient des rayons qu’un patient travail de recherches de livres avait permis de garnir pour tous les cours enseignés en priorité, nos professeurs haïtiens ayant été mis à contribution, mais aussi en sciences politiques, sociales et morales en général. Une liste préparée aux soins de l’UNESCO avec la participation de l’équipe des Lazarsfeld et nous fut éminemment utile comme guide- modèle comme il y en a eu depuis, et le Dr Rayford Logan aussi bien que le Dr Daniel Lerner, nos premiers professeurs visiteurs étrangers appréciateurs, en complétèrent le curriculum.

J’ai gardé en mémoire l’ouvrage de Daniel Lerner qui m’a été un livre de chevet et que tous mes étudiants, ENHEI ou pas, avaient dans leurs priorités : « The Passing of the traditional societies » où la partie sur le Japon avait avant la lettre inspiré le Dr Audain à la fin du 19ème siècle, et celle sur la Turquie intéressait maintenant au plus haut point l’équipe de M I.T. Il est à noter que la Turquie avait été l’objet des souvenances obsessionnelles de l’étudiant François Duvalier pour Mustapha Kemal Ataturk choisi comme son modèle politique, et développé par le biais ethnologique dès la création de l’Ecole des Griots par une troïka historico-culturelle François Duvalier-Lorimer Denis- Louis Diaquoi et un tandem pour une culture-civilisation noire Kléber Georges Jacob-Mesmin Gabriel. Ces débats passionnés intéressaient moins les étudiants de relations internationales qui se donnaient une formation politico-diplomatique à base économique, financière, et juridique, que les adeptes de l’Ecole d’ethnologie spécialisés sur les questions relatives à la culture de l’homme noir dans son « humanisme intégral » avec sa rencontre avec l’Afrique, notre alma mater, mise à toutes les sauces.

Cependant, on veillait à l’Ecole Nationales des Hauts Etudes Internationales, tout en privilégiant ces deux tendances dans la formation qui y était donnée, était fonctionnellement vouée à une formation professionnelle de diplomates pour Haïti. Sa bibliothèque de relations internationales en était l’expression prioritaire. Duvalier lui-même, à ceux qui préconisaient comme moi l’extension des disciplines à enseigner à l’Ecole dès sa création, répondait en homme pragmatique « Je veux une Ecole des « Hautes Etudes diplomatiques » et il ajoutait à mon adresse une remarque explicative supplémentaire « il faut laisser toutes les autres branches de l’administration comme débouchés ouverts aux ambitions des candidats au service public sinon ils se verraient exclus par les diplômés de toutes formations se targuant de leurs parchemins pour s’en faire un monopole. Comme de dire : Et les pauvres noirs qui n’avaient pas fréquenté les universités, ils n’auraient donc rien », argument spécieux et obscurantiste certes, mais non totalement dénué de jugement vu les faibles débouchés du marché qualifié de l’emploi tel qu’il était encore et le risque d’effaroucher ses amis car un emploi rémunéré, c’est la vie pour toute une catégorie de travailleurs intellectuels et manuels, surtout des classes moyennes.. Mais même si on gouverne avec les amis et qu’on administre avec les capacités, ne pourrait-on pas se trouver quand même dans le cas du fameux mot biblique : Beaucoup d’appelés mais peu d’élus ? Une fois de plus, je n’ai pas pu faire passer mon institut à trois sections en raison de la prévoyance froide et cynique mais d’un réalisme madré, des calculs d’un président qui connaissait ses hommes. Il fallait en laisser l’opportunité à l’avenir, et je pensais à ce mot d’un grand prélat qui, au sujet d’un entêtement chez un très grand personnage, exprimait son fatalisme résigné : « Il faut laisser à la Providence l’opportunité de lui ouvrir les yeux ou sinon de les lui fermer ».

Un épisode peu banal dans les préoccupations politiques du chef de l’état en relation avec le problème de la formation des élèves-diplomates de l’Ecole a déjà fait l’objet d’un récit coloré de ma part ailleurs. On avait fait dire au palais, semble-t-il, que du fait que le président avait accepté tous les professeurs proposés sur ma liste alors que certains avaient peu de sympathie personnelle pour lui, mais sur mes assurances formelles de garantie de leur professionnalisme apolitique à l’école, celle-ci était l’objet d’une surveillance macoutarde. Cependant, ce n’est pas de là que vint le danger, mais de personnages ministériels et de proches politiques du nouveau pouvoir qui rapportèrent à l’occupant ombrageux du fauteuil présidentiel que le contenu et l’orientation des cours n’étaient pas orthodoxes, le directeur compris.

Une après-midi, Monsieur Luckner Cambronne fit chercher l’horaire des cours à l’ENHEI. Peu de jours après, à l’heure ou je venais d’entrer en chaire, Mando Lamarre, étudiant à l’Ecole, militaire de son état mais officier mordu par le culturel et donc de sentiments amicaux, me demandait de voir qui venait d’arriver. Intrigué, je suspens mon cours pour me pencher vers la porte. C’était Duvalier en personne. Le précédant pour l’amener à mon bureau qui se trouvait à l’étage avec toute la déférence qui lui était due, « Non ! non ! non ! Je viens pour assister au cours ». Je m’exécutai comme à l’ordinaire, en poursuivant la suite normale du cours, par exemple en évoquant un cas historique au sujet de Firmin qui pourrait ne pas lui plaire, mais était d’une évidente vérité factuelle sur la question de l’asile diplomatique : Firmin et l’asile politique dans les légations et consulats étrangers en Haïti. A la fin du cours sous les applaudissements des étudiants, le président me félicita d’un sourire approbateur radieux qui n’était pas son humeur ordinaire, et confia au capitaine Garnier : « Voyez comme on peut se faire tromper » et il ajouta à son bras droit militaire à la grande maison blanche, qui me le rapporta évidemment vu que c’était positif, « je dois trouver une petite pause pour venir au cours de temps en temps ». Evidemment, il ne le fit point sauf pour la fermer en 1960 et la rouvrir avec un nouveau directeur sur le refus de l’ancien, sorti de prison, de réintégrer son poste comme les autres doyens et directeurs. Mais l’Ecole avait été sauvée pour deux ans, et je pensais à nos étudiants, recrutés sur concours, qui gardaient leurs chances de continuer le curriculum, parmi lesquels Michel Fontaine, lauréat au concours d’entrée, Yolaine Pierre Noël, Yvon Siméon, Marie-Michèle Pauyo, Eddy Piou, Maag Morisseau-Leroy, Jérémie Rouchon, Renaud Bernadin, Yrvel Gousse, Orcéna Gervais, Armand Pierre Canon et notre Frank Etienne, en qui je voyais notre futur Saint John Perse à la tête de la chancellerie au quai Colomb.……..

Nous n’étions point sans problèmes politiques cependant, mais pas de notre fait sinon des conséquences des circonstances, comme le cas d’Edriss Saint Amand qui trouva cependant une heureuse solution révélatrice comment la flexibilité de Duvalier pouvait accepter qu’on n’allât pas dans son sens à condition de trouver une sortie d’embarras sans paraître lui ternir tête, mais cela arrivait rarissimement, sauf avec ceux qu’il estimait pouvoir considérer au moins comme ses égaux, la preuve la fameuse gifle – supposée infligée, selon l’opinion, qui rapportait sans doute un ragot - à un excellent collaborateur, économiste de valeur, docteur en droit de la faculté de Droit et des Sciences économiques de Paris, ministre du gouvernement, ce qu’il n’aurait pas fait aussi facilement à Loys Maître ou à Gracia Jacques. Un homme de ressentiment peut humilier autour de lui pour notifier la considération de se faire reconnaître comme non inférieur, un ministre des travaux Publics, des militaires brusquement exilés ou passés à trépas, des évêques limogés pour impertinence ou dans un autre cas, des hauts gradés militaires publiquement mis à pied sur le champ, la fameuse déclaration « je le veux, je le peux » etc.

Mais revenons à nos moutons. Edriss Saint Amand, leader communiste de 1946, déjà de tendances modérées en 1957, était parti pour Paris faire des études à une école de relations internationales et revenu au pays, fut nommé sur ma recommandation professeur à l’ENHEI. Peu de temps après, le père Georges m’envoya une lettre de révocation de Saint Amand décidée sous pression des « américains » qui faisaient la chasse aux intellectuels haïtiens qui travaillaient dans la fonction publique, comme preuve de tolérance de la part du président vis-à-vis du communisme, la plupart se réfugiant dans le privé.

Seulement voilà : Edriss était un professeur de l’ENHEI et je pensais devoir en faire une question vitale de principe, car le pouvoir pouvait désormais chasser un professeur universitaire sans faute professionnelle, d’autant plus que je doutais de ce qui restait du communisme originel d’Edriss, mais là n’était pas la question. J’ai donc averti l’intéressé de l’événement mais en l’informant que je prenais sur moi de ne pas lui remettre la lettre de révocation et qu’il demeurait en fonction à l’Ecole. C’était pour parer au plus pressé. Entre temps, je sollicitai du Dr Raoul Pierre-Louis doyen de la Faculté de Médecine, une lettre de mise en congé de longue durée en faveur d’Edriss pour raison de santé (on disait effectivement qu’il avait eu une tuberculeuse mal soignée). Le père George, d’accord avec ma combine de solution, m’expliqua cependant qu’il ne pouvait entériner quoi que ce soit sans en faire-part à un Duvalier consentant. Celui-ci, avec un petit sourire au coin, ne dit rien donc consentit. Edriss rétabli, non seulement reprit ses cours à l’ENHEI, la crise passée, mais en devint le directeur plus tard sous le même Duvalier ! Mon départ de l’ENHEI, outre les conditions contingentes inacceptables de ce que j’appelle mon renvoi fin 1960 , m’a paru philosophiquement normal dans le sens du mot de Diderot que le mérite était la chose la plus impardonnable et du constat que nul ne doit se croire indispensable ! Je venais de commencer mes 23 ans d’exil qui seront occupés à enseigner aux Etats-Unis, en Europe, dans la Caraïbe et en Amérique Latine, après quoi de retour sur la terre natale en 1986, j’ai opté pour la politique active « pour changer la vie » en cessant de me vouer à l’enseignement supérieur professionnel qui avait été mon temps complet d’activités à l’étranger pendant presqu’un quart de siècle. Un deuxième exil après ma courte présidence constitutionnelle en 1988 interrompue par les militaires en un putsch qui m’a marqué, et me revoici en chaire à l’Institut des Hautes Etudes Internationales de Genève et au département d’histoire de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, formant de nouveau des étudiants étrangers réceptifs, jusqu’à mon nouveau retour au pays et dans la politique deux ans après, jusqu’à ma retraite définitive récente.

En 1974, devenu le directeur de l’Institute of International Relations of the University of the West Indies (UWI), j’ai organisé un programme annuel de voyages à l’étranger pour les étudiants finissants de l’Institut comme fin de formation pratique. J’ai pu réaliser quatre de ces voyages au Venezuela, en Martinique-Guadeloupe, à Cuba et au siège de l’ONU à New-York. C’est le type de voyage que j’ai commencé à organiser en Haïti pour le groupe spécialisé de mes étudiants actuels de la Chancellerie et des étudiants de l’Université Quisqueya en juillet dernier en attendant de réaliser avec eux un voyage de week-end en République Dominicaine au début de l’année qui vient. C’est de la formation complémentaire à l’extérieur, sur le tas, avec l’aide du secteur privé des affaires mobilisé par le recteur de l’UNIQ qui appartient professionnellement à ce milieu. Tant mieux.

C’est que, en effet, des circonstances fortuites et singulières m’ont amené, à 78 ans, à refaire un dernier passage professionnel dans l’enseignement supérieur mais pas plus pour y rester au-delà de deux ans. En effet, un lien terminal s’est renoué quand le rectorat de l’Université Quisqueya m’a demandé de reprendre un enseignement sur l’histoire des Relations internationales d’Haïti en trois semestres académiques, le temps de parfaire la formation d’un remplaçant non disponible sur place pour inaugurer cette chaire, ce qui m’a stimulé à achever les deux derniers tomes de mon Eventail d’Histoire vivante d’Haïti – quatrième et cinquième – qui couvrent toute l’histoire des relations internationales d’Haïti de Toussaint Louverture à nos jours.

Mes étudiants répartis en fonctionnaires du Ministère des Affaires étrangères, quai Colomb, en stagiaires de l’INAGHEI à la chancellerie, et en étudiants finissant de l’Université Quisqueya, me donnent l’occasion de renouer avec le plaisir intellectuel universitaire et son univers hédonistique, tout en observant ailleurs un phénomène inquiétant : combien les « séminaires » de très courte durée (quelques jours ou une semaine) tendent à l’emporter dans la satisfaction des besoins en formation supérieure chez nous comme ailleurs, en se substituant à la pourtant nécessaire formation de longue durée assurée par l’université. La formation de courte durée devrait seulement constituer un recyclage de mise au point et d’actualisation chez ceux qui ont une formation spécialisée de base à mettre en forme. Je crains qu’une formation en « pièces détachées » (piecemeal) sans le besoin d’un contexte de fond d’une structure de pensée organisée, profonde et synchrone, en enseignement de longue durée comme à l’université, ne s’impose aujourd’hui dans bien des domaines, même en musique où un concerto ou une symphonie ne se joue plus qu’en morceaux extraits surmultipliés. Je le conçois à l’intérieur d’un même genre (anthologie de chefs-d’œuvre d’opéras, florilège de la poésie anglaise, classiques de la musique haïtienne), mais pas avec la tendance de l’emporter comme une macédoine de légumes. Cependant, ceci m’a donné à penser et m’a invité à relativiser ma pensée et mes goûts dans un dosage idoine à ma personnalité et accessible à l’étrangeté pour moi, par exemple, de la musique dodécaphonique plutôt qu’à l’étranger, lui, déjà familier dans la quotidienneté de sa présence avec par exemple « les quatre saisons » de Vivaldi. Une leçon de tolérance bien venue pour moi ! Maintenons donc un monde éduqué dans sa diversité disponible, pour que chacun puisse garder sa « différence incommunicable. »

Leslie F. Manigat








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