CAPSULES-HAITIMONDE.COM - Les Dernières Nouvelles d’Haiti - Tout sur l’actualité haitienne - Le réseau de référence Haitimonde.com

Planifier un avortement « plop plop »

dimanche 30 mars 2014 par Administrator

Puni par le Code pénal, se faire avoter est parfois aussi facile qu’ajouter du crédit à son portable au coin d’une rue de Port-au-Prince. Cela se fait « plop plop » par une majorité de femmes âgées entre 13 et 25 ans dont les conditions socioéconomiques sont précaires. Parfois, les tracas tombent sur elles à bras raccourcis, « pap padap ».

Ici, il est facile de se faire avorter. Les options ne manquent pas. Depuis un bail, des gestantes, vivant en milieu urbain, ont rangé dans les tiroirs les vieilles mixtures, les décoctions abortives à base de plantes médicinales de grand-mère. De bouche à oreille, entre-temps, la réputation d’une molécule a été faite. Il s’agit du misoprostol, un pansement gastrique dont l’effet secondaire peut provoquer l’avortement d’une gestante, de sérieuses complications et des difformités chez le bébé.

Commercialisé sous le nom de Cytotec, ce médicament est vendu sans ordonnance dans des pharmacies, a constaté le journal ce lundi 24 mars 2014. Et à certains endroits de la capitale, pour effectuer « plop plop » une interruption volontaire de la grossesse (IVG), sans indications médicales ni légales, des praticiens diplômés, en échange de 2 500 à 4 000 gourdes (moins de 100 $), offrent leurs services.

Ils ne le crient pas sur tous les toits, mais on sait toujours où les trouver. Ils sont parfois débordés. « L’infirmière m’a dit que je pouvais revenir plus tard pour me faire avorter après m’avoir demandé la date de mes dernières règles », explique Jenny *, 23 ans, observée par cinq femmes, assisses sur un banc dans une petite salle d’attente de la clinique d’un de ces médecins. Dans cette petite pièce, il n’y avait aucune honte, aucune inhibition dans les yeux de ces femmes, raconte Jenny, 1m 50 pour moins de 50 kilos.Chacune a une histoire. Entre elle et le praticien, se développe souvent une complicité, car tous sont punissables au regard du Code pénal. « Le praticien sait qu’il viole la loi en effectuant un avortement sans indications. Certains, en revanche, jouent la prudence. Il conseille la prise de médicaments, dont le misoprostol, pour provoquer un saignement. A ce moment-là, en clinique, il effectue un curetage pour un avortement incomplet », confie en off un gynécologue. Tout se joue entre la femme enceinte et le médecin. « Ce qui constitue un moindre mal quand les gestes sont pratiqués par un médecin », souligne-t-il.

La pauvreté, la principale motivation

A la maternité de l’HUEH ou à Chancerelles ( Isaïe Jeanty ), on reçoit beaucoup de cas d’avortements provoqués incomplets (API). « Ces cas sont nombreux », confie le docteur Raymond Fleurimon, directeur médical à Chancerelles, l’une des plus anciennes maternités publiques de Port-au-Prince. « La majorité des hémorragies que nous recevons en gynécologie est liée à des avortements », révèle-t-il, préoccupé par l’action des charlatans, des faux médecins qui introduisent des objets pointus dans l’utérus de la gestante pour provoquer un avortement. « Récemment, on avait reçu un cas de perforation intestinale », déplore Raymond Fleurimon, ajoutant que « les risques de complications sont élevés pour les femmes qui s’adonnent à des avortements en milieu non hospitalier ».
Raymond Fleurimon, rappelant que l’avortement est illégal, souligne qu’à l’hôpital Chancerelles, ses services, dans la prise en charge de patientes présentant une hémorragie, effectuent des curetages évacuateurs. « Une bonne partie de ces patientes ont entre 13 et 25 ans », révèle le directeur médical, qui appelle à une campagne de sensibilisation de la population impliquant des éducateurs, des médecins, des sociologues. Il ne faut pas perdre de vue la principale motivation de celles qui avortent. « Elles avortent à cause de la précarité de leurs conditions socio-économiques », souligne le docteur Raymond Fleurimon.

Mère de cinq enfants, dont l’aîné a 23 ans, Gertha *, une femme de 46 ans, confie être à son sixième avortement. « J’ai eu quatre « kaka san savon » avant de rencontrer l’homme avec qui je vis maintenant. Je lui ai fait un fils. Cela suffit », explique rageusement Gertha *qui reconnaît avoir passé à deux doigts de la mort pendant un avortement, il y a deux ans. Elle a eu une hémorragie, de la migraine et de la fièvre, révèle-t-elle avec un sourire un peu pudique. Elle raconte avoir bu quatre comprimés de Cytotec. Elle est loin d’être la seule a avoir frôlé la mort à cause de l’usage de ce médicament.

Face à l’usage soit abusif, soit non mesuré de ce médicament, des gestantes qui n’ont pas pu avorter se retrouvent dans certains cas avec des enfants présentant des difformités, a observé la Société haïtienne d’obstétrique et de gynécologie ( SHOG).

Un problème de santé publique
Si l’on a recours à l’avortement « plop plop », il n’en demeure pas moins un véritable problème de santé publique. L’avortement constitue la troisième cause de mortalité maternelle en Haïti, avait déclaré Olga Benoît, faisant référence au rapport de l’Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services ( EMMUS V) publié en juillet dernier. 30% des cas de mortalité maternelle seraient dûs à l’avortement, avait-t-elle précisé, déplorant la pénalisation de cet acte lors d’une intervention sur Magik 9. Cette pénalisation viole le droit des femmes. Empêcher une femme de décider à quel moment de sa vie elle peut mettre au monde un enfant est une violation de ses droits, avait lancé Olga Benoît, partant du principe que la femme est propriétaire de son corps.

« Dans les pays où il existe des lois sur l’avortement, comme c’est le cas en Haïti, le taux de décès maternel est toujours très élevé », avait indiqué l’obstétricien-gynécologue Joseph Edmond Guillaume, qui croit qu’une femme enceinte qui souhaite expulser le fœtus en gestation dans sa matrice trouvera de toute manière un moyen de le faire.

« La femme est doublement victime. En plus de pratiquer l’avortement dans de mauvaises conditions, ce qui met sa vie en péril, elle est pénalisée par la loi », avait-t-il fait remarquer. Tout en critiquant l’hypocrisie qui caractérise le débat sur l’avortement en Haïti, le Dr Guillaume a plaidé en faveur d’une nouvelle législation.

Contre-pied

« Le droit pénal est d’interprétation stricte. Même si la société évolue, la loi doit être appliquée telle quelle aussi longtemps qu’elle n’est pas abrogée », avait réagi pour sa part Me Patrick Laurent, après avoir cité l’article 262 du Code pénal haïtien. « Quiconque, par aliment, breuvage, médicament, violence, ou par tout autre moyen, aura procuré l’avortement d’une femme enceinte, soit qu’elle y ait consenti ou non, sera puni de la réclusion. La même peine sera prononcée contre la femme qui se sera procuré l’avortement à elle-même, ou qui aura consenti à faire usage des moyens à elle indiqués ou administrés à cet effet, si l’avortement s’en est suivi. Les médecins, chirurgiens et les autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens qui auront indiqué ou administré ces moyens, seront condamnés à la peine des travaux forcés à temps, dans le cas où l’avortement aurait eu lieu », stipule cet article. Même s’il reconnaît le droit des femmes de disposer de leur corps, Patrick Laurent, qui ne cache pas sa foi dans les principes bibliques, dit prendre position en faveur du respect du droit à la vie du fœtus.

Conscient de la dimension technique et philosophique de la question, il plaide pour un débat en vue de déterminer à quelle étape que la vie commence véritablement pour le foetus. Entre-temps, des femmes avortent et croisent la mort au bout dans le "plop plop" et le "pap padap".

* Ce sont des noms empruntés pour conserver l’anonymat de ces femmes.
Roberson Alphonse ralphonse@lenouvelliste.com

Voir en ligne : Le Nouvelliste







Accueil | Plan du site | info visites 273964

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site NOUVELLES D’HAITI   Politique de publication

Haitimonde Network