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Nouveaux rêves haïtiens

vendredi 24 janvier 2014 par Administrator

Quatre ans après le séisme du 12 janvier 2010, les habitants continuent de rechercher des abris et de la nourriture. La culture, elle, est omniprésente : expositions, rencontres littéraires et festivals se succèdent

Sur la place de la mairie de Jacmel, des parieurs se pressent autour de roulettes colorées ; la bille tourne sous la lumière vague des lampes-tempête. Un peu plus loin, de lourds containers, mis à disposition par un homme d’affaires local, sont disposés en arc-de-cercle. A l’intérieur de l’un d’eux, un gros pantin, dont le corps est fait de bananes qui pourrissent, gît. C’est l’artiste martiniquais Jean-François Boclé qui l’a conçu.
L’installation évoque le travail des forçats, la marchandisation de la terre et le racisme. Les guides de l’exposition Périféériques portent tous un t-shirt noir, où il est inscrit « We are open for dreaming », (« Nous sommes ouverts au rêve »), une allusion au slogan lancé en 2011 par le président Michel Martelly (« Haïti is open for business », « Haïti est ouvert aux affaires »). Un homme d’âge mur est à l’arrêt devant l’œuvre. Il se plaint de l’argent qu’on a dépensé pour disposer des fruits dans une cage métallique. Le commissaire d’exposition Giscard Bouchotte se précipite vers lui pour lui expliquer. L’homme s’en va, à demi-convaincu.
C’est le paradoxe haïtien. Presque quatre ans après le séisme du 12janvier 2010, des chantiers sont menés partout dans l’île et pourtant rien ne semble avoir changé en profondeur pour ce peuple dont l’écrasante majorité se bat pour un toit et sa pitance ; la tension politique ne cesse de croître, les commerçants se plaignent d’une crise lancinante et les incantations du gouvernement pour l’unité nationale semblent flotter dans l’air tropical. Mais il y a la culture.
En décembre, la petite cité méridionale de Jacmel a vu passer l’exposition Périféériques, élaborée par Bouchotte, celui qui avait monté pour AgnèsB, en 2011, à Paris, l’exposition collective Haïti, royaume de ce monde. Le même mois, la Ghetto Biennale, sorte de Salon des refusés qui attire son lot d’artistes étrangers, a conquis pour la troisième fois la Grand-Rue de Port-au-Prince. La ville a lancé en parallèle sa première Foire internationale du livre, du 12 au 15décembre. Le premier jour de la Foire, la capitale était chavirée par l’élection de Dany Laferrière à l’Académie française. D’autres événements encore : le Festival des contes Krik-Krak, aux Cayes, le festival de théâtre Quatre Chemins, à Port-au-Prince. Une abondance qui aide à dresser un état des lieux du pays.
Petit matin d’audace à Pétion-Ville, sur les hauteurs de Port-au-Prince. Un 12décembre de consécration patriotique : Dany Laferrière, Québécois né en Haïti, vient d’apprendre qu’il porterait bientôt épée et habit vert. Sur cette île où les rumeurs n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour se propager de façon virale, des centaines d’étudiants se précipitent déjà à la Fondation culturelle Fokal pour applaudir l’allocution de l’immortel. « Haïti est aujourd’hui plus que jamais le centre nerveux du monde », murmure l’écrivain sous des vivats de révolution en marche ; un téléviseur a été disposé dans l’arrière-cour pour que les retardataires puissent recueillir les premières impressions de l’élu.
Ailleurs, le grand gourou des lettres insulaires, le nobélisable Frankétienne, cisèle un petit poème pour l’occasion. Le journal de Port-au-Prince, Le Nouvelliste, avait parié sur cette élection ; sa première page au matin du vote affichait déjà la victoire des lettres haïtiennes.
Il faut être étranger pour y voir une contradiction : l’essentiel de la population est analphabète, mais les écrivains sont vénérés ici comme des figures héroïques. Ils sont les témoins d’une île qu’on ne submergera pas. A la Foire internationale du livre qui vient d’ouvrir dans le quartier de Delmas, les étudiantes à couettes font la queue pour poser à côté de Frankétienne, de Laferrière, ou pour faire signer leur cahier. On touche le corps des écrivains, en riant doucement d’excitation ; dans les derniers camps de déplacés qui jalonnent le sud du pays, des jeunes poètes empressés peaufinent des rimes en vue d’une publication à compte d’auteur. Haïti est un pays de papier, un pays-livre, même quand il n’y a plus d’arbres, même quand les lecteurs manquent. Deux activistes vertigineux, le poète James Noël et l’artiste Pascale Monnin ont lancé une revue littéraire, IntranQu’îllités, où l’on ne traite pas des murs qui s’effritent mais de Borges et de Che Guevara.
La publication du deuxième numéro a justement été célébrée, le 13décembre, à l’Institut Français de Port-au-Prince. Yanick Lahens, Mackenzy Orcel, romanciers vaillants, lisaient des textes entre des chansons de troubadour où politique et idylles se croisent. Le poète et slammeur américain Saul Williams a fait le déplacement. Dans l’une de ses chansons, Black Stacey, il se dit fils d’Haïtien. Ses racines plongent dans les Caraïbes et lorsqu’il déclame en anglais un texte furieux, dans lequel Mandela croise les dieux africains, les spectateurs se dressent. Ils ne comprennent pas tout. Mais ils se dressent parce que les mots, ici, sont un appel.
Le lendemain, Saul Williams, crête de punk et voix d’enfant, se rend à la Ghetto Biennale. C’est la photographe et vidéaste britannique Leah Gordon qui est à l’origine de cette manifestation, juste avant le séisme, dans la Grande-rue même des sculpteurs rois de la récupération, le groupe Atis Rezistans. Un immense cerbère en essieu de camion, « pénis » d’amortisseur brandi, ouvre la manifestation. Saul Williams passe rapidement à côté d’une cérémonie vaudou, organisée pour les plasticiens Blancs qui tressaillent au sons des tambours mal frappés, et entre dans la caverne du sculpteur Guyodo.
C’est un espace si confiné, de bois et de tôle, que même le lit est chargé d’œuvres. Des petites sculptures, crânes humains et plastique argenté au spray, des tableaux lumineux en guirlandes : la forêt imprenable des imaginaires créoles. Guyodo chante une mélodie de carnaval, des services à thé pliés autour des bras, en guise de bijoux. Un ministère a commandé à ces artistes du rebut, qui ont exposé maintes fois à Venise ou aux Etats-Unis, des arbres de noël faits en barils de pétrole troués pour décorer le Champ de Mars, de Port-au-Prince, face au palais présidentiel détruit par le séisme. Ces pièces impressionnantes, monumentales, rendent dérisoires les décorations d’importation chinoise qui partout ailleurs inondent la nuit de leur lumière.
La Ghetto Biennale, avec ses déficiences et ses ambitions, dit beaucoup du rapport au Blanc dans ce pays. Le besoin immense d’argent place les artistes haïtiens dans une position pénible d’attente face aux visiteurs étrangers. On essaie ici de rompre la logique du marché, comme le souhaite la curatrice de l’événement, Leah Gordon. Mais les nécessités sont telles que la Biennale finit à chaque fois par ressembler à un marché artisanal où les tableaux de caoutchouc recyclé cuisent sous un soleil accablant.
L’ambiance est sensiblement différente, A Jacmel, dans cette vieille ville fendillée par le tremblement de terre où l’on marche à pied. Sueur au front, Giscard Bouchotte, à l’éternel chapeau, tente de faire allumer les lampadaires géants censés éclairer les Périféériques. La moitié des œuvres ne sont pas arrivées. « Les tirages photographiques ont pourtant été commandés depuis longtemps », jure le commissaire. Organiser une manifestation culturelle en Haïti relève toujours d’une bataille. La performance vidéo de Maksaens Denis, elle, fabuleux ballet d’écrans montés sur roulette, a bien eu lieu. Les Jacméliens s’accommodent volontiers de cette incursion d’art contemporain dans l’espace public, les écoliers viennent visiter les lieux la journée et les basketteurs s’y rendent le soir.
Il y a bien entendu un gouffre entre le cosmopolitisme bon teint de Giscard Bouchotte et les goûts de la plupart des passants qui se demandent ce que ce container rempli de graffiti ou cet autre peuplé de monstres plastifiés peuvent bien leur dire. Mais dans cette ville, où le carnaval voit débarquer chaque année son lot de traditions spectaculaires – personnages costumés en juifs errants fouetteurs, militaires parodiés–, et des danseurs pris dans des transes alcoolisées, rien ne surprend. « Tu vois cela ?, demande ce jeune homme en pointant l’œuvre de Jean-François Boclé, le gros cadavre de bananes odorantes. C’est nous ! »
Fin décembre, à Jacmel, l’épicentre culturel se déplace de quelques rues. Au Concorde, une des rares salles de cinéma du pays (Port-au-Prince n’en compte plus aucune), on projette pendant trois soirs le premier film sorti des rangs du Ciné Institute, une école fondée par le cinéaste David Belle où Susan Sarandon, Sean Penn et d’autres acteurs américains viennent régulièrement donner des cours. Le parterre et le balcon sont combles. Le long-métrage du haïtien Fréro Pierre intitulé Ré-incarnation, est une drôle d’histoire d’amours mystiques, de combat pour la propriété terrienne et de lutte des classes qui oscille entre la télénovela mexicaine et le film d’auteur. Les rires sont fournis, les applaudissements puissants et la promesse faite de démarrer ici une production cinématographique haïtienne qui puisse s’exporter ne cesse d’enthousiasmer les spectateurs. « Il nous reste beaucoup de travail », précise le producteur du film. Mais quelle fierté d’être arrivés au bout de ce projet. »
Rien n’est simple en Haïti. On pourrait penser que cette effervescence culturelle est un cache-misère face au défi renouvelé d’une nation qui ne parvient pas à se reconstruire puisque, au fond, elle n’a jamais été construite. On pourrait se dire aussi que ces manifestations, ces revues, ces installations minimalistes et ces écrivains à l’Académie ne concernent qu’une infime élite, aux antipodes des questions qui taraudent les affamés. On aurait raison. On aurait tort. Car les allers-retours sont incessants entre les deux mondes.
Dans la Galerie Monnin de la commune favorisée de Pétion-Ville, une nuit de cette fin d’année, l’écrivain français Julien Delmaire, auteur d’un premier roman remarqué, Georgia (Grasset, 2013), livre un slam incandescent. Il y est question de la coque des navires, du cliquetis des chaînes et de la peau des tambours. Une jeune triade de rappeurs qui passaient par là – ils aiment 50Cent et Sexion d’Assaut – se lancent à leur tour dans une improvisation. Ils parlent la même langue. Ils traitent des mêmes solitudes, de la même peur, avec tout autant de style. Quand on croit avoir enfin saisi les hermétismes de cette île où tout est hiérarchie et abîme social, la culture révèle ses porosités.

Arnaud Robert Le Monde du samedi 11 janvier 2014Réagir à cet articleHaut de la page

Voir en ligne : Le Nouvelliste







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