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« Les ténèbres extérieures » de Raphaël Confiant - Par : José Nosel

dimanche 26 juillet 2009 par William Toussaint

« Les ténèbres extérieures » de Raphaël Confiant

Editions Ecriture, 426 pages, Septembre 2008

Deux personnages mythiques et mystiques de l’histoire du monde.

Le dernier ouvrage de Raphaël Confiant, « Les ténèbres extérieures » est consacré à deux personnages mythiques et mystiques de l’histoire du monde : Haïti et le président de la République qui « régna » sur cette « terre d’ombres » (J.J. Seymour, ed.MGG, 1995), de 1957 à 1971, le docteur François Duvalier, dit papa doc.

J’ai avalé, avec, une certaine délectation, je dois le reconnaître, les 426 pages du livre, publié aux éditions Ecritures, en septembre 2008.Quoique, un livre sur Haïti ne se lit pas toujours avec aisance.

C’est que, des que l’on parle, d’Haïti, je ne peux m’empêcher de revivre les images et les émotions vécues lors de mes séjours dans ce pays hors normes. Images et émotions de la peur, lors d’un contrôle policier à l’entrée de Jacmel, où devait passer, ce jour là, le cortège du Président d’alors, Jean-Claude Duvalier, se rendant à Les Cayes. Images et émotions d’un voyage mouvementé dans un « taptap » de 9 places, surchargé de bagages, où nous étions, 19 voyageurs, débordant de partout, sans compter le « garçon du minibus » que l’on appelle le « bœuf-chaine » là-bas, je crois, me rendant de Cap Haïtien à Milo où j’animais un stage de formation. Images et émotions enfin, des regards admiratifs et incrédules que vous laissent la visite de la Citadelle , ce monument extraordinaire, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, qu’on imagine posé là, par des extra terrestres, pas loin des ruines du Palais sans soucis, autre héritage du règne d’un roi d’Haïti, plus connu chez nous par, la mise en scène tragique de sa vie, dans l’une des œuvres célèbres qu’Aimé Césaire a consacré à ce Pays.

La fabuleuse histoire méconnue de France Saint-Victor, secrétaire particulière et maîtresse de François Duvalier

Mais en lisant l’ouvrage de Confiant, j’étais très intéressé de retrouver, dans le livre, des traces de Mme France Saint-Victor, un personnage peu connu de l’histoire d’Haïti, mais o combien influant. J’avais été, faut-il le dire, « victime » (de fascination) de cette femme, après avoir lu le livre que le journaliste haïtien Jean Florival a consacré au règne de Duvalier. L’ouvrage s’intitule : « Duvalier, la face cachée de Papa Doc » , il est publié aux éditions Mémoire d’encrier ; et, en 293 pages, Jean Florival, nous met en lumière des aspects souvent restés dans l’ombre jusqu’ici de Duvalier et du Duvaliérisme. Jean Florival nous révèle, entre autres personnages de sa galeries de portraits, la place capitale occupée par cette femme, France Saint Victor auprès de Duvalier qui l’appelle sa « fidèle secrétaire » ; et en particulier, le rôle qu’elle a pu jouer dans le duvaliérisme, avec la complicité de son amant, Gérard Daumec, le poète, journaliste, mais surtout confident de François Duvalier. France Saint-Victor a souvent été la conseillère occulte, et le passage obligé de beaucoup de décisions de François Duvalier. Elle serait la seule incartade extraconjugale connue de Duvalier.

Le récit romancé de Confiant n’infirme en rien, bien au contraire, le récit témoignage de Florival, lequel était ami de Gérard Daumec, et a été au cœur des intrigues, machinations et autres coups bas de la cour de Duvalier,. Les intrigues de cour, chez les Duvalier, sont, du reste, du même type que dans toutes les cours, des monarchies du monde, où sévissent rivalités de princes, et hiérarques, avec, ambitions, trahisons et flagorneries de courtisans, de basse ou de haute extraction, parvenus ou non à des degrés divers de corruptions.

Une épisode croustillante de ces intrigues de cour méritent d’être rapportée : François Duvalier souhaitait faire de son brillant confident, Gérard Daumec, l’époux, tant recherché pour sa fille aînée, Marie Denise, au caractère , un peu irascible comme sa mère semble-t-il, la mère de la Nation , maman Simone. Mais France Saint-Victor, la fidèle secrétaire de Duvalier, et en même temps sa maîtresse, veut s’opposer à cette idée de mariage. Elle est en effet passionnément amoureuse de Gérard Daumec, avec lequel, elle trompe donc, à la fois, son mari Yvon Saint-Victor, et son amant président à vie Duvalier. Le plan mis en place avec Daumec va fonctionner à merveille ; il passe par la précipitation du mariage de la cadette des sœurs Duvalier, Nicole, avec le frère de France Saint-Victor, l’ingénieur agronome, Luc Albert Foucard, Cela va précipiter à son tour le mariage de l’ainée Marie Denise, avec celui dont elle est très amoureuse, Max Dominique, le capitaine de la garde présidentielle, dirigée par l’inamovible commandant, Gracia Jacques. Le couple, Max et Marie Denise Dominique, est alors expédié en Europe ; Le capitaine Max Dominique se serait un peu consolé de cet éloignement dans les bras, aussi, de la 3ième sœur Duvalier, Simone ; ayant eu déjà à « connaître » la cadette Nicole, à l’époque où il était son aide de camp, à Londres, où elle faisait des études. Le couple Dominique ne reviendra, d’Europe qu’apres la disgrâce, suivie de la mort de Daumec. Marie Denise, remplaçant alors, comme secrétaire auprès de son père, France Saint-Victor, partie en exil à Miami. Cette femme discrète et effacée, Confiant dit qu’elle était une tombe, cette femme qui « gérait », ses trois hommes, se côtoyant presque tous les jours, son mari et ses deux amants, a eu apparemment une influence déterminante et méconnue, sur la famille Duvalier et sur les affaires d’Haïti.

Un livre, pour Haïti, pour remettre les choses, les gens et les esprits à leurs places

Mais, l’ambition du livre de Confiant se situe au delà des intrigues de cour du règne de Papa doc

Il faudrait même lire le livre de Confiant, peut-être , « comme un livre haïtien » ; c’est le conseil que nous donnait il y a quelques années, Jack Corzani, dans la préface de l’édition Desormeaux, du célèbre roman de Jacques Roumain « Gouverneurs de la rosée ». Pour, nous disait-il « rendre leurs places aux comparses, aux dorméus, hougans sans grands scrupules, aux hilarions, aux chiens… » et je me permettrai d’ajouter : pour rendre leurs places aux mambos, aux loas, aux Ogoun-Feraille, Danmballah-Wedo, et autres Erzulie-Freda, aux zinglins, aux bakoulou ; mais aussi aux « nations » de ce « pays en dehors » qui divisent Haïti, en tant de mondes si différents

Et c’est vrai qu pour appréciez le livre de Confiant, il faut « ouvrir les yeux, les oreilles », et s’apprêter à prendre part au sort de ces nombreux personnages du peuple auquel Confiant se complait à donner de l’épaisseur par ses descriptions, que le personnage soit paysan, cordonnier, gestionnaire de banque de borlette, haut gradé militaire, ou milicien de base..

Ce faisant, Confiant contribue à réhabiliter Haïti et l’histoire d’Haïti dans notre imaginaire sans, pour autant, nous rendre sympathique, ce sacré bougre de Duvalier. Même s’il s’agit de ce Duvalier, docteur en médecine qui a tant soigné ses compatriotes des campagnes, du pian notamment ; de ce Duvalier qui a été porté « démocratiquement » à la tète de son pays . Encore que cette élection démocratique du 22 septembre 1957 a été précédée de l’épisode du 25 mai 1957 qui a vue deux fractions de l’armée haïtienne se combattre, l’une du coté, disons des mulâtres et bourgeois des villes avec Louis Dejoie et Daniel Fignolé, l’autre du coté des noirs et paysans, avec François Duvalier et Clément Jumelle, épisode qui va accentuer les clivages de couleur de peau qui perdurent dans la société haïtienne. Mais c’est ce Duvalier, aussi, qui va devenir un dictateur ordinaire, comme il y en a tant eu dans l’histoire. Mais, c’est aussi ce sanguinaire, cynique et pervers, et qui rappelait volontiers sa devise : « koupé tet, boulé kay »( couper les tètes, brûler les maisons)

Confiant aura beau rappeler, les aspects positifs de l’histoire de la 1ère République noire du monde, 1er Etat indépendant d’Amérique Latine ; ce pays qui a infligé cette cuisante défaite aux 47 000 hommes de l’Armée de Leclerc, beau-frère de Napoléon, avec le concours de la fièvre jaune il est vrai ; une humiliation infligée par l’esclave au maître, qui le lui fera payer en espèces sonnantes et trébuchantes de 90 millions de francs or versés de 1825 à 1885. D’où la réclamation à la France du remboursement à titre de restitution et de réparation, d’une somme évaluée par le Président Aristide, avec le concours d’un cabinet Américain, en 2003, à une valeur capitalisée de plus de 21 milliards de dollars.

On aura beau rappelé le rôle d’Haïti dans l’indépendance de la Libye , ou sa contribution à la Conférence de San Francisco, en 1945, pour imposer le français comme 2ième langue de travail de l’ONU : Haïti qui fait partie de notre histoire, reste absente de notre mémoire. Ou pire, nous gardons de ce pays des images négatives d’un pays de misère qui serait incapable de se développer et de se gouverner ; la perle de la Caraïbe serait devenue la plaie de la Caraïbe.

Déréliction, persécution, punition divine sinon quelles perspectives pour un pays qui possède une histoire et une mémoire si prestigieuse ?

Haïti reste pourtant « la collectivité mémoire des Antilles » pour reprendre l’expression du rapport de la Commission Régis Debré à Dominique de Villepin, ministre des affaires étrangères (éditions la table ronde, 2004)

Et les événements récents ne sont pas faits pour améliorer l’image négative d’Haïti. L’impact, entre-apperçu, de la crise alimentaire mondiale ; les conséquences, incalculables, de 4 cyclones affectant le pays une même année, l’effondrement, de plus, de deux écoles, ne pourraient qu’amener à continuer de parler, y compris chez les haïtiens eux mêmes, de déréliction, de persécution, de punition divine.

Ajouter à cela, que pour certain, Haïti serait malade de trop de mémoire ; ors c’est sur la justice qui serait rendue par l’histoire à sa mémoire que se termine le dernier soliloque que Confiant prête à Duvalier, dans un salutaire effort final de réhabilitation lorsque on le compare à Attila, Alexandre, jules César, Charlemagne, Gengis Khan ou Napoléon, autant de dictateurs, tout aussi sanguinaire, pour lesquels l’histoire serait un peu plus affectueuse.

Mais il est quand même curieux qu’un pays ayant tant de héros prestigieux dans son histoire, depuis Toussaint et Dessalines, n’arrive pas jusqu’ici, au-delà des apparences, à faire davantage peuple pour un destin dans la solidarité qui serait capable de le sortir de cette pauvreté endémique, plutôt que de nouveaux noms ne viennent encore s’ajouter à la litanie de ceux qui jusqu ici « furent voltigés dans les ténèbres extérieures ». Le livre de Raphaël Confiant, « Les ténèbres extérieures » contribue incontestablement à avancer dans la compréhension de cette question qui n’est sans doute pas propre à Haïti.

José Nosel

nosel.jose@wanadoo.fr








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