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Les immortelles

mardi 13 novembre 2012 par Administrator

Contre le plaisir de son corps, une prostituée de la Grand-Rue à Port-au-Prince demande à l’un de ses clients, un écrivain, d’écrire l’histoire des prostituées disparues dans un des séismes que le pays a subi. L’une d’elles se prénommait Shakira, fille d’une vendeuse de bibles, passionnée parJacques Stephen Alexis, le grand écrivain haïtien, éprise de liberté et que la narratrice principale garde sous sa protection. Shakira devient la prostituée la plus convoitée de la Grand-Rue jusqu’au tremblement de terre.

Texte puissant à divers intervenants : l’écrivain, la prostituée qui raconte, Shakira qui ne peut aimer sa mère et justement, sa mère. Makenzy Orcel réussit le tour de force de parler crûment de sexe, d’amour, de mort, de pauvreté, de liberté avec une poésie incroyable. Son roman est à la fois violent et tendre, cruel et beau. En fait, ce bouquin m’a tellement remué que je crains de ne dire que des banalités. J’ai peur que mon billet ne soit pas à la hauteur de ce que j’ai ressenti et des qualités d’écriture de l’auteur.

Makenzy Orcel ne fait pas dans la pute heureuse et épanouie. Celles de la Grand-Rue, quand bien même elles auraient choisi ce travail, subissent toutes la journée les clients, la saleté, les voyous, la misère, le sordide. Des femmes qui livrent leurs corps totalement et qui malgré tout tentent de garder une part de secret :« En fait, mon nom importe peu. Mon nom c’est la seule intimité qui me reste. Les clients eux s’en foutent pas mal. Ils paient. Je les fais jouir. Et ils s’en vont comme si de rien n’était. C’est tout. » (p.19)

Le texte est fort : « Les clients. Rien que des fils de pute qui augmentent le prix encore et encore s’il le faut pour te posséder, te prendre davantage dans tous les sens, te demander d’aboyer comme une chienne, d’être une chienne. Pour avoir tout. Et laisser après la charogne aux chiens. Qui pensent qu’avec leur argent ils peuvent même arriver à saisir l’immense infini qu’est le coeur d’une femme. » (p.65) L’auteur ne fait pas de périphrases ou de longues digressions. Le style est direct : phrases courtes, mots de vocabulaires simples voire familiers. Il va au plus court. Malgré cela -ou grâce à cela-, ce texte est poétique : « La poésie n’est pas censée comprendre. Seulement sentir. Sentir jusqu’à pleurer ou vomir. » (p.25) L’auteur reprend des phrases ou des formules dans divers chapitres, un peu comme le refrain d’une chanson ou d’un poème et ce qui aurait pu être répétition est rappel et insistance sur ces propos, qui permettent également de toujours savoir à qui l’on a à faire en tant que narratrice. La forme aide aussi à croire à ce que j’appelle la poésie du texte. Les paragraphes font une demi-page pour la plupart, aérés. Et comme toujours chez Zulma, le livre-objet est irréprochable.

En plus de tout cela, j’ai pu apprendre qui était Jacques Stephen Alexis (que je n’ai jamais lu) et Grisélidis Réal la dédicataire du livre, une prostituée-écrivain (deux dossiers : ici et là). Ne me reste plus maintenant qu’à lire l’un et l’autre pour parfaire ma culture.

J’espère sincèrement vous avoir donné envie de lire ce petit livre de Makenzy Orcel, j’ai sûrement omis plein de choses que je voulais en dire, mais que vous trouverez vous-mêmes dès que vous aurez lâché le livre que vous lisez actuellement au profit des Immortelles : »La Grand-Rue n’est plus ce qu’elle était. Mais nous, on ne mourra jamais. Nous, les putains de la Grand-Rue. Nous sommes les immortelles. » (p.43)

Yves

Les immortelles, Makenzy Orcel, Zulma, 2012 (Mémoire d’encrier, 2010)
L’express.fr








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