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Le Business de la reconstruction ne doit pas étouffer le débat démocratique - par : Gesler Jean-Gilles

jeudi 29 juillet 2010 par William Toussaint

Le Business de la reconstruction ne doit pas étouffer le débat démocratique

Montréal le 28 juillet 2010

Par Gesler Jean-Gilles

Si le séisme a été dévastateur pour la capitale et ses habitants, il semble avoir donné un second souffle au président Préval qui paraissait très affaibli par les nombreuses accusations de corruption de son régime et les velléités qu’on lui prêtait d’établir un pouvoir personnel avec le droit de nommer son successeur. C’est un président revigoré par la perspective de la reconstruction et la pluie de dollars qui menace de s’abattre sur le pays. Tout d’un coup celui que l’on accablait de tous les vices devient de nouveau fréquentable. Mieux que cela, c’est César. Ou plus près de nous Napoléon, l’empereur des rois, dispensateur de privilèges et de faveurs. Il est magnifié par des secteurs qui ne juraient une semaine auparavant que par sa perte. Ce n’est plus tout à fait la République. Mais de plus en plus une Chose privée au service d’une personne et de son clan. Au diable les valeurs, l’éthique, la souveraineté nationale, la Constitution de 1987, le débat démocratique. Nous sommes à l’heure de la reconstruction, des affaires

Des amitiés de plusieurs décennies se défont brusquement après le séisme : l’espace d’un cillement pour reprendre Jacques Stephen Alexis. Après le Parlement qui a abdiqué ses prérogatives constitutionnelles en remettant les pleins pouvoirs à un Exécutif discrédité, d’autres secteurs ou personnalités publiques ont rallié le pouvoir. Le slogan à la mode est laissez-nous vivre. Toute conversation tourne autour du business de la reconstruction. Port-au-Prince, sous les décombres ou sous les tentes, est saisi d’une vague agitation. Les restaurants et bistrots de Pétion-Ville bruissent de ces conversations entre humanitaires, hommes d’affaires, affairistes et entremetteurs locaux ; les seconds promettant aux premiers de les introduire aux membres de la Commission intérimaire ou à César lui-même en retour de pot- de- vin ou promesse d’une participation dans un joint-venture. C’est l’heure des combines et des trafics d’influence.

Ce n’est vraiment pas le temps pour parler de sujets qui fâchent. Il serait d’ailleurs anti national de parler de démocratie, du Conseil électoral discrédité, de la corruption, des viols en série dans les camps, de la prostitution des jeunes filles, de l’insalubrité sous les tentes où croupissent des centaines de milliers d’Haïtiens, du bilan des autorités 5 mois après… Tout discours contraire est comme une imposture et l’imposteur appelé à se la fermer. Quand il n’est pas accusé d’être la cause principale de nos malheurs. L’heure est enfin à l’enrichissement et non à la palabre.

Pendant ce temps, le Premier ministre Jean-Max Bellerive, libéré des entraves du Parlement, en fait a sa guise et n’a manifestement de comptes à rendre qu’au président Préval de qui il croit tenir sa nouvelle légitimité. Il s’est senti si fort jusqu’à ridiculiser les manifestants qui réclamaient le départ de son chef et des membres du Conseil électoral. A 53 ans, cet homme qui est entré dans la haute fonction publique sous Jean-Claude Duvalier, connaît une longévité politique que seul Talleyrand pourrait lui ravir, tisse discrètement son réseau et se positionne, les éventuelles retombées de la reconstruction aidant, pour les échéances à venir. On ne compte plus ses voyages à l’étranger alors que selon la Constitution de 1987 il ne devrait rester en poste que pour expédier les affaires courantes. Mais il ne se trouve personne pour oser demander ce que représente pour le Trésor public tous ces nombreux billets d’avion, per diem et hôtels de luxe, avec au final des résultats très mitigés, plus de 5 mois après le tremblement de terre.

La fièvre de la reconstruction semble même gagner le monde des médias. Les subventions accordées a certains directeurs de médias auraient occasionné un brusque changement de ton par rapport au régime. C’est en province que la décision semble avoir provoqué le plus de ravages. Quelques journalistes-vedettes ou animateurs d’émissions d’affaires publiques, jadis appréciés, sur le modèle des honorables parlementaires, ont eux aussi renoncé à l’une des fonctions essentielles de leur profession. Le doute qui permet de creuser un peu plus pour mieux comprendre, mettre l’interlocuteur sur la défensive dans le but de lui arracher une information qu’il préférerait tenue secrète semble fuir. Quand ils ne pratiquent pas une forme d’autocensure, ils deviennent par leur complaisance une sorte de caisse de résonnance de la position du pouvoir, laissant passer le point de vue du gouvernement sans aucun traitement. Les interviews et invités du jour qui nous parviennent à Montréal, font croire que l’intervieweur est souvent d’accord avec l’interviewé. Toute interview dans laquelle le journaliste ne se met pas dans la peau de celui qui cherche à savoir afin de porter l’opinion à mieux comprendre, est une interview-people, qui ne rend pas service à la profession et au débat public. Avec de tels confrères, on n’a plus besoin de porte-parole ou d’attaché de presse dans les ministères. Depuis 1986, n’a-t-on pas observé avec amusement un aller-retour de journalistes qui passaient allègrement de la salle de rédaction au service de presse de la primature ou de la présidence et retrouvaient aisément, a la faveur d’un changement de régime ou pour d’autres raisons, l’ancien boulot comme s’il ne s’était rien passé ?

En revanche, il y a encore des journalistes qui gardent une certaine distance critique par rapport aux événements. Ceux-ci font un travail pédagogique en essayant de faire la lumière, de questionner la justesse, le bien-fondé des décisions du gouvernement ; ou de chercher même quelque fois la cohérence dans les propos de certains dirigeants de l’opposition. Il est vrai que nos opposants, la plupart du temps n’émettent que vociférations en lieu et place d’une vision claire. Ces confrères, certes minoritaires, estiment que ce n’est pas entrer en opposition ou faire le jeu des opposants que d’exercer leur profession dans la plénitude de leurs droits que garantit la Constitution.

Les dossiers de l’État sont traités dans la plus profonde opacité, comme dans une société secrète. Le maigre bilan du régime est souvent montré comme une grande réussite ; alors que visiblement Haïti n’a pas attendu le séisme pour s’enfoncer dans l’abîme d’où personne ne saurait dire quand elle amorcera la remontée.

En l’absence du Parlement, haut-lieu par excellence de l’expression de la démocratie dans un régime, fût-il semi-parlementaire - d’une opposition articulant des propositions alternatives- d’une université qui, en raison d’un sous-financement criant et absurde, est plus un lieu de contestation souvent violente contre le pouvoir qu’un espace de production de réflexions, de puits de savoir traitant la problématique du développement national comme : la fiscalité, la crise économique et financière, la production alimentaire et énergétique, la dégradation de l’environnement écologique... Les médias auraient dû combler le vide et devenir le principal animateur de la libre circulation des idées et du débat démocratique ; donner la chance à ceux qui nous gouvernent ou qui aspirent à l’être, de justifier les actes qu’ils posent ou qu’ils auront à poser et qui mettent en péril les intérêts supérieurs de l’État et de la nation. La reconstruction étant d’intérêt national, elle ne doit pas concerner seulement le président Préval, le gouvernement de Jean-Max Bellerive et le cercle des amis. Le business de la reconstruction ne doit en aucun cas étouffer le débat démocratique.

Gesler Jean-Gilles








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