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La culture haïtienne est-elle en péril ? - Par Nancy Roc

dimanche 9 août 2009 par William Toussaint

La culture haïtienne est-elle en péril ?

par : Nancy ROC

Du 18 juin jusqu’à la fin de décembre 2009, le musée du Montparnasse en France présente une riche « exposition-multimédia » intitulée « Le dernier voyage d’André Malraux en Haïti La découverte de l’art vaudou ». Malraux est suivi par la caméra de Jean-Marie Drot, qui a capturé cet ultime voyage de Malraux en Haïti fin 1975. C’est à cette époque qu’André Malraux rencontre les peintres de la communauté de Saint-Soleil à Soissons-la-Montagne, petit village au-dessus de la capitale haïtienne de Port-au-Prince, cœur d’une peinture habitée par le vaudou. L’écrivain avait reconnu qu’ « un peuple d’artistes habite Haïti ».

D’autres figures illustres de la culture française se sont émerveillées devant notre peinture : le poète André Breton ou le philosophe Jean-Paul Sartre. Dans les années 1950, la peinture haïtienne évolue, se diversifie et s’ouvre à différentes formes d’expression. Plusieurs ateliers bourgeonnent dans différentes parties du territoire et l’art naïf haïtien se répand alors dans le monde : le prestigieux Museum of Modern Art de New York se porte acquéreur de toiles des artistes les plus en vogue tandis que Time Magazine reproduit des fresques haïtienne dans ses éditions.

De la peinture à l’écriture, en passant par la danse, la musique et l’artisanat, la culture haïtienne a connu de beaux jours et fait notre fierté à travers le monde. L’Haïtien aime dire que « la culture est la plus grande richesse d’Haïti ». Mais ceci est-il encore vrai aujourd’hui ? Notre culture n’a-t-elle pas subi le choc de ces 18 dernières années de populisme au point d’être réduite à une peau de chagrin .

Qu’est-ce que la culture ?

Selon l’Unesco, « la culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ».(1) Or, depuis 1986, Haïti fait face à une interminable transition et l’on assiste dès lors à la perte quasi totale du sens des valeurs civiques, sociales et morales. Notre mode de vie en est profondément affecté, nos droits fondamentaux sont pour le moins lésés lorsqu’ils ne sont pas carrément bafoués et nos traditions -jusque dans l’antre sacré du vaudou n’ont pas résisté à l’invasion du « soft power » américain. Cette théorie a été conceptualisée par Joseph Nye au début des années 1990 dans son ouvrage Bound to Lead (2) Joseph Nye a occupé le poste de secrétaire adjoint à la Défense sous l’administration Clinton (1994-1995). En 2005, il a été élu comme l’un des dix professeurs les plus influents des relations internationales et est considéré comme l’homologue libéral du politologue conservateur Samuel P. Huntington.

La théorie du « soft power » (…) « part du principe qu’il est possible pour une organisation (État, ONG, entreprise (s)…) de changer la position ou le comportement d’une autre organisation en la séduisant et en la persuadant. Le soft power inclut également des outils tels que le « social learning » et le « perception management » qui cherchent à formater culturellement et socialement les membres d’une organisation pour que leurs intérêts coïncident avec ceux de l’organisation mettant en place ces outils. Contrairement au hard power, on évite la coercition pour privilégier l’influence indirecte. Le soft power repose donc sur des éléments comme la culture « populaire » (musique, cinéma, sport), les valeurs, les institutions, l’image, le rayonnement scientifique ou encore le rôle au sein des institutions internationales. Ainsi, pour les États-Unis, les fers de lance de cette politique sont Hollywood, McDonald’s ou encore Harvard ». (3) Comme le reste de la planète, Haïti n’a pas échappé à l’envahissement de cette culture populaire américaine : elle s’est introduite insidieusement dans notre gastronomie, notre musique, nos habitudes vestimentaires jusqu’aux confins des lakous vaudou ou les tambourineurs portent des t-shirts à l’effigie des Chicago Bulls ou des Dallas Cow-Boys. J’en ai été le triste témoin.

Plusieurs pays utilisent aujourd’hui cette théorie pour étendre leur influence à travers le monde, notamment la Chine, le Japon, le Brésil et même l’Espagne. Nous, nous l’avons uniquement subie. Et notre culture en paye aussi le prix.

Un ministère de la Culture fantomatique

Malraux aimait à dire qu’il était en art comme d’autres sont « en religion » (Mossuz-Lavau, 1987). De nombreux grands artistes haïtiens partagent ou ont partagé certainement cette pensée. On pense à Robert Saint-Brice, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Marie Chauvet, Louisiane Saint-Fleurant, Luce Turnier, Jean-Claude Garoute (Tiga) ou encore aujourd’hui, Franckétienne, Jean Guy Saintus, Philippe Dodard, Mario Benjamin, Edouard Duval Carrié, Viviane Gauthier pour ne citer que ceux-là. J’ai eu la chance et le bonheur d’en côtoyer certains et même d’en compter parmi mes amis intimes. Aujourd’hui, leurs voix sont unanimes : il n’y a pas de politique culturelle en Haïti. Quant à la révolution culturelle prônée par Franckétienne, elle a été vaincue par un anarcho-populisme qui a opté pour la médiocrité en exerçant tous azimuts le nivellement par le bas.

Aujourd’hui, notre culture n’est non seulement pas valorisée ou promue mais, pire, l’État, ignorant son importance, n’estime pas nécessaire de travailler à sa sauvegarde, ce qui est complètement déconcertant. Certains avaient espéré qu’avec la nomination de Mme Michèle Pierre-Louis comme Premier ministre, le paysage culturel national allait sinon s’épanouir du moins connaître un renouveau. Mais le choix du ministre de la Culture, Olsen Jean Julien, a vite fait déchanter les plus optimistes. D’abord, il était un illustre inconnu des milieux culturels et/ou parmi les artistes et, jusqu’à ce jour, d’aucuns se demandent par quel tour de prestidigitation il a pu se retrouver là.

On doit toutefois reconnaître qu’il semble s’intéresser au portefeuille qui lui a été confié : il intervient dans plusieurs conférences sur des sujets divers tels que le carnaval, la sauvegarde du patrimoine national, etc. Le hic, c’est qu’à chacune de ses interventions, il ne peut que faire le constat de son impuissance. Après le passage des quatre ouragans en septembre dernier, lors d’une intervention à l’Institut français, il a déclaré que « le pays est à moitié détruit » et, qu’au-delà des urgences, il conviendrait de le reconstruire grâce à un leadership efficace tout en travaillant avec passion et intelligence (4). La création du Centre d’information et de communication publiques (CICP) n’arrive toujours pas à convaincre le public de la mise en application de cette passion et encore moins de l’intelligence prônée…

En effet, le ministre a récemment asséné un coup de massue en annonçant que le budget alloué au secteur culturel est passé de 0,93 % du Budget national… à 1 % pour le projet 2009-2010 ! Seules les Archives nationales d’Haïti, la Télévision nationale d’Haïti et le ministère de la Culture et de la Communication ont pu bénéficier de budget d’investissement dans le projet loi de finances 2009-2010 déposé au Parlement. Toutes les autres institutions telles que l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (Ispan), l’École nationale des Arts (Enarts), le Théâtre national d’Haïti, le Bureau national d’Ethnologie (BNE), la Radio nationale (RNH), la Direction nationale du Livre (DNL), le Bureau haïtien des Droits d’auteur (BHDA) et le Musée du panthéon national (Mupanah), devront se contenter d’un maigre budget de fonctionnement uniquement destiné à payer le personnel (5).

Devant un constat aussi affligeant, on se demande pourquoi ces institutions sont-elles conservées puisque l’État ne fait que les maintenir en vie comme on le fait avec un malade dans le coma. Des institutions comme le Bureau haïtien des Droits d’auteur (BHDA), la Radio nationale (RNH), la Direction nationale du Livre (DNL) ou le Théâtre national d’Haïti ne sont que l’ombre d’elles-mêmes ou totalement inutiles. En effet, que fait le Bureau haïtien des Droits d’auteur (BHDA) alors que toutes les œuvres musicales haïtiennes sont constamment et largement piratées sans aucun recours pour les musiciens ? Pourquoi maintenir ouvert un Théâtre national, bâtiment désuet, déserté depuis des années, envahi par les moustiques et qui côtoie des tonnes d’immondices sur le Bicentenaire ?

Le ministre a lui-même avoué que « la culture n’est pas au centre des urgences gouvernementales ». Une vérité de la Palice. Ainsi, dans le domaine culturel comme dans d’autres aspects de la non-gestion gouvernementale, on constate que personne n’est prêt à faire des choix pour économiser et avancer , ne fusse qu’humblement et à petits pas. Un exemple ? Je suis persuadée qu’en fermant ou, mieux encore, en vendant l’espace du Théâtre national uniquement, le gouvernement pourrait bénéficier des fonds nécessaires pour construire ENFIN une salle de spectacle de standard international même si sa capacité demeure humble : 500 places par exemple.

Les Haïtiens ne demandent pas beaucoup et savent se contenter de peu en développant des trésors de génie pour continuer à créer. Mais ce n’est pas une raison ni de leur enlever le droit de rêver, de les humilier ou de ne pas comprendre qu’ils puissent demander ou même exiger davantage. Une vraie salle de spectacle pourrait faire des miracles pour les acteurs, les danseurs, les chanteurs et autres artistes. Qu’est-ce qu’il y a là de si difficile à faire ? Cela fait 20 ans que j’en parle avec mes invités à la radio ou à la télé. Nous sommes au XXIe siècle et toujours RIEN ! Faut-il là encore nous positionner comme pays mendiant pour demander à la Communauté internationale de nous aider à nous doter d’une simple salle de spectacle ?

J’entends d’ici les protestations et les cris d’indignation de ces compatriotes qui ont toujours voulu faire les choses en grand et n’ont rien construit à cause d’un immense égo mal placé...et savamment construit à travers les années. Le bien commun en paye toujours le prix : celui issu des cris pseudo-patriotiques, du silence de la lâcheté ou du vide de la médiocrité.

Ce week-end, du 6 au 9 août, se tiendra à Miami le Deuxième Congrès international de la Diaspora haïtienne pompeusement affublé de deux thèmes : le Congrès de l’Unité de la Diaspora haïtienne baptisé « réunion de la grande famille haïtienne ». La diaspora haïtienne comprend près de 3,5 millions de compatriotes. 500 seulement se rendront à ce Congrès, selon ce que m’a affirmé le président dudit Congrès, le Dr Rudolph Moïse. Il s’en réjouit. J’en blêmis.

On y attend l’Envoyé spécial des Nations unies en Haïti, l’ex-président William Jefferson Clinton, ainsi que le chef du gouvernement Mme Michèle D. Pierre-Louis, des membres du cabinet ministériel, du secteur privé et de nombreux cadres haïtiens. À regarder le programme prévu, les participants vont tenter de réinventer Haïti…ou de rater, une fois encore, l’opportunité de faire 2 ou 3 choses seulement de concret. Tous les grands dossiers de l’avenir d’Haïti y figurent : du développement des infrastructures, au développement de l’économie, de l’éducation, des investissements à la gestion de l’eau, de l’environnement, l’éradication de l’analphabétisme et j’en passe. On y trouve même un déjeuner autour du « rôle de l’Église ou des églises ». Bèl bagay ! Mais j’ai cherché partout et relu ce programme en maintes fois : pas une seule fois la culture, notre potentielle plus grande richesse, n’y est mentionnée ! Qu’en déduisez-vous ? Comment la réunion d’une grande famille peut-elle avoir lieu en l’absence de son poteau-mitan : sa CULTURE, porteuse de ses valeurs intrinsèques et de son essence ?

Montréal, le 6 août 2009.

(1) Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet – 6 août 1982.

(2) Nye, J., Bound to Lead : The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.

(3) Tysha Bohorquez, Soft Power -The Means to Success in World Politics, UCLA International Institute, 12 janvier 2005.

(4) HPN, Haïti : le ministre de la Culture soulève la complexité de la sauvegarde du patrimoine national, le 22 octobre 2008.

(5) Dominique Domerçant, Le secteur culturel en mal d’investissement public, Le Nouvelliste, 28 juillet 2009.

Par : Nancy Roc

LE MATIN vendredi 7 août 2009








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