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LA GREVE GENERALE EN GUADELOUPE, UNE BREVE LECTURE SOCIOLOGIQUE - Par : Louis Auguste Joint

mercredi 18 février 2009 par William Toussaint

LA GREVE GENERALE EN GUADELOUPE, UNE BREVE LECTURE SOCIOLOGIQUE

Deuxième partie

Dans la première partie de cette lecture sociologique, nous avions rappelé les faits du 20 janvier au 7 février 2009 de la grève générale qui sévit en Guadeloupe. Dans cette deuxième partie, nous continuons à observer l’évolution de cette grève du 8 au 17 février. Au début, nous pensions que les négociations allaient donner des résultats positifs pour mettre fin à cette grève. Ce que tout le monde souhaitait. Mais, les négociations ont mal évolué et sont soldées par des interruptions et un blocage. Après quatre semaines de grève dans un calme relatif, la situation se détériore. Depuis hier, c’est l’affrontement entre les grévistes et les policiers qui commencent à réprimer. Comment expliquer ce blocage dans les négociations et cette montée de tension sociale ? Comment interpréter l’attitude des dirigeants de l’Etat français dans cette crise ? Comment caractériser cette crise sociale ? Tout en montrant l’évolution de cette grève, nous proposons d’apporter des réponses à ces questions.

Quelques données statistiques.

Pour comprendre cette grève générale en Guadeloupe, il est important de la situer dans son contexte social. Ainsi, nous rappelons quelques données statistiques concernant les travailleurs.

L’archipel de la Guadeloupe[i] compte environ 115.000 salariés dont 36.900 sont employés dans le secteur public. Ils sont par conséquent des fonctionnaires d’Etat et bénéficient la prime de 40% de vie chère. Ils relèvent des services publics d’Etat, hospitaliers, de l’enseignement ou des collectivités territoriales. Ils représentent un tiers des salariés et gagnent 41% de la rémunération totale, soit 1.024 millions d’euros. Le salaire moyen brut est de 2.312 euros par mois. Ensuite, 25.000 des salariés dépendent du secteur productif qui regroupe l’agriculture, la pêche, l’industrie, l’énergie, les services aux entreprises, le transport de marchandises et le commerce en gros. Ils représentent presqu’un cinquième des salariés et gagnent 607 millions d’euros, soit 24.3% de la rémunération totale. Leur salaire moyen brut est 2.023 euros par mois. Enfin, 53.400 employés travaillent dans le secteur de l’économie dite « résidentielle » qui contient surtout les services aux particuliers, la construction, la santé, l’action sociale, le commerce en détail, les activités financières et le transport des voyageurs. Ce secteur regroupe près d’un salarié sur deux et distribue 1.153 millions d’euros, soit 46.2% de la rémunération totale. Le salaire moyen brut de ce secteur est 1.799 euros par mois[ii]. Ainsi, nous constatons qu’il y a une différence salariale de 200 à 500 euros entre les secteurs. Les fonctionnaires sont au premier rang, grâce à la prime de 40% de vie chère. Les travailleurs des secteurs privés sont privés de cette prime. Cela permet de comprendre le bien fondé de la revendication d’une hausse mensuelle de 200 euros sur les bas salaires. Pour les travailleurs qui gagnent du SMIC au 1.4 du SMIC, soit de 1321 à 1849 euros, la hausse de 200 euros représente 10.8% à 15.14%. Or, par rapport à la France métropolitaine, on considère que la vie en Guadeloupe est 30 à 40% plus chère.

Autre constat : le niveau de vie de la Guadeloupe est inférieur à celui de la France métropolitaine. En 2007, le PIB par habitant en France hexagonale était de 29.765 euros contre 17.400 euros en Guadeloupe. Le taux de pauvreté des ménages en France était de 6.1%, soit 7225 euros annuels ou 602 euros mensuels par personne. En Guadeloupe, ce taux de pauvreté atteignait 12.5%, soit 3900 euros annuels ou 325 euros mensuels par personnes[iii]. Pourtant, presque tous les produits, même les produits locaux, sont plus chers en Guadeloupe qu’en France. Au sens du Bureau international du travail (BIT), il y avait en 2007 un taux de chômage de 8.1% en France hexagonale contre 22.7% en Guadeloupe. D’autres sources dont l’ANPE estime le taux de chômage en Guadeloupe à 26.9%, soit 54.000 demandeurs d’emploi pour l’année 2008. Quant aux jeunes travailleurs de 15 à 25 ans, il y avait au chômage 22.2% en France contre 55.3% en Guadeloupe.

Le niveau de vie des Antilles françaises (Guadeloupe et Martinique) est beaucoup plus élevé que celui des autres pays de la Caraïbe. Mais, par rapport au niveau de vie de la France, on peut considérer que la majorité des Guadeloupéens connaît des conditions de vie difficiles. Cette situation explique pourquoi 76% des ménages guadeloupéens, étant de faibles revenus, ne payent pas d’impôts. Une tranche de la population, particulièrement les travailleurs immigrés en situation irrégulière, vit dans des conditions de misère et d’injustice sociale. Même si on n’entend pas explicitement leurs revendications dans l’actuelle grève générale, ils soutiennent la lutte populaire et espèrent participer aux bénéfices de cette lutte. Il y a donc beaucoup d’attente et d’insatisfactions sociales qui sont à la base de cette grève générale.

L’évolution des négociations

Les négociations entre tous les protagonistes à World Trade Center de Jarry étaient interrompues avec le préfet le 28 janvier. Elles ont été reprises à la préfecture de Basse-Terre avec Monsieur Yves Jégo, le secrétaire d’Etat d’outre-mer, le 5 février, soit une semaine plus tard[iv]. Dès le premier jour de cette deuxième phase de négociations, 50 des 146 points des revendications du Collectif LKP ont été étudiés et ont abouti à un préaccord. Mais, les négociateurs ont buté sur la revendication de 200 euros de hausse sur les bas salaires. Selon les socioprofessionnels, il est impossible de la concéder sans fragiliser les entreprises.

Le 6 février, après 11 heures de négociations sans avancement significatif, le secrétaire d’Etat, arbitre et partie prenante des négociations, change de méthode. Il invite les représentants du patronat et des grévistes à se réunir le lendemain en comité réduit (6 personnes de chaque partie) pour négocier sur la hausse des salaires. Du samedi au dimanche, après un marathon de 20 heures de négociations (de 11h du matin à 7h du matin), dans une ambiance tendue, les trois protagonistes concernés : l’Etat, le patronat et les grévistes, assistés des deux présidents de Conseils régional et général, arrivent à un préaccord. Les socioprofessionnels acceptent d’augmenter les bas salaires de 200 euros, à condition que l’Etat s’engage, sous la forme d’exonération de taxes, de contribuer à hauteur de 108 millions d’euros par an[v]. Cette mesure devrait contribuer au pouvoir d’achat de 45.229 salariés sur les 80.000 du secteur privé. Le rendez-vous est pris dans l’après-midi à 17 heures pour signer les accords en présence des autres partenaires : les parlementaires et les maires. Avant et pendant le marathon de 20 heures, 131 autres points ont été étudiés et ont abouti à un préaccord. Parmi les mesures prises contre la vie chère et pour la baisse du prix d’achat des produits, il y a notamment la baisse du prix des carburants[vi], la réduction du prix d’achat de 100 produits de première nécessité, la baisse de 50% de l’octroi de mer sur ces produits, la baisse de 20% du prix des transports interurbains, la création d’un « bureau d’études ouvrières », le gel des augmentations des loyers, l’application en Guadeloupe du RSA (Revenu de solidarité active) dès 2009, etc.

Coup de théâtre. Après consultation de ses chefs hiérarchiques, suite au marathon, le secrétaire d’Etat est rappelé dans l’immédiat à Paris. Il part en catimini, on dirait en « clandestinité », en faisant avertir à la dernière heure aux négociateurs que la rencontre de 17 heures est annulée. On reprendra les négociations à son retour de la métropole. Ce départ fugitif est considéré par les autres partenaires comme un mépris, une insulte, un manque de respect, une humiliation, etc. Alors, il y a eu diverses réactions. Monsieur Domota, le porte-parole du collectif LKP, considère : « ils nous prennent pour des chiens » et il appelle les adhérents à renforcer la mobilisation et à « paralyser la Guadeloupe ». Le président du Conseil général se dit « choqué par cette attitude » du secrétaire d’Etat d’outre-mer et il appelle la population à appliquer dans le calme l’opération « Ile morte ». Quant à Monsieur Malo, le président de l’association des maires, il invite les différents acteurs guadeloupéens à se mettre autour d’une table pour concerter et trouver une solution à leur problème, pour former un front commun face à l’Etat. Deux jours plus tard, cette entente a eu lieu entre tous les élus guadeloupéens (parlementaires, maires, présidents des collectivités), sauf Lucette Michaux-Chévry, sénatrice et maire de Basse-Terre. Tout cela, pour forcer l’Etat français à prendre sa responsabilité, à respecter son engagement envers la population, car il y a eu un préaccord consenti par le secrétaire d’Etat d’outre-mer. Dans un deuxième moment, malgré l’aveu de tous les partenaires qui étaient présents, le secrétaire d’Etat nie d’avoir accepté que l’Etat engage les 108 millions d’euros pour permettre au patronat d’augmenter les bas salaires des travailleurs.

Les mots d’ordre du porte-parole de LKP et du président du Conseil général sont appliqués à la lettre. Le lundi 9 février, toute la Guadeloupe était en pause : les bureaux administratifs, les écoles, les magasins, le transport, tout était arrêté, sauf les militants de LKP qui organisaient une double manifestation à Pointe-à-Pitre (centre économique) et à Basse-Terre (centre politique) pour mobiliser les grévistes et occuper le terrain.

Le secrétaire d’Etat, Yves Jégo, justifie son départ précipité en avançant : « J’ai reçu du Premier ministre la consigne de rentrer tout de suite à Paris pour le rencontrer ». En effet, le Premier ministre, François Fillon, ne semble pas approuver la démarche du secrétaire d’Etat qui s’apprête à engager l’Etat à payer 108 millions d’euros par an pour augmenter le salaire des travailleurs. Ainsi, au moment de partir à Paris, Yves Jégo change de langage en disant : « l’Etat n’est pas au centre du problème guadeloupéen ». Ici, il interprète le mot d’ordre du Premier ministre, François Fillon, qui déclare le lendemain : « l’Etat ne saurait se substituer aux partenaires sociaux dans les responsabilités qui leur reviennent ». Pour enlever toute ambigüité, il précise : « la question de la revalorisation des salaires ne relève pas de la compétence de l’Etat. » Devant ce refus de l’Etat, le président du MEDEF de Guadeloupe, Monsieur Angèle, estime que « le gouvernement n’a pas pris la vraie mesure de la situation… Notre économie est au bord de la faillite ». L’Etat se désengage comme partie prenante. Il invite les patrons et les travailleurs à se mettre d’accord pour résoudre leur problème de salaire. Cependant, malgré son désengagement face à l’augmentation de 200 euros sur les bas salaires, l’Etat maintient de faire appliquer les 131 autres mesures qui semblent être acceptées par les différentes parties concernées dont l’Etat lui-même. Rappelons qu’en janvier 2009, le gouvernement français a trouvé 10,5 milliard d’euros pour venir en aide aux banques françaises qui risquent la faillite face à la crise financière actuelle et 6 milliards d’euros pour subventionner les grandes entreprises de France dont Renault et Peugeot, dans l’objectif d’éviter le licenciement de leurs salariés.

Pour aider les acteurs guadeloupéens dans leurs négociations, le Premier ministre délègue deux médiateurs avec le secrétaire d’Etat[vii]. Ils sont chargés d’arbitrer les négociations entre les Guadeloupéens. A son tour, le secrétaire d’Etat qui promettait qu’il s’installerait en Guadeloupe tant qu’il faudra pour trouver une solution à la crise, doit passer un jour en Guadeloupe et un jour en Martinique pour essayer d’apaiser les grévistes des deux côtés[viii]. Ensuite, il retournera à Paris pour le conseil des ministres le vendredi 13 février. De leur côté, les grévistes et les élus guadeloupéens semblent vouloir contester le rôle des deux médiateurs nommés par le gouvernement de Fillon. Ils proposent qu’ils soient accompagnés par deux autres médiateurs guadeloupéens qui connaissent bien le terrain. Cependant, pour re-expliquer à l’Etat le bien fondé de la demande de 108 millions d’euros d’exonération et dans l’espoir d’y obtenir gain de cause, les représentants locaux acceptent volontiers l’arbitrage des émissaires du Premier ministre.

Entre temps, un bras de fer s’installe entre les grévistes et le patronat. Le LKP ne démord pas de sa revendication principale : 200 euros de hausse des bas salaires. Le patronat ne lâche rien et se dit dans l’impossibilité d’accorder les 200 euros sans un apport de l’Etat. Dès le début des négociations le 26 janvier, les représentants des différents acteurs affichent leur position. Madame Coury, la présidente de la Chambre de Commerces et d’Industries (CCI), déplore cette grève. Elle rappelle qu’avant la grève, les entreprises ont déjà perdu 15 à 30% de leur chiffre d’affaires et qu’elles souffrent. « Si on tire trop sur la corde en matière sociale, dit-elle, on va plonger… Ce n’est pas le moment de demander des augmentations. » Elle se réfère à la situation des Toutes petites entreprises (TPE) et des Petites et moyennes entreprises (PME) qui représentent 90% des 10.200 entreprises employant près de 80.000 salariés en Guadeloupe. Quant à Monsieur Angèle, le président du MEDEF de Guadeloupe (Mouvement des entreprises de France), l’organisation des grands patrons, il considère que la grève ne peut pas régler les problèmes fondamentaux de la société guadeloupéenne. Il alerte : « on joue avec le feu : ce à quoi nous assistons, c’est un véritable suicide économique et social ». Après deux semaines de négociations, il réitère : « on peut changer tout, mais attention à ne pas tout casser. » Selon Monsieur Domota, le porte-parole du collectif LKP, la grève s’adresse aux profiteurs qui sont l’Etat, les collectivités et les patrons capitalistes. Il soutient que les grévistes sont des travailleurs consommateurs qui payent les frais de la vie chère et de la baisse du pouvoir d’achat. Ainsi, selon cette logique, on serait dans un panorama de deux camps adverses : celui des profiteurs et celui des consommateurs.

Les autres acteurs concernés précisent aussi leur position. Dès le début des négociations, le préfet Desforges, représentant de l’Etat, annonce qu’il est ouvert au dialogue, mais qu’il reste ferme contre les actes qui entravent la liberté de circuler. C’est une menace implicite de répression contre la pression du collectif LKP qui s’annonce rude. Le préfet prévient aussi, face aux revendications, qu’il va s’occuper de ce qui dépend de son pouvoir local et relayer ce qui dépend de la compétence des autorités de Paris. A leur tour, les élus, de droite comme de gauche, tous avouent qu’ils comprennent le bien fondé de cette grève et qu’ils la soutiennent. La pression populaire est tellement forte qu’il serait difficile à un élu de ne pas se ranger du côté du peuple. Mais on peut se demander dans quelle mesure ces prises de position ne relèvent-elles pas d’une stratégie politique.

Le 12 février, après 24 jours de grève générale qui a paralysé toutes les activités de la Guadeloupe, le troisième round des négociations continue avec l’arbitrage des deux médiateurs envoyés par le Premier ministre, le chef du gouvernement français[ix]. D’entrée de jeu, le collectif LKP exige qu’on continue les négociations là où elles étaient arrêtées, c’est-à-dire à partir du préaccord qui a eu lieu après les 20 heures de marathon entre le 7 et le 8 février. Le point de blocage est encore l’augmentation de 200 euros sur les bas salaires. Comme l’Etat refuse d’y contribuer, les patrons refusent, à leur tour, cette augmentation. Alors, après une heure de discussion, les représentants du collectif LKP ont abandonné la table de négociations.

Après cet échec, les représentants du patronat font une proposition de cinq mesures dont une prime de 150 euros trimestriels et une augmentation de 1.6% sur des salaires inférieurs à 1.4 du SMIC. Cette proposition, jugée en deçà de la revendication de 200 euros mensuels, a été refusée par les représentants du collectif LKP. A leur tour, les petits entrepreneurs ont marqué leur différence avec la position des grands entrepreneurs. Regroupés en Union des chefs d’entreprise guadeloupéens (UCEP), ils promettent de contribuer à hauteur de 100 euros par mois et demandent à l’Etat d’assumer le reste par l’exonération des charges. Mais l’Etat se retire du jeu et laisse les employeurs et employés guadeloupéens dans un face à face. Ainsi, les positions de l’Etat, du patronat et du Collectif LKP se radicalisent. La situation se détériore, tout est bloqué. On craint le ralle-bol. Pour éviter le pire et débloquer la situation, les présidents des Conseils général et régional proposent une prime de 100 euros mensuels pendant trois mois, en attendant une solution définitive. Cette proposition provisoire est refusée par le Collectif LKP qui exige que l’Etat respecte son engagement dans le préaccord. Entre temps, le collectif LKP continue à mobiliser ses bases. Le 14 février, en mémoire des travailleurs victimes de la répression policière au Moule le 14 février 1952, il organise deux manifestations à Pointe-à-Pitre et au Moule qui réunissaient des dizaines de milliers des manifestants. Il appelle ses adhérents de se préparer à monter la pression dès lundi 16 février pour forcer l’Etat à respecter le préaccord. En retour, le secrétaire d’Etat d’outre-mer annonce qu’il y a une situation de terreur en Guadeloupe et l’Etat français prendra des mesures pour faire respecter le droit. Parallèlement à la grève générale de Guadeloupe, celle de Martinique, débutée le 5 février, se renforce. Le « Collectif du 5 février », représentant des travailleurs, négocie avec les patrons et le préfet de la Martinique, représentant de l’Etat, ses revendications qui sont semblables à celles de la Guadeloupe.

Le 16 février, au petit matin, dans différents endroits de la Guadeloupe, les militants de LKP procèdent au barrage des routes et à leur habituelle manifestation pacifique, avec des slogans. Cette fois-ci, au Gosier, à Pointe-à-Pitre et à Sainte-Rose, il y a eu affrontements entre les grévistes et les agents de la gendarmerie venant de France. Pour contrôler cette grève, il semble que le gouvernement a fait venir de France environ 4.000 soldats. Ceux-ci commencent à réprimer les grévistes, à les maltraiter. Dans un affrontement au Gosier, il y a eu des blessés et une quarantaine de manifestants interpellés à cause du barrage de la route. Aussitôt, des différentes réactions pleuvent. Des avocats sont montés au créneau pour dénoncer l’attitude colonialiste de l’Etat français qui est prêt à réprimer le peuple qui manifeste pour une cause juste. Des élus dénoncent la répression policière et invite les grévistes à continuer leurs revendications dans le calme. Jean-Claude Malo, le président de l’association des maires, appelle la population à répondre à la violence de l’Etat par la non violence, par la désobéissance civile. Pour essayer de calmer le jeu, certains élus dont les maires de Pointe-à-Pitre, des Abymes et de Petit Bourg se présentent au commissariat de Pointe-à-Pitre pour réclamer la libération des 10 grévistes retenus parmi une quarantaine d’interpellés. Cette fois-ci, des discours sur l’autonomie voire l’indépendance de la Guadeloupe se font entendre de part et d’autre.

Quelques révélations et questions

Cette situation nous interpelle et nous invite à interroger le sens de ce mouvement populaire. Quelles sont ses caractéristiques ? Quel est son enjeu pour l’avenir de la Guadeloupe et son appartenance à la République française ? Observons d’abord les caractéristiques de cette crise sociale.

La crise guadeloupéenne est-elle conjoncturelle ou structurelle ?

Depuis longtemps, la Guadeloupe vit une crise socioéconomique. L’agriculture, la principale source de sa production, est en décadence. De type colonial, elle est dominée par les cultures d’exportation : la canne à sure, la banane et un peu le melon. Malgré leur déclin, la canne et la banane occupent plus de 80% des terres cultivées. Mais, depuis dix ans, sur les 50.200 hectares de terres agricoles, la Guadeloupe a perdu 10% de ses terres agricoles au profit de la construction des routes et des immeubles. En 2006, le secteur agricole n’employait que 2.934 salariés, soit 2.5% des 115.000 salariés en Guadeloupe. Cependant, à ce nombre, il convient d’ajouter les 10.300 exploitants agricoles indépendants. Selon la DAF, la culture de la banane qui occupe actuellement 4.100 hectares de terres agricoles, diminue à 50% depuis les vingt dernières années et son exportation diminue à 60% depuis les dix dernières années[x]. La baisse de la production de la banane en Guadeloupe est en grande partie une conséquence de l’application du principe néolibéral de libre-échange. Ceci caractérise la mondialisation qui est la nouvelle phase du système capitaliste. En effet, la banane produite en Guadeloupe est beaucoup plus chère que celle venant des pays sous-développés de l’ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) ou de l’Amérique centrale. Ainsi, depuis dix ans, la production de la banane a connu une grave crise en Guadeloupe.

La culture de la canne à sucre, deuxième production d’exportation de la Guadeloupe, est aussi en pleine chute depuis des décennies. Entre 1960 et 1980, la culture cannière a diminué à moitié. Aujourd’hui, il reste deux usines cannières en activités (la Gardel au Moule et l’usine de Marie Galante), contre quinze qui existaient en 1950. De 1992 à 2002, la production annuelle du sucre est passée à une moyenne de 52.258 tonnes, contre 155.338 tonnes dans les années 1960[xi]. Ces données révèlent une crise structurelle qui sévit dans la culture de la canne. Cette crise se manifeste aussi dans d’autres filières agricoles. Par exemple, de 2005 à 2008, la culture de l’igname a perdu 50% de ses terres, à cause du problème de chlore d’écorne[xii] et de l’importation massive de ce produit vendu à bas prix sur le marché local. Il en est de même pour le marché de la pêche qui est déficitaire. 44% des poissons consommés en Guadeloupe sont importés et sont vendus à un prix très inférieur à celui du poisson local. Par exemple, un kilo de vivaneaux ou de dorade peut coûter 10 euros chez le pêcheur guadeloupéen et 5 euros ou 2 euros dans le supermarché qui vend des produits importés. En effet, ces produits viennent des pays sous-développés où la main d’œuvre coûte beaucoup moins chère. Cette concurrence déloyale décourage les producteurs locaux et engendre la dépendance alimentaire des Guadeloupéens au marché extérieur.

La crise socioéconomique de la Guadeloupe se manifeste aussi dans le domaine du commerce. Sa dépendance extérieure se caractérise par ses rapports commerciaux inégaux. La Guadeloupe commerce surtout avec l’Union Européenne (75%) dont la France (68%) et très peu avec les pays voisins de la Caraïbe. Elle importe seulement 3.5% de la Trinidad, son premier fournisseur de la zone. Cependant, la balance commerciale de la Guadeloupe est très déséquilibrée. Le déficit extérieur de la Guadeloupe qui était de 1,4 milliard d’euros en 1999 est passé à 2,3 en 2007. De 2005 à 2007, le rapport import/export est passé de 8.6% à 6.5%[xiii]. Donc, en 2007, la balance commerciale de la Guadeloupe était déficitaire à 93.5%. Son économie est donc une économie d’assistance et de consommation, contraire à une économie de production et d’autosuffisance. La Guadeloupe ne produit pas la valeur de la richesse qu’elle consomme. Elle vit superficiellement grâce à la contribution du reste de la France et de l’Union Européenne dont elle est administrativement partie intégrante. Ainsi, depuis longtemps, la société guadeloupéenne vit une crise structurelle. Celle-ci a été amplifiée par la conjoncture actuelle, caractérisée par la vie chère, l’augmentation du chômage et du prix d’achat des produits. La grève générale actuelle est donc une réaction profonde à cette crise qui sévit en Guadeloupe depuis longtemps. Mais, qu’est qui est en jeu dans cette grève générale portée par un mouvement populaire, soutenu par la grande majorité de la population guadeloupéenne ?

L’enjeu du mouvement et la posture de la France.

Le mouvement guadeloupéen actuel révèle certains enjeux et contradictions qui existent dans l’Etat français. Le préfet de la Guadeloupe comme le secrétaire d’Etat d’outre-mer n’ont pas pu honorer leur promesse face à la population. En effet, ils ne sont pas les premiers décideurs. Ils sont des chefs subalternes qui dépendent de leurs chefs hiérarchiques à Paris[xiv]. Le gouvernement refuse de contribuer à hauteur de 108 millions d’euros pour payer les 200 euros de hausse de salaire en Guadeloupe. C’est peut-être une mesure de précaution pour éviter les effets de rebondissement de la même demande en Martinique, en Guyane, à la Réunion voire dans les autres départements de la métropole française. La France contient 64 millions d’habitants, la Guadeloupe 0,4 million et l’ensemble des quatre DOM, environ un million. La demande guadeloupéenne de 200 euros correspond à 500 millions d’euros par an pour les quatre DOM. Cela serait supportable au gouvernement. Mais, s’il faut accorder la même demande au reste de la France, aux yeux des dirigeants, cela reviendrait trop cher à l’Etat français. Cependant, ce même gouvernement a pu donner un bonus de 10,5 milliards d’euros aux grandes banques françaises pour éviter leur faillite face à la crise financière actuelle. Il a aussi accordé 6 milliards d’euros à certaines grandes entreprises françaises pour éviter le licenciement de leurs employés. Entre temps, l’entreprise pétrolière Total gagne 13 milliards de bénéfice pour l’année 2008. Ainsi, certains observateurs considèrent que le gouvernement de Sarkozy et Fillion est plus au service des classes dominantes, au détriment des classes sociales défavorisées.

Ce mouvement social donne aussi l’occasion d’interroger l’intérêt de l’Etat français pour les départements d’outre-mer, particulièrement les DFA (départements français d’Amérique). Que représentent les DFA pour l’Etat français ? D’aucuns répètent parfois que les DFA ne sont plus rentables pour la France. Ils ne sont plus des greniers pour la métropole comme du temps de la colonisation. Ils ont une économie de dépendance qui vit aux dépens de la métropole. Alors on se demande quel intérêt a la France de s’attacher à ces anciennes colonies qui lui bouffent de l’argent ? A notre avis, les intérêts sont multiples. Les DFA représentent un marché pour écouler les produits français. Ce sont des marchés féconds pour le développement de l’industrie touristique : les touristes français et européens passent les saisons chaudes en métropole et les saisons froides dans l’espace tropical de la Caraïbe. En 2006, selon l’INSEE, l’hôtellerie guadeloupéenne a accueilli 607.000 touristes, sans compter ceux qui ont séjourné dans les gîtes ou chez l’habitant. 75% de ces touristes venaient de la France. Les DFA, tout comme les autres DOM, COM et TOM français, représentent aussi des espaces à protéger dans la stratégie géopolitique de la France qui cherche à conserver son hégémonie dans certaines zones de la planète. Ces entités permettent à la France d’être présente dans différents continents et d’affirmer sa puissance internationale. D’autres intérêts économiques voilés peuvent aussi indiquer le motif de l’attachement de la France à ses DOM. Par exemple, la Guyane qui est sous-peuplé mais qui est riche en réserve minière, représente une grande réserve économique pour la France. Ce n’est pas sans raison que la France installe à Kourou (ville de Guyane) le centre pour le lancement de ses fusées. C’est aussi une manière de protéger cette « chasse gardée » de l’Amérique.


L’autonomie de la Guadeloupe ?

Ce qui était voilé au début des manifestations du collectif LKP apparaissent de plus en plus clair dans diverses réactions contre l’attitude de l’Etat français qui laisse pourrir le conflit social. Beaucoup de Guadeloupéens réclament un changement de statut face à la France. Mais, devant la situation décrite plus haut, des voix confuses s’interrogent : la Guadeloupe est-elle prête à assumer son autonomie ?

De prime abord, on pourrait dire : Non. A cause de son économie de dépendance : 93,5% d’importation et 6,5% d’exportation. C’est un déséquilibre extravagant. Apparemment, c’est une économie de consommation et non de production. Non, parce que l’administration des postes clé est gérée par des fonctionnaires métropolitains. L’autonomie suppose un apprentissage de la gestion de la chose publique. En Guadeloupe, la gestion des collectivités locales : la région, le département et les mairies sont dirigées surtout par des Guadeloupéens. Mais, la finance pour le fonctionnement de ces collectivités dépend en grande partie de la solidarité nationale et des programmes de développement de la Communauté Européenne. Souvent, on agit sous le diktat de la métropole. Cela empêche aux dirigeants locaux d’assumer leur responsabilité et les oblige de toujours attendre la solution de leur problème venant de la métropole. Cela crée une mentalité d’assistanat et des comportements infantiles. Cependant, d’un autre côté, on peut répondre : Oui, la Guadeloupe peut accéder à son autonomie. L’expérience actuelle le prouve. La solidarité entre les différents acteurs dans le peuple pour défendre une cause commune, un intérêt collectif. Il y a un sentiment d’appartenance à un espace commun qu’il faut gérer. Oui, tenant compte des expériences du passé. Le peuple guadeloupéen sait se tenir la main pour vivre les moments difficiles. Par exemple, l’expérience du peuple guadeloupéen coupé de la France pendant l’occupation allemande. Du « temps du gouverneur Serin », la Guadeloupe devait vivre de ses propres ressources. Oui, en prenant l’exemple sur l’expérience des autres peuples de la Caraïbe, jadis colonisés et aujourd’hui indépendants. C’est le cas des îles de Commonwealth comme la Dominique, la Barbade, la Trinidad et Tobago, indépendantes depuis quelques décennies et qui n’ont rien à rougir dans les prises de décision pour assumer leur destin.

Les Antillais guadeloupéens et martiniquais ne souhaitent pas rompre définitivement avec la France, mais ils aspirent à un projet politique qui leur permettrait d’accéder progressivement à une vraie autonomie. Cela suppose un travail d’éducation et d’organisation sociale pour favoriser l’émergence d’une conscience collective et le partage des valeurs qui définissent l’identité guadeloupéenne. La Guadeloupe, comme la Martinique, est actuellement régie par l’article 73. Ceci affirme le principe de l’identité législative, c’est-à-dire l’application immédiate au niveau local des lois promulguées au niveau national, sans tenir compte de la particularité de l’archipel, situé à 7000 km de la métropole française. L’article 74, duquel dépendent Saint-Barthélemy et Saint-Martin (partie française) depuis 2004, affirme le principe de la spécificité législative. Selon cet article, les lois et les règlements votés au niveau national ne sont pas immédiatement applicables dans les collectivités locales. Une loi organique, formulée par chacune des collectivités locales définissent les conditions dans lesquelles les lois nationales sont applicables chez elles. Cette loi qui favorise une autonomie renforcée des collectivités d’outre-mer est aujourd’hui directement revendiquée par une grande partie de la population guadeloupéenne dont certains élus.

Nous continuons à observer l’évolution du mouvement populaire guadeloupéen pour en tirer certaines conclusions et essayer de mieux comprendre les faces cachées de la société guadeloupéenne.

Gourbeyre, le 17 février 2009.

Louis Auguste Joint

Sociologue

Auguste.joint@wanadoo.fr








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