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L’aide internationale peut-elle contribuer au développement d’Haïti ?

mardi 4 décembre 2012 par Administrator

L’administration Martelly/Lamothe a lancé la semaine dernière le Cadre de coordination de l’aide externe au développement (CAED) avec, entre autres objectifs, une meilleure coordination de l’aide. Le constat est clair : l’aide a donné des résultats insuffisants. Pourquoi est-elle si inefficace ? Est-ce uniquement un problème de coordination ? Comment faire en sorte qu’elle devienne plus efficace ? Des questions qui devraient intéresser le CAED au premier plan.

En 2011, l’aide publique au développement dans le monde s’élevait à 133 milliards de dollars américains, soit 0,31 % du revenu national cumulé des pays développés. Ces derniers avaient promis de consacrer 0,7 % de leur revenu national à l’aide internationale en appui à l’atteinte, dans le monde en développement, des objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Si le poids de l’aide dans le produit national brut (PNB) des pays développés paraît faible, il témoigne quand même de leur intérêt à soutenir le processus de développement des pays pauvres.

En ces temps de crise, ils auraient pu trouver mieux à faire de leur argent. Et ce, même si le montant décaissé demeure inférieur aux promesses. La solidarité internationale qu’a vécue Haïti après le séisme du 12 janvier 2010 est un bon indice de la volonté d’aider de la communauté internationale. Cependant, l’absence fragrante d’impact de l’aide sur le développement de la majorité des récipiendaires pousse certains observateurs à poser la question suivante : l’aide internationale peut-elle développer un pays ? La réponse est non. Et la réponse sera encore non quelle que soit la variable considérée : éducation, investissement, infrastructures…

En fait, il n’existe pas de panacée. Il n’y a pas une variable unique qui puisse être tenue pour responsable du développement d’un pays. Alors demander si l’aide internationale peut développer un pays est une question peu intelligente. Peut-elle contribuerer au développement d’un pays ? est une question bien plus raisonnable. La réponse est cette fois-ci mitigée. Cela dépend. Nicolas Lemay-Hébert et Stéphane Pallage, deux professeurs du département des sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) qui travaillent sur la problématique de l’aide internationale, ont fait le tour de la question dans un article publié dans le premier numéro d’Haïti Perspectives du Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN). Les auteurs catégoriques : « L’aide internationale peut être un formidable moteur de développement. Elle peut aussi en être le plus grand frein. » Il faut donc créer des conditions sous lesquelles l’aide pourra contribuer au développement. C’est le principal défi auquel Haïti doit faire face. C’est également ce qui devrait constituer le principal objet de la réflexion ; car, de l’aide, nous en avons besoin.

« Un formidable moteur de développement »

L’idée de l’aide comme moteur de développement vient du constat qu’un pays pauvre peut difficilement financer ses efforts de développement. Le chroniqueur économique, Kesner Pharel, aime à rappeler que dans le cas d’Haïti, le drap n’est pas suffisamment grand pour recouvrir à la fois la tête et les pieds. Grès kochon an pa ka kwit kochon an. L’aide internationale devrait aider à combler ce déficit. Et cette stratégie avait bien fonctionné avec le plan Marshall après la Deuxième Guerre mondiale en 1945. Les pays ravagés ne pouvaient financer leur propre reconstruction. Ainsi, entre 1947 et 1951, les États-Unis avaient consacré plus de 13 milliards de dollars dont 11 milliards en dons au rétablissement de 16 pays européens.

Le mécanisme consistait pour les États-Unis à fournir un crédit à un État européen. Ce crédit servait à payer des importations en provenance des États-Unis. Le bénéficiaire encaissait, en monnaie locale, le produit des ventes de ces importations sur son marché national, ainsi que les droits de douane afférents. Parallèlement, cet État devait octroyer à des agents économiques nationaux, entreprises ou administrations, des crédits destinés à des investissements d’un montant deux fois supérieur au crédit qu’il avait lui-même reçu. Le récipiendaire devait en outre faire la preuve qu’il autofinançait sa part, sans recourir à la création monétaire afin d’éviter l’hyperinflation. Une première aide financière parvint en Grèce et en Turquie en janvier 1947. Au total, seize pays avaient accepté l’aide financière, plus l’Allemagne de l’Ouest à partir de 1949.

Par ce montage, les États-Unis encourageaient un effort significatif d’investissement dans les infrastructures publiques et d’épargne en Europe. La reconstruction européenne, relativement rapide, fut largement stimulée par l’aide américaine, tandis que l’économie américaine évita ainsi la récession qu’aurait engendrer une baisse de la demande européenne. Entre 1948 et 1951, le Produit national brut (PNB) de l’Europe de l’Ouest a fait un bond de 32 %, en passant de 120 à 159 milliards de dollars ; la production agricole a augmenté de 11 % et la production industrielle d’environ 40 %. Sur le continent africain, le Botswana a multiplié le niveau de vie moyen de ses habitants par 11 entre 1960 et 2007 pendant qu’il bénéficiait d’une aide en moyenne de 9,8 % de son PIB entre 1965 et 1995, selon les données de Pallage et Robe (2001).

En résumé, l’affirmation qui prétend que l’aide internationale n’a jamais aidé à développer un pays ne cadre pas toujours avec la réalité. Il faut bien étudier pourquoi elle a aidé dans certains contextes et pas dans d’autres. Par exemple, dans un contexte de corruption généralisée, l’aide sera inefficace à coup sûr.

« Le plus grand frein »

Les données sur l’impact de l’aide internationale sur la période allant de 1965 à 1995 pour les pays de l’Afrique subsaharienne ne sont pas aussi concluantes. D’après Pallage et Robe, un pays moyen de cette région a reçu en moyenne 12,5 % de son produit intérieur brut (PIB) par année sous forme d’aide internationale au développement entre 1965 et 1995. À titre de comparaison, le plan Marshall représentait, pour un pays comme la France, environ 2 % du PIB français pendant trois ans, selon le calcul des auteurs. Un pays d’Afrique subsaharienne a donc reçu l’équivalent de six plans Marshall par année pendant plusieurs décennies. Dans le cas d’Haïti, les entrées d’aide internationale au développement sur la même période s’élèvent en moyenne à 8,2 % du PIB haïtien par année, soit l’équivalent de quatre plans Marshall annuels, toujours selon la même étude.

Pourtant, de nombreux pays récipiendaires d’aide substantielle ont connu de véritables tragédies du développement, mentionnent Pallage et Lemay-Hébert. Le plus célèbre d’entre eux est la République démocratique du Congo, dont le revenu par habitant en 2007, corrigé pour l’inflation, représentait 20 % de ce qu’il était, en unités comparables, en 1960. Dans le cas d’Haïti, la situation est moins sombre, mais pas pour autant positive. Entre 1960 et 2007, un Haïtien moyen s’est appauvri de près de 20 %, malgré le montant de l’aide reçue. Notons au passage que la Chine a multiplié le niveau de vie de ses habitants par environ 17 entre 1960 et 2007 sans avoir reçu d’aide internationale significative.

Ces exemples indiquent que l’aide internationale n’est une condition ni nécessaire ni suffisante au développement économique.

Les méfaits de l’aide internationale proviennent surtout des incitations perverses qu’elle peut créer chez les bénéficiaires. Pallage et Lemay-Hébert citent des exemples : « Un programme d’aide internationale dont l’objectif annoncé est la lutte contre la pauvreté enlève toute incitation au gouvernement local à combattre la pauvreté lui-même. Plus grave encore, il met en concurrence les récipiendaires potentiels : pour être éligible à un tel programme d’aide, il faut que chacun démontre des besoins plus criants que les autres. Les candidats récipiendaires se lancent donc dans une course à qui aura le plus de pauvres. »

De telles incitations perverses peuvent même aller jusqu’à souhaiter aggraver la pauvreté existante. En effet, ajoutent les auteurs, « plus directement, l’aide suscite la tentation chez les intermédiaires par lesquels elle transite. Elle peut ainsi accentuer la corruption dans une société et contribuer à affaiblir les institutions. Elle peut aussi jouer sur le sentiment de fierté des récipiendaires et transformer les mentalités de façon profonde, l’assistanat devenant alors la norme. Selon sa forme, elle peut perturber le système de prix et nuire aux producteurs locaux. Dans certains cas, l’aide en nature, particulièrement l’aide alimentaire, s’apparente à une subvention déguisée du donateur à l’endroit de son industrie ».

Pour une aide efficace

Pour éviter ces travers, Pallage et Lemay-Hébert conseillent que l’aide soit acheminée directement, avec le moins d’intermédiaires possibles, sans nécessairement éviter les structures gouvernementales. Elle doit éviter d’entrer en compétition avec l’offre locale de biens et services et être limitée dans le temps de manière crédible. Elle doit aussi être coordonnée pour éviter les doublons. Elle doit surtout s’inscrire dans le projet collectif de la société qui la reçoit. La difficulté de mettre en place ces conditions conduisent certains observateurs à la conclusion que, dans bien des cas, la meilleure aide au développement, c’est peut-être l’absence d’aide.

La révolution économique, affirment les professeurs de l’UQAM, doit venir de l’intérieur et se traduire par un projet collectif mobilisateur dans lequel canaliser les efforts d’aide. Ils poursuivent : « Il n’y aura pas de réel développement en Haïti sans changement structurel des relations entre les sphères internationale et locale. Cela implique que les donateurs prennent le risque de mettre leur confiance dans le gouvernement haïtien […] Il importe que le gouvernement haïtien et les élites intellectuelles haïtiennes élaborent ce grand projet et convainquent les donateurs de faire cadrer l’aide internationale dans ce projet. »

Le débat sur l’efficacité de l’aide débouche nécessairement sur les faiblesses institutionnelles. Le succès économique du Botswana s’appuie en grande partie sur la qualité de ses institutions et de sa gouvernance. Il est de loin considéré comme le pays africain le moins corrompu. Dans un tel contexte de bonne gouvernance, l’aide peut aider effectivement à la résolution des problèmes auxquels est confrontée la population botswanaise. Nous ne pouvons pas encore donner cette garantie de crédibilité à Haïti. Pour contourner ce problème, les donateurs ont choisi de transiter l’aide via les organisations non gouvernementales. Mais en voulant résoudre un problème, ils en créent plusieurs autres. Le CAED fera-t-il partie de la solution ou du problème ?

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr








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