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Jeunes chanteuses cherchent public - Par : Jennifer Légitime

dimanche 5 avril 2009 par William Toussaint

Les événements politiques de 1986 ont permis l’éclosion d’une pléiade de jeunes artistes évoluant pour la majorité en solo. Sidon Joseph, Beethovas Obas, Emeline Michel, Bélo et Tifane figurent parmi les plus connus ou ceux ayant pu porter la musique haïtienne au delà de nos frontières. Comme on le voit, les femmes ne sont pas en reste dans cette mouvance musicale en constante ébullition. Malgré le caractère machiste et paternaliste de notre société, ces jeunes chanteuses ont pu se frayer une voie de sortie dans un chemin truffé d’embuches. Cependant, en 2009, la tache devient de plus en plus corsée pour les femmes d’attirer du monde dans leur concert. Voyons les faits.

Dans un passé pas trop lointain, le rôle des femmes dans la musique Compas Direct, principal genre musical haïtien, était réduit à se déhancher démesurément devant le groupe pour le plaisir fou des fans-masculins. Toutefois, la variété haïtienne s’est toujours tenue à l’écart de cette tendance éhontée pour ces jeunes artistes féminins. Mais, la variété n’aide pas à payer les factures d’eau, d’électricité et à nourrir les siens comme le fait si bien le Compas direct depuis cette dernière décennie.

Le conservatisme et le moun-pa-isme aveugles des médias ont contraint certaines artistes de variété à se reconvertir dans le Compas par souci de survivre dans cette jungle impitoyable dominée par les hommes. D’autres, par contre, tiennent ferme à la barre pour garder leur identité musicale en dépit du boycottage systématique de la presse musicale de tout ce qui n’est pas ‘’Compas’’ ou ‘’Rap Kreyòl’’, leur gagne-pain quotidien.

Ces dernières années, des jeunes chanteuses, dont les talents vocaux dépassent de loin certains ‘’chanteurs’’ propulsés sous les feux des projecteurs des medias à coup de dollars, émergent sur la scène musicale et font entendre leur voix. Auteure, compositrice, interprète et parfois productrice, elles remuent ciel et terre pour s’affirmer comme telles et vivre de leur art.

Pourtant, qu’elles soient jeunes, belles et bourrées de talent, j’ai fait le triste constat que ces chanteuses n’ont pas encore la reconnaissance de leurs pairs, voire un public bien à elles pouvant servir de point d’ancrage au démarrage de leur carrière d’artiste. Rien qu’en Haïti, la liste de talents féminins confirmés en attente de reconnaissance est impressionnante.

Dans la diaspora américaine et européenne, le scenario n’est pas si différent. Pour ce papier, je vais me limiter à 5 jeunes chanteuses vivant en Haïti. Par la qualité de leurs œuvres, elles ‘’dominent’’ la scène musicale locale depuis un certain temps. Il s’agit de : Tifane, Nadège Dugravil, Suzelee, Eud et Eline Fleury.

Tifane face à son destin

[Tifane] En trois ans sur la scène musicale, Tifane s’est forgée une popularité avec une vitesse fulgurante qui laisse tout le monde pantois. Un matin, une jeune fille, dans la vingtaine, inconnue du public, lance une chanson-démo sur les ondes Se kòmsi . En un laps de temps, elle cartonne sur la FM. Et les deux syllabes de son nom d’artistes trottent sur toutes les lèvres. Les promoteurs de spectacles se l’arrachent. Le phénomène Tifane embrase la république.

Tifane a été la première artiste féminine haïtienne à oser sortir un single Se kòmsi dans le sens commercial du terme. A l’époque, j’animais une émission pour jeunes sur la Radio Nationale d’Haïti. A chaque fois venu le moment des demandes de chansons, le téléphone crépitait tel une mitrailleuse et les “Je veux écouter Se komsi de Tifane” affluaient à l’autre bout du fil.

Ayant à son actif un album intitulé ‘’Anprent’’, cette jeune femme humble et modeste a été, dès le début, présentée comme un modèle pour les jeunes. En outre, elle a représenté Haïti dans les coins les plus reculés de la terre. Certes, vous me direz que Tifane est bien assise sur la scène musicale. Toutefois, j’ai des questions à me poser.

La maigre assistance de ‘’Le Villate’’ n’était composée que par des proches de la chanteuse et de quelques commanditaires. Etait-ce du à un manque de promo ? Un manque d’intérêt à encourager les artistes féminins ou est-ce une manière aux fans de Tifane de lui lancer un message subliminal du genre : ‘’ca fait trois ans, du nouveau ne serait pas superflu’’ ?

Nadège Dugravil : en quête de reconnaissance

[Nadege Dugravil] La force de caractère vocale se nomme Nadège Dugravil. Si le grand public a découvert Nadège à travers l’adaptation haïtienne de la comédie musicale Starmania et un concours de jeunes talents à la télé, moi j’ai eu le privilège de l’écouter bien avant dans un circuit fermé. Le premier déclic dans ma tête s’est déclenché à l’écoute de sa voix. Puis, l’expérience aidant, elle a fini par acquérir cette maturité et ce caractère propre à son identité.

Nadège ne passe jamais inaperçue sur des scènes en Belgique, Canada et, bien sur, Haïti. De plus, la presse culturelle de ces pays tarit d’éloges sur son incroyable richesse vocale. Cependant, l’artiste reste confinée à un rôle de second plan, d’artiste invitée pour faire les premières parties des concerts.

C’est mieux que rien, diront certains. Mais moi je vous dis que ce n’est rien vu l’immensité des capacités vocales de cette jeune artiste. Nadège a quatre ans sur la scène musicale. Elle est l’artiste féminine dont la voix et la présence scénique se rapprochent le plus d’Emeline Michel, notre diva national.

Qui pis est, la jeune artiste excelle dans la reprise des titres d’autres figures emblématiques de la chanson haïtienne dont Carole Demesmin et Emeline. Son répertoire personnel affiche, par contre, un titre au compteur, sorti au moment de l’élaboration de ce papier –J’ai du, par conséquent, remplacer 0 par 1. Combien de temps allons-nous attendre encore avant de la voir émerger comme une chanteuse à part entière avec son propre répertoire ? Je ne sais vraiment pas. Mais en attendant, quelle galère !

Suzelee : un talent à l’état pur

[Suzelee] Suzellee quant à elle a plus de chance que Nadège, d’un certain point de vue. Révélée dans le projet ‘’Alo Ayiti’’, un album compile a succès, Suzelee poursuit son petit bonhomme de chemin sans tambour ni trompette, victime d’une société ou tout se nivelle par le bas. Il faut faire plaisir à la masse. D’elle on connait deux chansons Salam, un dance-hall à sonorité orientale et Je souffre, sorte de Zouk-Jazzy. Mais au moins, ces deux morceaux ont bénéficié d’une bonne diffusion sur la FM et ca s’arrête la.

Sa voix claire et limpide fera d’elle une bonne chanteuse de R&B. De tempérament doux et attentive aux conseils, Suzelee promet. Mais, malgré ces merveilleuses qualités et deux musiques sur les ondes, on n’est pas foutu de l’aider à réaliser un album, un seul. Une chance qu’elle attend depuis des lustres pour exposer l’étendue de ses talents et confirmer qu’on a raison de croire en elle.

Eud, le Rap Kreyòl au féminin

[Eud] On aurait pu avoir un autre intertitre comme ‘’Eud, l’accrocheuse’’. C’est le premier mot qui me vient en tête quand je la vois ou quand je l’écoute emballer le public grâce à son flow original. Belle femme à la peau d’ébène et aux longues tresses, Eud, nous fait penser à une bad girl quand elle crache son flow sur les scènes avec une rage incontenable.

Son comportement artistique cache un certain dualisme difficilement détectable. Tantôt cool, tantôt hot. Elle s’est appropriée un public grâce à Ayiti deploge, un show de musique acoustique mettant en valeur de jeunes artistes y compris les grandes vedettes de la musique haïtienne sous un angle différent. C’est ainsi que sa carrière a décollé.

Eud est superbe dans le clip ‘’Hey’’, pas vrai ? Son public s’est énormément élargi après la sortie de cette chanson en duo ave Ded Kre-Z de Mystik 703. On y retrouve une Eud à la fois soul et hardcore. Depuis lors, la rappeuse est réclamée tous azimuts dans les concerts ou elle se produit comme artiste invitée.

Pourra-t-elle réussir à drainer une foule en se produisant en solo ? En tout cas, elle n’a pas encore le répertoire musical pour oser se jeter dans cet océan sans gilet de sauvetage.

Eline, maitresse des rythmes

[Eline] Enfin, Eline vint. Digne nièce de l’incomparable Eric Charles de Mizik Mizik, Eline me séduit par la justesse de sa voix. Au départ, elle s’est fait connaitre grâce à Mete m nan ajenda w, un Compas mid-tempo qui ne m’a pas impressionné. Je n’étais pas la seule d’ailleurs. Heureusement qu’elle a eu la clairvoyance de sortir peu de temps après Men kafe griye, un titre jazzy d’une douceur relaxante. Un succès immédiat sur le petit ecran.

Appuyée par une superbe vidéo, cette chanson a fait l’unanimité. Quant à moi, je ne me lasse jamais de l’écouter et surtout de la regarder.

Eline passe du Compas au Jazz en s’attardant sur la Soul avec aisance et brio. La jeune star a pratiquement fait le tour des restos branchés de PV dans un format de piano bar et jamais personne ne l’a contacté pour un disque.

En plus d’être chanteuse, Eline est aussi entrepreneure. Elle dirige ‘’Eline Magazine’’ et une petite firme de services. Courageuse, elle se lance à fond dans la recherche d’un producteur pour signer ce premier disque tant voulu par l’artiste. Jusqu’à présent, ses recherches demeurent infructueuses. La bonne personne aux moyens adéquats capable de la propulser à un rang digne de ses talents n’est pas à l’autre carrefour.

Que les femmes prennent les initiatives

Vous voyez, ces jeunes femmes ont à peu près tout : le talent, la beauté, la détermination, la hargne et le courage de foncer. Mais, elles sont femmes et être femme en Haïti en 2009 renvoie à une lutte quotidienne pour survivre en toute dignité.

Sans me lancer dans des considérations féministes superflues, j’en viens à me demander si le blocage à l’expansion artistique de ces jeunes chanteuses n’est pas étroitement lié au côté machiste du milieu du show-biz haïtien. Promoteurs de spectacles, animateurs de radio, producteurs de disques, disquaires etc. tout est sous le contrôle exclusif de la gent masculine.

Etre une chanteuse et réussir à avoir une place au soleil dans un environnement aussi ‘’masculin’’ exige des sacrifices que très peu de femmes accepteront de consentir au risque d’être mise en quarantaine à jamais ! Ce qui est le cas d’ailleurs pour certaines chanteuses de talent.

Face à tant d’hostilités à l’émergence des talents féminins, les femmes-entrepreneures se doivent d’investir aussi le monde des medias, de la promotion et de l’organisation de spectacles... à côté des hommes. Il ne s’agit pas de les suppléer ou de les éjecter du jeu. Je n’encourage nullement ici un compartimentage des sexes dans une société déjà au bord du chaos à cause des clivages politiques séculaires. Mais, il faut donner leur chance à ceux et celles qui le méritent vraiment.

Si on vous ferme une porte, essayez d’en ouvrir une autre ou bien bâtissez votre propre maison. Regardez comment Emeline Michel vend si bien la musique haïtienne à travers le monde depuis vingt ans. Je pourrais en dire autant pour Yannick Etienne ou Yole Dérose. Tifane est sur une bonne pente pour suivre la voie tracée par ces divas.

Les quatre autre jeunes chanteuses peuvent en faire autant si on leur donne leur chance. Ce qu’il leur faut le plus, c’est une renommée. La renommée s’acquiert par ce qu’on réalise et dans notre cas avec le soutien des médias. C’est ainsi qu’elles pourront se faire un public, leur public.

Le public fortifie. Il constitue un ancrage. Si ces femmes se font un public grâce aux medias surtout avec tellement de talents, ce sera un grand pas pour la musique haïtienne. L’image du pays en sortira renforcée sur la scène internationale

Jennifer Légitime

djeeslegitime@yahoo.com

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