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Jacques Stéphen Alexis le Majeur (1922-1961) (Suite et fin)

vendredi 4 avril 2014 par Administrator

Pierre Raymond Dumas

Les gouverneurs musiciens

Sur nul duo haïtien, autant de gloses n’ont été inventées. Même s’il est vrai que Jacques Roumain a toujours observé une certaine distance à l’égard des mondanités, du paraître, des proses sonores alors que Jacques Stéphen Alexis s’y engloutissait allègrement, ce n’était pas suffisant pour occulter l’extrême singularité stylistique qu’ils avaient su maîtriser. Roumain-Alexis ou l’ardeur militante intacte. Une ardeur en perpétuelle ébullition. Sans doute, la dernière pensée généreuse de ces temps sombres. Jacques Stéphen Alexis avec Jacques Roumain veut dire pour moi que « Les oiseaux musiciens » (1957) s’accorde avec les « Gouverneurs de la Rosée », (1944) qu’ils se complètent, qu’ils prolongent en force l’analyse marxiste d’une société ando-coloniale.

A partir de ses romans, on peut rêver à ce qu’était la conversation de ce descendant de Jean-Jacques Dessalines qui parlait très correctement le français, insultait les plumitifs et tirait du chaos tropical ses descriptions proustiennes. Ouvrir un roman de Jacques Stéphen Alexis, c’est être immédiatement assailli par des paysages d’hommes et de sentiments impressionnants, des enchevêtrements, des superpositions de tableaux, qui pénètrent par les interstices, qui se glissent en dessous. Etrange redondance, qui suffirait à dérouter. La phrase crépite, s’étire, saute, tourne en rond, l’esprit critique est partout : le temps, le vieillissement, la mort (dont la bêtise, l’ignorance et l’égoïsme sont les signes distinctifs) le disputent à la lumière, à la générosité, au mouvement. Il y a « Compère Général Soleil » (1954), justement, et « Les Arbres Musiciens » (1956), et « L’espace d’un cillement » (1957), ces œuvres solaires à programme époustouflant. Ces éclats d’orchestre symphonique qui ont des airs de manifeste, qui défrayent et réveillent des passions.

Jacques Stéphen Alexis, romancier et nouvelliste, va du côté des rythmes et des timbres, dans la jungle antillaise aussi riche en espèces qu’en mystères ou en invention de styles et de climats. Ô Saint Jacques le Majeur !

Où cela conduit-il ? A la féérie. Ultime fête baroque du Romancero aux étoiles (1958). La liste des œuvres de Jacques Stéphen Alexis présente une diversité fort appréciable. Mais l’apogée de cette œuvre, les textes critiques, polémiques et théoriques à la fois pénétrants et actuels qu’il écrivit (Du réalisme merveilleux les Haïtiens, 1956 ; La belle amour Humaine, 1957 ; Où va le roman ? 1957, etc.), est reliée à cette dernière passion, la plus captivante et la plus chatoyante. Evitant les explications systématiques et réductrices souvent proposées pour les trois romans, Le Romancero aux Etoiles dont l’ampleur thématique et la grâce avaient dérouté plus d’un est une œuvre que je vénère. Religieusement. Allons-nous savoir reconnaître la valeur incontestable de ce recueil de contes et nouvelles hors mesure ?

Aléatoire est la postérité du nouvelliste ou du conteur (en Haïti). Accusé par principe d’infériorité et d’incompétence par ses confrères romanciers (lorsqu’il n’écrit que des courts récits ou excelle dans les essais), par les critiques et par le public, il peut craindre à juste titre de finir honni ou lynché par des formules à l’emporte-pièce. On peut tout redouter d’un recueil de courts récits. Celui-là enchante. Les histoires filent, légères, chatoyantes, à peine encombrées de personnages constamment traversées par la noblesse des mots qui font mouche comme la peinture multicolore de nos artistes analphabètes et sophistiqués, tout uniment. A la décharge de ce littérateur, il est vrai que cette performance est souvent d’apparence facile, mais c’est précisément pour ne pas dévier notre attention. Ce monde d’arabesques puisé dans le quotidien, l’imaginaire et l’histoire l’a conforté dans l’importance donnée à la délectation. S’il est pendant un bon bout de temps le maître à penser de la gauche haïtienne, il ne s’embarrasse ici pas trop d’idéologie.

A la suite de Frédéric Marcelin, Justin Lhérisson et Jacques Roumain, il s’était donné une mission : débarrasser la littérature haïtienne des tarabiscotages desséchants. Le magicien du Romancero aux étoiles s’y employa avec succès. Esquivant de son mieux le label attaché à son nom, Jacques Stéphen Alexis fils construit autour des mythes populaires une méditation mosaïque, ironique et percutante, trouée de stridences.

Pour une fois, on se dit, avec tendresse et sans réticence, que c’était superbe d’être Jacques Stéphen Alexis, insatisfait mais résolu à s’en mettre plein la vue. Le voilà à la mode, courtisé, sauvé, en somme, bien loin, bien trop loin du communisme et du macoutisme.

Pierre Raymond Dumas

Voir en ligne : Le Nouvelliste







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