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Innocents Fantasmes - Margareth Papillon

dimanche 14 juin 2009 par William Toussaint

Innocents Fantasmes - Roman - Date de parution : mai 2001

Un jour, une femme se plaignit à Dieu du comportement de son mari qu’elle trouvait inacceptable tant ce dernier était tyrannique.

Dieu, dans sa grande sagesse, lui répondit :

« Écoutez, chère amie, j’ai créé les femmes beaucoup plus intelligentes que les hommes. De plus, celles-là sont passées maîtres dans l’art de ruser. Alors, ce n’est pas bien difficile de mettre un homme dans sa poche. Il suffit de le flatter souvent, lui faire accroire qu’il est le plus beau et le plus intelligent, lui laisser l’illusion à tout instant qu’il est un roi, un demi-dieu et il vous adorera. L’homme n’est qu’un enfant. Tout ce qu’il désire, c’est être rassuré sur lui-même et sur sa virilité ».

Dieu prit une pause... Puis, l’air tout à fait pensif, il ajouta plus bas :

« Tout ceci est dit tout à fait entre nous. Il ne faudra pas mettre les hommes dans la confidence. Car, cela est un secret entre vous et moi. Disons... un secret entre femmes ! »

Et la femme s’en fut, heureuse d’avoir trouvé en Dieu une alliée et un remède à ses maux…

Mais...

A suivre…

CE LIVRE EST STRICTEMENT RÉSERVÉ AUX ADULTES

Les personnages décrits et les faits relatés dans ce livre sont absolument fictifs. Toute ressemblance avec une quelconque réalité est purement accidentelle.

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...car l’amour de l’argent est la racine de tous les maux

– Timothée VI, 10.

La pluie mouillait silencieusement la cité et cela faisait des heures que durait ce temps de chien qui paralysait la vie des insulaires, trop habitués à voir le soleil fidèle à son rendez-vous journalier.

Nadine qui, chaque matin, se laissait taquiner par les chaleureux rayons de notre astre céleste avant de sauter sur ses pieds, paressait encore au lit. Malheur à celui qui avait classé la paresse dans la liste des sept péchés capitaux, car pour elle c’était un vrai bonheur de se réveiller avec la perspective de n’avoir rien à faire toute la journée.

Elle sauterait du lit, très probablement vers une heure de l’après-midi, après avoir pris un copieux petit déjeuner, confortablement installée sur ses oreillers grands comme des poufs d’émirs arabes ; avec la télé fonctionnant à plein régime. Ensuite, elle irait à ses séances de massage, moments qu’elle adorait par-dessus tout, sous prétexte de faire fondre sa cellulite. En fait de cellulite, elle n’en avait plus. Le tandem massage/gym avait gommé cette sacro-sainte petite horreur depuis longtemps déjà. Mais le jeune et beau masseur lui plaisait beaucoup, et cela n’arrivait pas tous les jours qu’un homme puisse laisser aller et venir ses mains sur sa peau lisse sans qu’après cela ne finisse au pieu.

Personnellement, elle adorait ce petit jeu auquel elle se prêtait en feignant une fausse indifférence, tout en sachant le pauvre homme dans tous ses états à la vue de son corps de déesse. Souvent, elle arrivait vêtue d’une simple robe fourreau sous laquelle elle était nue comme un ver. Elle s’excusait, tout bonnement, avec moue charmante, de s’être rappelée trop tard que ce jour-là elle avait une séance de massage alors qu’elle était déjà en train de faire ses courses. Lui, faisait semblant d’être dupe, ce qui leur permettait à tous les deux de passer d’agréables moments sans aucun problème de conscience. Au fait, Nadine se découvrait de plus en plus une âme d’allumeuse. Ensuite sa journée se poursuivrait en passant chez le coiffeur. Il n’y avait rien de mieux pour se booster le moral que de se faire belle. Une excellente thérapie contre tous les bobos de la vie. Elle prenait un soin fou de son apparence, car sa beauté était son principal atout. Son avenir en dépendait, en dépit de belles études et un diplôme en droit, qui ne lui servait qu’à plaider ses propres causes. De plus, elle ne voulait rien faire de ses dix doigts.

Il faut dire qu’elle avait pris pour modèle sa tante Astrid. Cette dernière avait été toute sa vie une femme entretenue et elle ne le cachait pas. Au contraire, elle s’en vantait.

Elle disait à qui voulait l’entendre que si Dieu lui avait fait don d’un très beau bijou entre les cuisses, ce n’était sûrement pas pour le soustraire à la vue des hommes. Le laisser caché tiendrait carrément de la folie. Pire ! ce serait un crime contre l’humanité que de se montrer égoïste envers ceux qui n’en ont pas. Sa vie, elle la gagnerait à la sueur de son cul, n’en déplaisent à ceux qui le font à la sueur de leur front. Elle se disait comblée. Et quand elle faisait visiter sa maison à ses amies croulant sous le poids de la jalousie, elle n’avait pas honte de glousser en disant : « Ma voiture m’a été offerte par François A. Ce superbe salon en cuir par Arnold G. Cette salle à manger par Serge T. Et la maison elle-même par le colonel Untel. La propriété de la côte des Arcadins par le général Untel ».

Tout cela était dit avec un tel accent de fierté que sa sœur, Mireille, qui avait passé sa vie « aux travaux forcés » dans l’entreprise de son mari, se sentait toute amoindrie. Cela lui avait servi à quoi d’être une bonne fille, une mère modèle et une épouse fidèle quand vingt-cinq ans plus tard elle se retrouvait seule et sans le sou ? Son mari, après lui en avoir fait voir de toutes les couleurs, avait fini par la quitter pour une jeunesse. Il l’avait même, Ô ! humiliation suprême, mise à la porte du domicile conjugal pour y installer sa nouvelle maîtresse. N’était la générosité d’Astrid, ses enfants à l’université à l’étranger auraient crevé de faim et de privations de toutes sortes.

Alors, Nadine se disait qu’être une bonne fille n’attirait que des ennuis. Elle avait décidé donc de suivre les traces de sa tante, Astrid. D’ailleurs, à quoi bon s’esquinter quand la vie est si courte et qu’on a la chance, la grâce divine, d’être belle ?

* * *

Vers deux heures, le temps se fit beau. Le soleil avait chassé les nuages pour reprendre sa place dans le ciel tout bleu de la petite île caraïbe. Nadine, après avoir avalé, à la hâte, un frugal repas, prit une bonne douche qui dura plus d’une heure (elle prenait toujours un soin fou à sa toilette), puis se vêtit d’une robe blanche hyper moulante. Elle était déjà dans sa voiture quand elle pensa à Alain. Ah, les hommes ! Toujours les hommes ! Celui-là lui plaisait particulièrement, car elle avait toujours eu un faible pour les mâles forts, beaux et riches. Qu’Alain soit plein aux as la rassurait et l’enchantait à la fois. Elle s’était laissée dire, par une amie qui avait déjà tenté de le prendre dans ses filets, que plus radin que lui, tu meurs. « Mon vieux, avec moi, la seule formule qui marche, le couteau sous la gorge, c’est : La bourse et la vie ! » Elle n’allait tout de même pas se faire allonger pour des prunes par un petit malin, ce qui équivaudrait à "gaspiller" sa marchandise entretenue à prix d’or ! Il y a certains hommes à qui il faut forcer la main afin qu’ils crachent le morceau. Eh, bien ! Celui-là, il allait voir ce qu’il allait voir. Cela faisait deux semaines depuis qu’il fréquentait la maison et on n’avait pas encore vu la couleur de son argent. Incroyable ! Il y en a qui croient qu’ils ont du charme et que cela leur permet de faire perdre du temps aux autres. Elle avait des urgences, elle. Ce n’est pas avec le sourire qu’elle payait le loyer de son luxueux appartement du Morne Calvaire. Et ce n’est sûrement pas avec ça non plus, qu’elle pourrait s’acheter une nouvelle voiture. L’actuelle était déjà vieille de dix-huit mois. Et cette fois, elle choisirait une 4 x 4 pour suivre la tendance, faire comme tout le monde, quoi ! Ça, elle y tenait, quitte à se taper deux hommes d’un coup. Il y en a qui auraient sorti l’argenterie Christofle des jours de fête mais, elle, elle était un peu fatiguée de s’offrir pour obtenir si peu. Son amie Florence se serait indignée si elle avait pu lire dans ses pensées. « Quoi, une Nissan Maxima, une croisière dans les Caraïbes, un voyage organisé en Égypte, c’est ce que tu appelles si peu ? Mais, tu exagères Nanouche ! Tu ne connais pas ta chance. Tu es une privilégiée dans un pays où on crève de faim ! » Et pourtant non, Nanouche n’exagérait pas puisqu’elle rêvait de yacht, de villa au bord de la mer et de chalet à la montagne, pour en finir avec les loyers. Être une grande comme tante Astrid et s’assurer une retraite dorée à trente ans. Après, elle se choisirait un mari gentil et docile qui ferait ses quatre volontés puisqu’elle ne dépendrait pas de lui financièrement. L’argent pour elle était le plus grand des pouvoirs et exerçait sur elle la plus grande des fascinations. Il fallait qu’elle s’arrange pour ne jamais en manquer. Surtout que, dans ce métier, la jeunesse était un atout majeur. Car les hommes n’aiment les femmes que lorsqu’elles sont jeunes et belles, exception faite de la leur. Encore un peu, ils iraient les prendre au berceau.

Après mûres réflexions, Nadine descendit de voiture, renvoyant à plus tard ses rendez-vous, et alla téléphoner à sa meilleure amie, Florence.

« Allô ! Foufoune ? C’est Nadine », dit-elle, quand elle entendit la voix enjouée de son amie au bout du fil.

– Oh, Nanouche ! Comment vas-tu ?

– Très bien, et toi ?

– Ça peut aller. Quelles nouvelles ?

– Écoute, ma chérie, j’ai besoin de toi. Pourrais-tu passer à la maison vers sept heures demain soir ?

– Ah ! tu as quelqu’un pour moi ? J’espère qu’il a du fric. L’argent me fait défaut ces jours-ci.

Nadine hésita un court instant puis répondit d’une drôle de voix, mi-amusée mi-rêveuse.

– Peut-être quelqu’un pour nous deux !

– Quoi ? Je ne comprends pas très bien ! s’étonna son amie.

– Inutile de chercher à comprendre. Ce ne sera pas facile. Et c’est long à expliquer. Je t’attends demain, sept heures.

– O.K. Je serai à l’heure.
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Cela faisait des heures depuis que Alain était éveillé. Il se tournait et se retournait dans son lit, incapable de trouver le sommeil. Décidément cette femme, cette Nadine, l’obsédait. Elle lui avait été présentée par son frère Jérôme le jour de l’anniversaire de celui-ci et cela fut un véritable choc. Il ne croyait pas au coup de foudre mais il devait se rendre à l’évidence. Cette femme l’avait bouleversé à un point extrême. Il lui trouvait un je-ne-sais-quoi pouvant rendre fou l’homme le plus sage. Comme un subtil mélange de puérilité et de perversité.

Des femmes, il en avait connu beaucoup, car il était coureur. Il aimait la vie, la bonne chère et la chair fraîche. Mais cela n’arrivait pas chaque jour de rencontrer une femme de cette trempe. Belle, soignée jusqu’au bout des ongles, une plastique d’enfer, à la Tyra Banks et cultivée de surcroît. Pour elle, il était prêt à faire des folies.

Il jeta un coup d’œil à sa femme endormie tout contre lui et s’imagina un instant les voir dans les bras l’une de l’autre. À cette seule pensée, il fut pris de vertige. Il tenta de chasser cette image qui avivait ses sens mais n’y parvint pas. Son sang bouillonnait dans sa tête. Ah, ce fantasme ! Une véritable obsession, lui aussi. Mais qu’y pouvait-il ? C’était la faute au bon Dieu, pas la sienne. Pourquoi avoir créé une telle créature avec un corps tout en rondeurs, tout en douceur qui vous interpellait à chaque seconde de votre vie ? Il y en a qui voudraient faire croire que c’est ce même Dieu qui a institué le sacrement du mariage. Quelle plaisanterie ! Pour lui, le mariage était une pure invention des hommes voulant s’éloigner le plus loin possible de leur animalité. Lui, il l’adorait, son côté animal. Au diable la fidélité ! Dieu a créé la femme pour être baisée. Alors, messieurs, baisons-la avant que le temps ne nous vole notre virilité. Telle était sa devise. Tout ce qu’il voulait, c’était pénétrer leur chair tendre et tiède. Faire un petit tour au paradis, quoi ! En avoir un petit aperçu avant le jour où il monterait au ciel ne peut faire de tort à personne. Et puis, les humains se prennent beaucoup trop au sérieux. Les chiens dans la rue, eux, ne s’embarrassent pas de tous ces détails et de tous ces principes. Ils rencontrent une femelle qui leur plaît, chavirent sous l’effet de ses phéromones et se mettent tout bonnement à la lécher sous l’œil amusé des passants. Jeu auquel se prête la femelle en levant une patte sans poser de questions à savoir s’ils ont une femme et trois gosses qui attendent à la maison. Ne pas pouvoir faire comme eux, c’est ça une vraie vie de chien. Cette petite l’obsédait, précisément parce qu’il sentait que son côté animal avait été préservé. Une vraie chatte qui vous lance des regards langoureux accompagnés d’un balancement de hanches à réveiller un mort. Jérôme lui avait dit de prendre garde à cette tigresse qui, comme toute créature qui se respecte, avait des griffes rétractiles. Mais ce genre d’avertissement était tout juste bon pour les petits jeunots fraîchement sortis de l’école. Lui, il se sentait fort de ses quarante ans et de ses expériences Ô ! combien nombreuses !

« Allons, allons, cette fille n’est qu’une gamine qui n’a pas vingt-cinq ans. C’est très facile de les manipuler à cet âge. Elles sont encore dociles car inexpérimentées ! » avait-il répondu à Jérôme qui s’inquiétait de le voir s’enticher à ce point de cette fille qu’il connaissait à peine.

Au fond, Jérôme était un peu jaloux. Il faisait la cour à Nadine depuis des mois déjà, sans résultats probants. De toute évidence, Alain avait plus de chances que lui de s’envoyer la belle, car il possédait ces signes extérieurs de richesse qui lui faisaient tant défaut.

Alain se savait fort. Ses expériences passées lui permettaient cette dérive. Aucune femelle ne lui avait résisté jusque-là. Il n’était pas du tout de ceux qui donnaient sans compter de l’argent aux femmes. Mais, il les appâtait à coup de dîners dans les meilleurs restaurants de la place, de journées à la plage, de week-end à Santo Domingo ou à Miami (il prétextait alors un voyage d’affaires et sa femme tombait toujours dans le panneau) et le tour était joué. Pas question de s’attarder longtemps dans la même liaison : trois mois, pas une minute de plus. Passé ce délai, les femmes disait-il se mettaient en tête de briser votre foyer sous prétexte d’amour fou alors qu’elles n’en voulaient qu’à votre portefeuille afin de vivre la belle vie. Elles le feraient à d’autres, pas à lui. Les femmes, il les aimait, les adorait, leur vouait même une véritable dévotion. Mais, toutefois, il restait persuadé que le maître c’était lui. Lui seul.

Il jeta un regard à nouveau sur sa tendre épouse, ignorante de toutes ces pensées qui l’agitaient et de ses fantasmes qui le retenaient prisonnier. Heureuse-ment qu’elle le prenait pour un dieu et Dieu ne pense pas à ces choses-là. Qu’il fut pris pour un être suprême par sa compagne le rassurait agréablement. Mais, parfois, il aurait aimé lui avouer combien il se sentait terriblement humain avec ses faiblesses et ses... égarements.

Sa femme se retourna dans le lit. Il la trouva charmante avec ses cheveux défaits et son air apaisé. Elle était comme un bon vin qui, en vieillissant, devenait meilleur. Un ange, vraiment ! Il embrassa son sein gauche qui s’était échappé de sa chemise de nuit. Elle eut un sourire béat mais ne se réveilla pas. Il insista, sentant monter en lui son désir de tout à l’heure. Son désir de Nadine.

Les bras de Sophia se refermèrent autour de sa tête. Ses doigts fourragèrent dans ses cheveux. Il embrassa l’autre sein. Elle poussa un gémissement qui prouvait que déjà le désir grondait en elle. Puis, une vague de plaisir haute comme l’Himalaya déferla sur eux, les laissant plus tard ivres et ravis.

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Florence avait une telle hâte d’en savoir plus sur ce dont Nadine tenait à lui parler, qu’elle arriva au rendez-vous avec une bonne demi-heure d’avance.

Son amie prenait son bain, et elle trépigna d’impatience en l’attendant.

Par ces jours de grande disette (l’armée avait été dissoute), la denrée « homme » se faisait rare. Et le loyer n’attendait pas. Les factures de la modéliste, celles du salon de coiffure et de l’agence de voyage non plus. Heureusement qu’elle avait de bonnes amies toujours prêtes à lui donner un coup de main quand tout allait mal. Grâce au ciel, il y avait Nadine qui lui passait les hommes dont elle ne voulait plus. C’est vrai qu’elle les purgeait avant, mais il en restait quand même quelque chose capable de lui permettre de solder quelques dettes. Elle se contentait des miettes, des reliefs de table, se sachant moins attirante que Nadine. Celle-ci avait des atouts tels que son teint clair, sa longue chevelure et sa poitrine plus que généreuse. Les hommes raffolaient d’elle. On avait beau être plus belle qu’elle (ce qui était son cas à elle Florence) que cela ne saurait servir d’arguments, tant son teint éclatant et sa sensualité à fleur de peau faisaient des ravages dans le cœur, dans l’esprit et dans le corps des hommes. Mais il fallait avouer qu’elle n’était point égoïste. Au contraire, elle n’hésitait pas à lui céder une part alléchante du gâteau. Récemment, elle lui avait refilé un sénateur. Cet homme du Grand Corps avait un grand cœur. Généreux à souhait, il n’avait aucune peine à délier les cordons de sa bourse (au fait, ce n’était pas la sienne mais celle du pays). Heureux qu’il y ait toujours des hommes comme celui-là ! Après la disparition des duvaliéristes, puis des militaires, la pénurie s’était fait sentir et avait affolé ces demoiselles qui envisageaient de mettre fin, la mort dans l’âme, à de si belles carrières de femmes entretenues. Quel bonheur que le gouvernement en place n’ait pas tenu ses promesses d’enrayer la corruption ! Sans quoi, il ne leur resterait plus qu’à plier bagages et à s’envoler vers de nouvelles terres plus clémentes et plus propices à leur petit jeu de jambes. Ou, tout bonnement, à faire la tête aux hommes jusqu’à ce que ces derniers se résignent à renverser le gouvernement. Eh oui ! c’est ainsi que sont fomentés les coups d’État et les révolutions ! Mais ça, il ne faudra surtout pas le dire aux parents de tous ceux qui sont tombés sur les champs de bataille, ceux qui ont perdu bêtement la vie sous les balles assassines des hommes au pouvoir. À tous les coups, les femmes étaient dans le complot afin de protéger leurs acquis et assurer leur avenir.

Florence était à ce stade de pensées, quand Nadine, fraîchement sortie de sa douche, pénétra dans le salon, traînant derrière elle les effluves de son parfum capiteux. Un Dior acheté à prix d’or par un ancien amant, grand argentier de l’État, qui la gâtait outrageusement.

C’est vrai que Nadine était belle, magnifique même. Mieux : irrésistible ! Avec ses cheveux tombant en cascade sur son dos, et son corps de déesse provoquant à souhait. Pas étonnant que tous les hommes fussent à ses pieds.

De sa démarche altière, elle se dirigea vers Florence, la prit dans ses bras, la pressa chaleureusement sur son cœur puis l’embrassa sur les deux joues.

« Tu vas bien ? » s’enquit-elle d’une voix légèrement rauque.

– Bien sûr ! répondit Florence. Mais j’irai bien mieux quand tu m’auras dit la raison de ce mystérieux rendez-vous.

– Sois patiente. Tout arrive à point à qui sait attendre. Viens, allons nous as-seoir sur la véranda. Je te sers une bière ?

– Volontiers ! C’est très agréable quand il fait aussi chaud.

– Installe-toi confortablement, je t’arrive tout de suite.

Elle revint quelques minutes plus tard avec un plateau d’amuse-gueule et de la bière fraîche.

« Alors, ma grande, quoi de neuf ? » demanda Foufoune à brûle-pourpoint.

Le regard de son amie se fit malicieux.

– Voilà ! Ma chérie, si je t’ai demandé de venir c’est parce que j’ai besoin d’un sérieux coup de main.

L’étonnement se peignit sur le visage de Florence. D’habitude la situation était toujours l’inverse.

– Ah bon ! Et en quoi puis-je t’être utile ? Vraiment ce que tu me dis là est surprenant.

– Eh bien ! ... Tu sais que j’ai un nouveau soupirant...

– Oui, je sais. Tu m’en as déjà parlé. Mais, quoi d’étonnant ? Ta vie en est bien jalonnée. Je ne vois vraiment pas en quoi je pourrais bien t’aider. Tu es une grande fille qui se débrouille toujours toute seule. À moins que tu ne veuilles te débarrasser de lui dans l’immédiat. Je trouverais que c’est vite fait quand même. Serait-il sans le sou à ce point ?

– Hep, hep, hep ! l’arrêta son amie. Tu vas trop vite en besogne. Ta pensée galope. Je ne l’ai pas encore siphonné, car il est plein aux as. Et c’est justement pour ce faire que j’ai besoin de toi.

– Eh bien, dis donc ! C’est plutôt nouveau, ça ! Il doit être coriace celui-là ?

– Il ne s’agit pas de cela. Je crois, tout bonnement, qu’il est temps pour moi de changer de tactique. Disons... de technique de séduction. J’en suis au stade où il me faut parfaire mon art...

– Parfaire ton art ? répéta Foufoune, dans un sifflement admiratif. Je ne pensais pas que cela pouvait se faire. J’avoue ne pas te suivre ma chérie.

– Allez, un peu de patience et tu vas tout piger. Écoute, c’est sûr que je veux me faire des sous mais au rythme où vont les choses, si je n’ai pas de stratégie, je finirai par avoir un tableau de chasse très chargé, trop chargé même. Cela risque de nuire à ma réputation et me créer des problèmes à l’avenir.

– Ta réputation ? Des problèmes à l’avenir ? répéta Foufoune consternée. Décidément tu t’amuses à ne pas être claire, ma vieille.

– Mais c’est clair. Je ne veux pas d’une réputation de pute. Je ne peux tout de même pas coucher avec tous les hommes de ce pays ! Si j’aspire à un beau mariage, d’ici quelques années, il me faut me surveiller dès maintenant. Quel homme sensé voudra d’une femme qui a reçu la République dans son lit ?

– Un de la diaspora qui, bien évidemment, n’en saura rien !

– Oui, je sais. Mais c’est une espèce en voie de disparition depuis que tout va mal au pays. Il faudra faire avec ceux qui sont sur place. Et il me faut à tout prix m’acheter une espèce de virginité.

– Virginité ? Ah ! ça ma cocotte ce ne sera pas facile ! Comment vas-tu t’y prendre ?

Nanouche se leva et arpenta nerveusement la véranda.

– J’ai un plan ! finit-elle par lâcher après de longues secondes de silence.

– Ah bon ! s’exclama Florence, éberluée. J’ai vraiment hâte de savoir com-ment tu vas t’y prendre.

Sur ces mots, elle se cala dans sa berceuse, se croisa les jambes et alluma une cigarette, comme si elle s’apprêtait à suivre un bon film, puis elle éclata de rire.

« Moi à ta place, je ne me moquerais pas ! l’interrompit Nadine. Ceci est une affaire sérieuse. N’as-tu jamais pensé à tes vieux jours ? À ce qui pourrait t’arriver lorsque, l’âge aidant, tu feras plus pitié qu’envie ? Écoute, mon chou, nous sommes des femmes intelligentes et prévoyantes qui pensons déjà au temps des vaches maigres. Il arrivera un moment où je hisserai le drapeau blanc de la retraite. Un temps où j’aurai les seins qui pendent et les fesses aussi flasques que du jello. Par ces temps de disette, ma vieille, si tu ne veux pas baiser avec des hommes tout à fait fauchés et anonymes, alors là, il te faut une solide assurance vieillesse. Et la seule qui soit c’est de se trouver un mari friqué et cela avant que le temps ne te ravisse jeunesse et beauté. Tu as remarqué que les hommes adorent les petites dévergondées et les grandes perverses tant qu’on ne parle pas d’épousailles. Quand il s’agit de se caser, il préfère le neuf, l’odeur de sainteté. Ils y tiennent, et il faut le leur donner. C’est forte de ces réflexions que j’ai décidé de réviser mon tir. Plus question de livrer mon corps au premier venu pour une voiture ou une montre Cartier. Je vaux bien plus cher que ça. Je veux la respectabilité. Je veux de belles noces toute drapée et voilée de blanc. Je me vois gravir les marches d’un autel au bras d’un mâle qui prendra l’engagement solennel de prendre soin de moi et de notre future progéniture et... ».

– Mais, tu es folle ma belle, l’interrompit Foufoune, toute catastrophée. Tu es tombée sur la tête. Qu’est-ce qui t’arrive de tenir un tel discours ? Est-ce ce bellâtre qui te fréquente ces jours-ci qui fait miroiter à tes yeux cette vie de petite bourgeoise conformiste ? Est-ce pour lui que tu veux devenir une femme bien sur tous les rapports ?

– Ah ! Ah ! Ah ! Ouvre grand tes oreilles ma petite Foufoune ! car j’ai fait une trouvaille extraordinaire, lui rétorqua Nanouche.

– Sans blague ?

– Eh oui ! ma chère ! J’ai trouvé le moyen de mettre les hommes à mes pieds sans jamais plus m’allonger. De la vraie drague novatrice !

Foufoune émit un long sifflement admiratif et déclara :

– J’ai hâte, alors là, vraiment hâte d’en savoir plus long sur ton procédé. Entre nous, j’espère que tu le feras breveter avant que quelqu’un d’autre ne s’en empare.

– Il ne sera pas donné à toutes de pouvoir l’utiliser. T’en fais pas ! D’ailleurs, la première qualité à posséder pour y faire face, c’est l’audace. Une audace sans bornes.

– Ma chère, tu me fais trop languir, j’ai une telle hâte d’en savoir plus sur ta nouvelle méthode : séduire sans s’offrir ni s’ouvrir ni souffrir. Cela me permettrait de maintenir à distance Antoine, ce gros tas de lard suant et puant qui s’affale sur moi après ses orgasmes à faire pâlir un pur-sang anglais. Ma colonne vertébrale s’en trouve tout endommagée, ce qui m’occasionne de nombreuses visites chez le chiropracteur et le physiothérapeute, grevant ainsi mon budget mensuel d’au moins deux cents dollars.

– N’exagère tout de même pas ! Le gros tas de lard, comme tu dis, vient de t’offrir un salon tout neuf, et tu sais combien ça coûte un salon en cuir ? Tu ne vas pas me faire le coup de la petite fille de la gourde.

– La petite fille de la gourde ? C’est quoi exactement ?

– Ma chère, c’est l’histoire d’une fillette qui pleurait à chaudes larmes sans aucune raison apparente. Quand on s’enquit de la raison de sa peine, elle hoqueta avant d’avouer avoir perdu la gourde qui se trouvait dans son porte-monnaie. Son parrain eut pitié d’elle et tira de sa poche un joli billet tout neuf qu’il déposa au creux de sa main. À son grand éton nement, la petite se mit à pleurer de plus belle. Surpris, le parrain lui demanda ce qui n’allait toujours pas. Quelle ne fut sa consternation de l’entendre dire :

« Si je n’avais pas perdu la première gourde, j’en posséderais deux à l’heure actuelle ! »

Nadine qui s’attendait à faire rire son amie, fut déçue. Celle-ci, de toute évidence, n’avait pas l’air d’apprécier cette blague qui lui renvoyait sa propre image.

– Alors, tu accouches de ton idée oui ou non ? Ce n’est sûrement pas le moment de faire des digressions, rouspéta-t-elle.

– Ça va, te fâche pas ! Je voulais juste te taquiner un peu. Bon alors ! revenons à notre découverte ! Heu... heu, comment te dire... heu... est-ce que tu connais le fantasme commun à tous les hommes ?

– Plumer la poule, ma chère ! ta devinette n’est pas bien difficile.

– Et encore mieux que ça. Tu sais... les hommes, quand ils doivent faire la cour à une femme, savent d’avance quoi lui proposer. Ils devinent tout de suite ses fantasmes. S’ils sentent, une minute, que le rêve de cette femme est de se marier, ils lui offrent d’emblée une bague de fiançailles quitte à la reprendre quelques jours plus tard après avoir obtenu ce qu’il voulait vraiment. Alors il faut calquer leur attitude pour mieux les piéger.

– Ah, Nadine, tu m’agaces ! s’écria Florence, légèrement énervée.

Elle se leva brusquement et descendit s’accouder à la balustrade au bord de la piscine.

Nadine la suivit et s’excusa :

« Pardon, dit-elle, je comprends ton impatience. Mais je t’assure que ce que j’ai en tête n’est pas facile à avouer. Bon ! je me jette à l’eau ! Voilà... Le fantasme le plus puissant des hommes, c’est de voir deux femmes dans le même lit ».

Le sang de Florence ne fit qu’un tour dans ses veines et vint enfler ses tempes. Son cœur cogna à grands coups dans sa poitrine.

« Je ne comprends pas. Qu’es-tu en train... d’insinuer ? »

– Écoute, pas de panique ! Ce que je veux est très simple.

– Très simple... dis-tu ? Explique-toi.

– Oui, c’est simple. Pour séduire sans s’offrir ni s’ouvrir ni souffrir, il suffit de leur faire croire que nous sortons ensembles... que nous... sommes copine-copine. Tu comprends... ce que je veux dire ?

Florence, estomaquée, devint écarlate.

– Mais quel genre de marché es-tu en train de me proposer ? ... Écoute, ma grande, je veux bien t’aider, mais là, tu ne trouves pas que tu exagères un peu ? Même dans ma débauche, ma foi chrétienne a été sauve. Je suis une bonne catholique qui se rend à la messe tous les dimanches...

– Allons ! arrête Foufoune ! Ne me raconte pas d’histoires. D’ailleurs, ce que je te demande ne pourra en rien altérer ta foi, voyons !

– Mais tu es le diable venu me tenter dans le désert... Jésus, Marie, Joseph ! je suis une bonne fille, moi, malgré quelques écarts coupables, je l’avoue, et...

– Allons, allons ! ce que je te demande n’est pas bien méchant !

– Ah ça ! j’en suis convaincue ! Ce serait plutôt le contraire... ironisa-t-elle.

– Mais attends ! Attends que je t’expose mon plan au moins. Tu verras que ce n’est pas compliqué. Et t’en fais pas, notre foi sera sauve.

– Ma chère, je n’y vois plus très clair.

– Accorde-moi quelques minutes tout de même... tu m’interromps à chaque coup. Viens, retournons sur la véranda. Je vais te servir un bon scotch qui mettra K.O. tes scrupules et te permettra de reprendre tes esprits. Tu verras, il n’y a rien de sorcier dans tout ça.

Elle raccompagna son amie en passant son bras autour de sa taille. Elle sentit son corps frissonner contre le sien et comprit son trouble. À ce moment-là, elle sut qu’elle avait gagné la bataille.

Nadine l’installa gentiment sur une chaise longue, flatta sa joue de la main et partit lui chercher son whisky. Elle savait qu’elle lui plaisait et serait prête à n’importe quoi afin de garder son amitié.

Elle attendit que le breuvage fasse son effet pour lui exposer son plan.

A suivre...

Margaret Papillon, écrivain
20961 SW, 83 Ave
Miami Fl 33189

1987 (La Marginale, roman) - 2009, vingt-deux ans de carrière littéraire
e-mail : margaretpapillon@hotmail.com
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/papillon.html
http://www.Pikliz.com / http://vetasdigital.blogspot.com/ www.prodgentpromos.com








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