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Haïti : Anténor Firmin, le Philosophe - Par : Arthur Papillon

dimanche 28 juin 2009 par William Toussaint

Invité à vous entretenir sur un sujet capable de vous intéresser en tant qu’étudiants d’aujourd’hui dirigeants de demain, j’ai choisi à travers l’histoire d’Haïti, de vous retracer dans ses différents aspects la vie d’un homme qui, par sa vaste culture, a transcendé son époque.

Anténor Firmin, le philosophe !!
L’histoire crée des hommes, projette un bon nombre et en détruit plusieurs selon leur approche de l’humanité axée sur des théories qui souvent déconcertent ; mais réjouissent parfois les opprimés de toutes les catégories sociales.

Ces reflexions découlent de ma lecture de deux ouvrages qui, durant le siècle passé, ont dominé l’opinion nationale et internationale dont l’un ayant pour titre : « De l’inégalité des races humaines », est l’oeuvre de la noblesse française, signé du comte Arthur de Gobineau et l’aure d’un authentique haïtien d’origine africaine du nom d’Anténor Firmin réfutant la thèse de Gobineau en titrant son livre : « De l’égalité des races humaines ».

Qui était cet haïtien bravant tous les préjugés de son époque et toutes les difficultés que devaient lui causer des recherches approfondies pour élaborer la thèse, diamétralement contraire à celle de Gobineau ? C’est ce que nous allons nous efforcer d’établir pour bien situer Anténor Firmin.

Parlant de la personnalité humaine, le Dr Louis Mars dans son livre : « La crise de possession dans le voudou », a fait une analyse assez détaillée de la combien subtile et insaisissable est la personnalité humaine. Cependant, nous demeurons convaincu que celle de J. Anténor Firmin se révelera sans grande peine à celui qui sait questionner l’histoire.

Joseph Anténor Firmin naquit de parents humbles au Cap Haïtien le 18 octobre 1850 dans le quartier de la Faussette. Il mourut le 19 septembre 1912 en exil à St Thomas.

Dès son jeune âge, il se montra un timide et ne se mêla guère aux jeux des autres enfants de voisinage. Il aimait rester seul, ce qui laissa entrevoir déjà son esprit méditatif qui l’habilitera à traiter des plus hautes spéculations scientifiques. Il fit ses études primaires dans sa ville natale, aborda l’enseignement secondaire au Lycée National où il étudia sous le contrôle de professeurs compétents : Jules Nef, Lebosse, Gaubert... Doué d’une mémoire prodigieuse et d’une intelligence d’élite, il assimila les connaissances les plus variées avec une facilité surprenante. Mais tourmenté par la soif du savoir « il refit, rapporte Démétrius André, ses mêmes humanités qu’il avait déjà faîtes ». Il s’adonna à l’étude sérieuse du grec, du latin et de l’histoire, passa en revue tous les systèmes philosophiques et avait même des cahiers où il dissertait à ses heures de travail. Aussi, pour fournir un tel rendement, s’astreignit-il à une règle de vie des plus austères. Il ne sortait presque pas de sa maison ou, s’il le faisait, ce n’était que fort rarement ; le soir, pendant des mois pour se rendre dans les endroits retirés de la ville où aller, le jour, respirer l’air frais sur les hauteurs de Castel et de la Baie du Nord. Il nous en coûterait infiniment de ne pas rapporter ce trait important de la vie de Firmin qui tient de l’héroisme. C’était le 22 décembre 1867, Firmin avait donc à peine dix sept ans.Le président Geffrard tombe du pouvoir, emporté par la révolution dont Salnave est le général en chef. Nord Alexis, partisan du mouvement révolutionnaire trahit Salnave et dirige les cacos devant le Cap qu’il veut assaillir. Toute la jeunesse capoise se dresse, galvanisée par la bravoure légendaire de Salnave et va à la rencontre des troupes du général Nord Alexis.

La lutte s’engage, âpre ; les coups de feu tonnent. Les camarades de Firmin qui se trouvent près de lui sortent étonnés de sa hardiesse et de son sang froid. Il devient leur chef et leur passe des ordres. Bientôt, se mettant à la tête de ses compagnons au plus fort de la mêlée, Firmin, tel Capois bravant Rochambeau à Vertières s’approche de l’ennemi, le harcèle et arrive en face de Nord Alexis. Le combat, alors, devient plus dur ; plusieurs des compagnons de Firmin tombent à ses côtés tandis que lui-même, dédaigneux de la mort, s’avance en criant : « En avant ! », s’empare de la pièce de canon et monte dessus, l’ennemi reculant de toutes parts. Les survivants entrèrent au Cap en triomphateurs et parcoururent la ville avec la pièce de canon, le héros de la journée assis dessus. Ce furent des moments d’apothéose qui, depuis lors, inaugurent la popularité du futur homme d’Etat.

Après ce brillant fait d’armes, Firmin, loin de s’enorgueillir, n’en continua pas moins ses études et se mit à lire « La vie des hommes célèbres » de Plutarque. Mais, gêné de trop rester à la charge de ses parents et obligé de se soumettre à l’impératif du « Combat de la vie », il s’engagea dans le commerce. Il y débuta comme commis chez Frederick Stepenhocst. Le hasard voulut qu’il rencontra un allemand nommé Decloff, comptable et bon mathématicien. Il en profita pour apprendre la comptabilité et se perfectionner dans les sciences mathématiques. En outre, il étudia l’allemand et maîtrisa tellement cette langue qu’il se familiarisa vite avec les philosophes de la patrie de Goethe.

Puis, tour à tour, il embrassa l’Instruction Publique où il deviendra professeur à l’institution St Nicolas, dirigée par Nelson Desroches et ensuite Sous-Inspecteur des Ecoles de la circonscription du Cap, se passionera pour le journalisme et fondera en 1878 « Le Messager du Nord », journal politique, littéraire et scientifique qui deviendra l’organe de combat du Parti Libéral.

Dès l’année 1878, il abandonna donc la carrière de l’enseignement pour se jeter dans l’arène politique. Il était alors âgé de vingt huit ans. Lorsqu’on entreprend d’examiner la personnalité d’Anténor Firmin, le fait saillant qui s’impose à l’attention de quiconque se livrant à une telle démarche est l’importante contribution apportée par lui à l’intellectualité haïtienne.

Il fut l’un des rares haïtiens à tant produire. Toute sa vie, que ce fut dans son pays natal ou à l’étranger, il brûla du désir d’augmenter et de varier ses connaissances ; toute sa vie, il fut comme tenaillé par cet « omnivorisme intellectuel » dont parle Paul Bourget ; toute sa vie, il fut un étudiant. Aucune branche des connaissances humaines ne lui restait étrangère. Il étudia les sciences exactes, les sciences humaines , les sciences politiques, les belles lettres, le droit, la chimie, la physique, la mécanique, l’histoire, la psychologie, l’anatomie comparée, l’anthropologie, la linguistique, la géologie, la paléontologie, l’astronomie. Il parlait et écrivait l’anglais, l’espagnol, l’allemand et connaissait à fond le latin et le grec.

Mais il ne faudrait pas inférer que cette avidité de tout savoir provenait d’une sorte de dilettantisme intellectuel. Une idée fixe le hantait plutôt qui servait de leitmotive à toutes ses spéculations scientifiques : refuter la thèse de l’inégalité des races humaines soutenue par Arthur de Gobineau et pour prouver que la race noire fut à un moment de la durée, porteuse du flambeau de la civilisation. Et les conclusions de Firmin s’actualisent dans une étude faîte par Lord Raglan d’où il exprime cette idée : « On associe souvent l’idée de civilisation avec celle de la race blanche, en oubliant que les fondateurs de la civilisation avaient déjà un assez haut degré de civilisation à une époque où les blancs étaient encore à l’état barbare. Firmin s’offrit donc en holocauste à cette sainte cause de réhabilitation de sa race et c’est pourquoi, dans tous les domaines d’ordre intellectuel, politique et moral, il s’évertua à réaliser ce dépassement de soi qui caractérisa sa personnalité.

La cristallisation de ce rêve grandiose se reflètera alors dans une oeuvre monumentale qui, à sa parution, provoquera un profond émoi dans le monde scientifique international, et qui témoignera éloquemment en défaveur de la théorie de Gobineau relative à l’infériorité native du nègre, nous voulons citer « De l’égalité des races humaines ». Invitant tous les hommes de sa race à suivre son exemple, l’auteur s’écriera dans la préface de son livre avec cet élan de sincérité : « Mais à quel point ne serais-je pas particulièrement fier si tous les hommes noirs et ceux qui en descendent se pénétraient par la lecture de cet ouvrage, qu’ils ont pour devoir de travailler, de s’améliorer sans cesse, afin de laver leur race de l’injuste imputation qui pèse sur lui depuis longtemps ! Combien ne serais-je pas heureux de voir mon pays que j’aime et vénère infiniment, à cause même de ses malheurs et de sa laborieuse destinée, comprendre enfin qu’il a une oeuvre toute spéciale et délicate à accomplir, celle de montrer à la terre entière que tous les hommes noirs ou blancs sont égaux en qualité comme ils sont égaux en droit ».

Dans cet ouvrage, Firmin s’ingénie à démontrer en recourant à la méthode positive ; car la tournure de son esprit le portait à prouver au comtisme l’inanité de l’infériorité du nègre. Il interroge l’histoire de la civilisation humaine pour mettre en lumière le rôle important que l’Egypte a joué dans l’éducation des autres peuples. Il ruine, avec avantage, les allégations fantaisistes de l’egyptologue français Maspero et des orientalistes qui veulent attribuer aux Egyptiens une origine ethnique autre que celle dont ceux-ci se réclament. Pour cela, Firmin consulte le livre du baron de St-Yves d’Alceyfie intitulé « La mission des juifs » et celui d’un savant prélat français, Dessailles, « La race nègre et le paradis terrestre ». Il étaiera aussi son argumentation sur le témoignage des indigènes égyptiens : « Nous autres Egyptiens (Retous) à peau noire et les autres nègres de l’Afrique (Nahasi), de la même peau, nous sommes les enfants de Dieu tandis que les Européens (Tahennous) à peau blanche et les Asiatiques (Adomous) de la même peau sont de Sekhel, la déesse à la tête de lionne !

L’Erudit auteur ne négligea pas non plus de considérer les données anthropologiques pour ruiner les conclusions basées sur la craniologie. Il examinera minutieusement les procédés craniomiques et finira par se rallier au point de vue de Jean Finot qui, dans son livre « Préjugé des races », rejette la morphologie du crâne comme critèrium d’appréciation des valeurs raciologiques. « L’étude comparative des crânes humains, dit-il, révèle ce fait curieux que la dolichocéphalie qu’on a voulu nous imposer comme l’aristocratie des humains, se rencontre surtout chez les peuples sauvages et primitifs ».

Puis, pour montrer la perceptibilité de la race noire, il choisira des exemples parmi ses compatriotes qui se sont élevés à un haut degré de culture intellectuelle et morale. On a fait à Firmin le reproche immérité de n’avoir rien apporté de personnel dans son livre. Mais on ne s’est pas rendu compte que c’est le sujet envisagé qui postule une telle méthode. Pour cela donc, il devait, pour que son travail fut scientifique, exposer d’abord les thèses de ses contradicteurs et les refuter ensuite pour une documentation rigide et solide. S’il fit preuve d’érudition, il en fut aussi d’intelligence.

Cependant, quoi qu’on dise ou qu’on pensât de l’ouvrage, Mr Frédéric Passy, le 22 juillet 1892, à l’académie des sciences morales et politiques, l’apprécia ainsi : « Le livre de Mr Firmin plaide éloquemment la grande cause de l’égalité des races humaines. L’auteur traite de remarquable façon les questions de droit, de morale et de liberté en un mot, toutes celles qui touchent à la dignité humaine et cela avec une abondance d’arguments qui attestent de sa part autant de connaissances que de travail. Anthropologie, histoire ou linguistique, caractères ou aptitudes cérébrales, rien n’échappe à ses patientes et minutieuses investigations.

« En somme, Firmin fait preuve, en ce volume, d’une érudition vraiment extraordinaire ; il ne faudrait pas beaucoup d’exemples d’une pareille puissance de travail pour réduire au néant la prétendue infériorité originelle du cerveau nègre ». Fin de citation

Si « De l’Egalité des races humaines » demeure l’oeuvre maîtresse de Firmin, il publia en outre d’autres ouvrages non moins importants, tels que « Une défense », 1892. « Mr. Roosvelt, Président des Etats-Unis et la République d’Haïti », (1905) « Lettres de St-Thomas », 1910.

Firmin n’eut pas seulement le culte de la race, il fut aussi un patriote sincère et dévoué qui lutta toute sa vie pour relever le prestige de son pays à l’étranger : « Mr. Roosvelt, Président des Etats-Unis et la République d’Haïti », qui parut à Paris en 1905, ne visa pas un autre but. Dans ce livre, le sociologue retrace l’histoire de la grande République étoilée et fait ressortir, par un exposé simple et clair, de quelle façon le peuple américain s’est rendu digne de la liberté et de l’égalité par le souci constant de bien faire. Puis. Etablissant un parallélisme entre l’évolution des Etats-Unis et le retardement social de la République d’Haïti, il exprima le désir que sa patrie tire parti des leçons données par le peuple américain.

Cette régénération ne peut et ne doit se réaliser que si nous abandonnons les vieux préjugés et les vieilles routines, « si les haïtiens ne se décident pas, dit-il, à jeter un regard rétrospectif sur leur passé à sentir la nécessité de changer d’habitude, en abandonnant tous les préjugés intérieurs qui expliquent le retard de notre développement national. Il ne servira de rien que le meilleur concours nous vienne du dehors ; si nous ne nous redressons pas dans un effort résolu pour nous lancer virilement hors de l’ornière où nous avons trop longtemps trébuché. Notre destinée, en dernière analyse, doit être notre propre ouvrage ».Fin de citation. « Une défense », contrairement à « De l’égalité des races humaines » et « Mr. Roosvelt, Président des Etats-Unis et la République d’Haïti » qui ont montré l’érudit, l’amant passionné de la race et le sociologue désireux de voir son pays évoluer ; « Une défense », disons-nous, révèle l’homme d’Etat probe, honnête, soucieux du respect de sa personnalité.

Il se défend de l’accusation portée contre lui par Mr. Stewart, son successeur au ministère des finances sous le président Hippolite d’avoir ; je cite « flagramment violé le texte formel de l’article 164 de la constitution et celui des articles 3 et 4 de la loi portant fixation du budget de dépenses de l’exercice 1890-1891. Avec des pièces justificatrices et des chiffres à l’appui de sa défense, il démontre, avec aisance, l’injuste accusation de son successeur. En lisant l’ouvrage, on y sent passer toute l’indignation d’un grand caractère et d’une âme fière blessée dans son honneur, voyez-le dans ce passage qui termine sa défense : « Au pays de dire, de nous deux, quel est le patriote, quel est le citoyen soucieux de sa dignité nationale, économe des intérêts généraux et assez courageux pour accepter des responsabilités honorables lorsqu’il devait en résulter la consolidation de la paix publique ? Ma vie politique est immaculée. Elle a été entièrement consacrée au relèvement matériel et moral de mon pays, pour la glorification de ma race, sans que j’aie ambitionné d’autres récompenses que la satisfaction intérieure du devoir accompli ». Fin de citation.

Nous nous en voudrions de ne pas mentionner après « Une défense », un autre remarquable de Firmin : « Lettres de Saint Thomas », édité à Paris en 1910. Le genre epistolaire est adopté dans ce volume. L’auteur y traite des questions de Droit. L’étranger peut-il être emphythéote en Haïti ? Il y combat une thèse juridique soutenue par Solon Menos que celui-ci adressa à la société de législation à Port-au-Prince.

Dans le deuxième chapître, « Haïti et la langue française », l’ironique épistolaire se consacre à de la linguistique. Il prend part à des débats intéressants concernant le vieux français et la langue latine dans les lettres adressées à Mr. Adolphe Bresson, directeur des Annales. Son opinion y a toujours prévalu.

« Haïti et la confédération Antilienne », tel est le titre du troisième chapître des « Lettres de St-Thomas ». Dans une lettre, Mr. Carvajal ou « carvalal » demanda à Firmin de lui prêter son concours en vue d’arriver à la création d’une conférence antilienne.

L’idée est noble et excellente en soi, car c’eut été pour le bonheur des Antilles, mais Firmin en trouve la réalisation difficile étant donné l’hétérogénéité sociologique des « groupements politiques » antilliens. Aussi refondit-il à F. Carvajal en sociologue avisé, je cite : « votre idéal est infiniment attrayant et élevé, il faut le respecter ; mais sa réalisation pratique réclame une longue gestation de l’idée inspiratrice facilitée par une heureuse évolution des éléments humains appelés à s’en pénétrer pour le grand honneur et la plus grande gloire de cet Archipel des Antilles ». Fin de citation.

Quant au quatrième chapître : « La population d’Haïti », l’éthnologue y émet des considérations statistiques et démographiques sur la population haïtienne qui n’a jamais été dénombrée scientifiquement.

Le cinquième chapître envisage l’enseignement public en Haïti. L’auteur y passe en revue le progrès accompli dans ce domaine à Cuba, Puerto Rico, la Jamaïque, en République Dominicaine et au Japon.

Comparativement à ces pays, il constate que nous piétinons sur place et que rien n’est encore organisé pour répandre l’enseignement primaire dans nos masses. Il en rend responsable nos classes dirigeantes dont l’idéal paraît être de conserver soigneusement l’ignorance de la masse, afin de s’en servir comme un marchepied et d’en tirer tous les profits aussi sordides qu’égoïstes.

Enfin dans la sixième et dernière partie du livre, Anténor Firmin ne s’attache pas à étudier la mentalité haïtienne, comme le titre l’indique, mais il combat, de préférence, la pré-excellence de l’éducation anglo-saxonne préconisée par Desmoulins sur l’éducation latine. Pré-excellence que de jeunes haïtiens vantent à l’envi, alors qu’en France la doctrine de Desmoulins est plongée dans l’oubli. Puis, dans de longues considérations historiques et sociologiques, il expose l’origine du peuplement de la Grande Bretagne, peuplement dû aux Nornands Français. En résumé, l’Angleterre est habitée par une population mixte, composée d’une race autochtone inconnue, des anciens Bretons d’origine celtique, des anciens Romains de pure race latine, des saxons et des Angles d’origine germanique et surtout des Normands d’origine Française. » Fin de citation.

Il continue plaidant la cause de la culture latine. Ebloui par le déploiement de la richesse et des entreprises colossales, soit dans la Grande Bretagne, soit des Etats-Unis, on ne veut plus reconnaître aucun mérite à la haute culture du coeur et de l’esprit, pas plus à la splendeur de l’esthétique qu’à l’eurithmie de la sociologie.

Nous venons de considérer brièvement les quatre principaux ouvrages d’Anténor Firmin et nous avons essayé d’en examiner les idées essentielles, mais il a fait paraître d’autres publications que nous nous contenterons simplement de citer, le cadre de cette étude ne nous permettant pas de les envisager ici. Ce sont : Une étude sur le « Passage de Vénus ». 1882, la France et Haïti, conférences prononcées à Paris 1891/1892, les chemins de fer à voie étroite en Haïti, publications parues dans le journal « L’opinion nationale » à Port-au-Prince, 1895 ; Le Budget et les Finances haïtiennes, 1896-1898 ; Diplomates et Diplomatie, Cap Haïtien, 1899. « L’effort dans le Mal » paru à Puerto-Rico, 1911.

Pour être chef, il faut avoir du prestige. Non seulement celui acquis par une éducation physique et intellectuelle qui confère, il faut en convenir un relief superficiel à la personnalité, mais aussi et surtout, du prestige moral, qualité intrinsèque obtenue par la pratique constante des hautes vertus spirituelles et civiques qui constituent le soubassement de toute vraie personnalité. Ce genre de prestige, en plus des deux autres, il l’avait aussi. C’est pourquoi le Firminisme exerça une influence si grande sur les esprits cultivés et sur le peuple que Frédéric Marcelin, adversaire de Firmin, après avoir assisté à l’explosion de sympathie et d’enthousiasme à laquelle donna lieu l’affaire des Gonaïves, ne put s’empêcher de s’exclamer : Le Firminisme n’est pas une doctrine politique, c’est une maladie.

Ce prestige moral qui, malgré Firmin, encadrait sa personne, imposait naturellement le respect et le rendait jaloux de son honneur et de sa dignité, ce prestige moral lui faisait attribuer l’épithète de hautain par ses ennemis. Mais ils ne comprenaient pas que les grands hommes, les nobles caractères diffèrent et se distinguent toujours du commun des mortels par un je ne sais quoi qui se confond avec leur moi. Ainsi ils ne pouvaient pas comprendre vraiment le comportement de Firmin qui souffrait en la compagnie de la médiocrité et de la bassesse. Il se sentait gêné quand il se trouvait dans une atmosphère d’hypocrisie et d’insécurité. La vérité c’est que par sa haute droiture morale, il n’appréciait pas dans ses relations les lâches complaisances, ces petites hypocrisies de gestes et de langage, ces mots insincères qui plaisent tant aux hommes, en général aux haïtiens . » fin de citation ... Pradel Seymour qui continue : « On le traita aussi de vaniteux. Comment ne l’aurait-il pas été, étant donné le milieu infernal qui cherche à l’écraser. Quand il se déclarait « préparé comme par un » dans son ouvrage, « Une défense », c’était une réaction psychologique compensatrice contre le vandalisme social qui conspirait sa perte. « Préparé comme par un » signifiait aussi un acte de défoulement, une affirmation de sa personnalité, une assurance en sa valeur contre sa nature timide qu’il voulait maîtriser. Cette attitude vaniteuse déclare Seymour Pradel qu’on lui prêta au lieu d’être un état individuel, consistait plutôt en un mécanisme de défense contre le milieu social et son tempérament timide. Firmin, rapporte Seymour Pradel, m’avouait qu’il était un timide. Il s’efforçait de ne pas le paraître ». Fin de citation.

On ne pardonnait pas à Firmin qu’il puisse rester un caractère droit, un homme qui ne déviât jamais d’une ligne de conduite qu’il s’était assignée. Il lui répugnait de participer aux tractations louches dont usaient d’autres pour briguer la présidence.

Ce sont ces contingences au-dessus desquelles il a plané qui nous portent à penser avec le grand historien, Pauléus Sanon, et je cite « Si le pays n’a pas eu à bénéficier autant qu’il eut été désirable, des talents du patriotisme de l’intégrité d’Anténor Firmin, c’est à l’absence de ces conditions de fairplay qu’on le doit. Il y a là un fait qu’on ne saurait évoquer en doute et que nous devrions avoir le courage de regarder en face. Plus que les erreurs passagères de celui-ci ou de celui-là, ce fait explique à lui seul pourquoi les haïtiens les plus éminents de la classe civile se sont vus presque tous écartés de la présidence de la République au profit d’individualités qui ne les valaient pas ». Fin de citation.

Ayant considéré la personnalité d’Anténor Firmin au triple point de vue intellectuel, politique et moral, nous croyons ainsi avoir objectivement étudié l’homme en nous basant sur ses oeuvres et sur des documents biographiques dont nous aurions voulu être sûrs.

Aussi sommes-nous en droit de penser que, par la transcendance de son esprit, par l’envoûtement que le Firminisme provoqua chez la génération d’alors et par sa grandeur morale qui lui permit de dominer son époque, Firmin fut un philosophe assorti d’un leader dans le sens le plus large du terme. Leader intellectuel, il le fut doublement. Pour sa patrie d’abord, car n’est-ce pas lui qui, le premier, entreprit l’étude des problèmes de la communauté haïtienne suivant les normes scientifiques ? N’est-ce pas lui encore qui, le premier, orienta sérieusement les esprits vers l’initiation des disciplines ethnotiques en écrivant « De l’égalité des races humaines » ? Firmin n’éleva-t-il pas l’amour de la race à la hauteur d’un culte ? Son livre, « De l’égalité des races humaines », aurait pu avoir comme sous-titre, « De la réhabilitation de la Race Noire ». Tous ses écrits, conférences, discours, transpirent ce sentiment d’appartenance raciale. Il y concentra tout ce qu’il y eut en lui de ressources intellectuelles et de possibilités spirituelles pour acquérir cet esprit encyclopédique et démontrer à nos détracteurs ce que peut un échantillon de la race noire. Leader politique, il ne le fut pas moins : Il fonda un parti qui réunissait dans son sein la majorité de l’élite intellectuelle et morale du pays et dont le programme consista en le relèvement matériel et moral des masses urbaines et rurales.

Dans divers postes ministériels qu’il occupa, il justifia sa sincérité en cherchant toujours à soulager la misère du peuple, que ce fut dans les finances ou le commerce.

En tant que leader politique, non seulement il fut un doctrinaire, mais aussi un homme d’action qui, dans plusieurs tentatives demeurées infructueuses, voulut toujours partager avec ses partisans les ennuis rencontrés dans les emplois de Mars !

Du leader moral enfin, nous ne pouvons mieux apprécier la personnalité d’Anténor Firmin qu’en parodiant ce qu’on a déjà dit au théatre de ce grand dramaturge du 17ème siècle. Sa vie fut une école de grandeur d’âme. Il consacra, en effet, toute son existence à lutter loyalement ou pour se défendre contre les calomnies et les accusations injustes, ou pour se constituer en apôtre du relèvement de sa patrie et de sa race. Quant à son attitude vis-à-vis des hommes, s’il les méprisait un peu parce qu’il les connaissait bien, il ne les haissait nullement. Sur ce point, laissons parler Pradel, le confident favori de ses intimités. Je cite : « Les hommes, Firmin les connaissait bien. Je crois fort qu’il les méprisait un peu, pourtant jamais je ne l’entendais dire du mal de ses pires ennemis, de ses plus irréconciliables adverssaires. Il les jugeait parfois sévèrement, mais de très haut, avec la sincérité d’un penseur et l’impartialité d’un historien ». Fin de citation
Psychologiquement, Firmin eut cette « habitude de moi » dont parle Henri Delacroix. C’est pourquoi il garda cette unité et cette identité dans son comportement moral en dirigeant constamment son action vers le bien, le beau et le noble. Pour cette raison aussi, il concentra dans son subconscient cette capacité de réflexion qui le fit tant souffrir moralement. Pour cette raison encore, cette laborieuse incubation devant se sublimer dans un sursaut d’inspiration géniale et se traduire, dans le testament du grand sacrifié, par cette vision combien prophétique de l’avenir du pays.

Firmin, dans « L’effort dans le mal », à la page 34, a déclaré et je cite : « Homme je puis disparaître sans voir poindre à l’horizon national l’aurore d’un jour meilleur. Cependant, même après ma mort, il faudra, de deux choses, l’une : ou Haïti passe sous une domination étrangère, ou elle adopte résolument les principes au nom desquels j’ai toujours lutté et combattu, car au vingtième siècle, et dans l’hémisphère occidental, aucun peuple ne peut vivre indéfiniment sous la tyranie, dans l’injustice, l’ignorance et la misère. »(T.P.S.V.P.)

Seul un patriote dont le vévu s’enracine au plus profond de l’âme nationale aurait visionné au plus tréfond de son être ce qu’Haiti a vécu et vit encore de nos jours.

Honneur et gloire à la mémoire de ce monument de l’histoire nationale qu’est Joseph Anténor Firmin.

Arthur Papillon

Source : Le Nouvelliste du 24 juin 2009








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