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Entrevue avec l’Economiste Jacques Bernard

dimanche 26 octobre 2008 par Robert Benodin

Thèmes de l’Emission de la semaine - par : Robert Benodin

Orlando le 24 octobre, 2008

Actualités Politiques : Grandes Lignes
Bonsoir chers auditeurs. Vous écoutez sur les ondes de Radio Classique Inter, l’émission Actualités Politiques, Grandes lignes, animée par Robert Bénodin.

Nous avons avec nous, sur les ondes de Radio Classique inter, L’économiste et banquier Jacques Bernard, opinant sur la crise économique et financière mondiale.

Jacques Bernard, nous vous souhaitons la bienvenue les ondes de Radio Classique Inter.

RB : Depuis tantôt un mois le monde financier est en proie à de grands bouleversements dont la manifestation externe est l’effondrement du marché de la bourse et la manifestation interne le gel du crédit commercial de banque à banque.
Pouvez-vous succinctement expliquer ce qui se passe dans le domaine financier en des termes compréhensibles ?

JB : Je dirais au prime abord qu’il faudrait considérer 3 éléments fondamentaux qui ont un impact sur la crise financière mondiale. Nous avons premièrement les prêts immobiliers à haut risque, ce que nous appelons le subprime. Ceci est dû au fait que depuis les années 2001, les Etats-Unis ont suivi une politique monétaire expansionniste. Il était facile d’octroyer du crédit aux consommateurs qui voulaient un prêt hypothécaire. Le problème qui se pose, est qu’il y a eu un instrument financier qui existait déjà qui a connu une très grande expansion après 2001, la « Sécurisation ». C’est l’émission de titre représentatif d’un bloc de créance négocié, vendu et revendu sur le marché financier à plusieurs reprises. Une banque qui octroie un prêt à un client, a la possibilité de vendre le prêt sur le marché financier. Ceci produit deux effets importants. Le premier est que la banque se débarrasse du risque que représente le prêt. Le second la banque renfloue sa liquidité. C’était le rôle que Fannie May et Freddie Mac ont joué dans ce système. Les banques d’investissement ont pénétré le marché, forçant ces deux institutions à accepter les prêts hypothécaires de clients très peu solvables. Donc le créancier hypothécaire après avoir transféré son risque, renfloue sa liquidité, et est en position pour continuer à octroyer des prêts hypothécaires à d’autres clients à haut risque.
Malheureusement, avec l’augmentation de la circulation de la monnaye dans l’économie américaine, et par le biais de cette technique financière augmentant la liquidité au niveau des banques, elles commençaient à octroyer des prêts à des clients qui ont très peu de capacité de remboursement de leur dette. En réponse à cette pression artificielle de la demande et anticipant une croissance continue de cette demande, les constructeurs de maison ont sensiblement augmenté l’offre immobilier au-delà du point d’équilibre du marché. Le corollaire, est que les prix des biens immobiliers ont chuté de 20 à 30%. 8.8 Millions, soit 11% du total des propriétaires de maison, n’ont plus d’équité. Leur hypothèque dépasse la valeur marchande de leurs maisons. Pour vous donner une idée de ce qui se passe. Sur le marché hypothécaire, 9.2% des crédits sont insolvables. Il y a une crise à ce niveau là. On commençait déjà à sentir un certain malaise au niveau de l’économie américaine.
Il y a aussi un deuxième facteur tout aussi important, la monté des dérivatives. Les dérivatives en général, sont un instrument financier dont la valeur dérive à partir d’un autre actif. Il existe des dérivatifs pour toute sorte de commodité, les futures, les créances conditionnelles, les options, les bons etc. Ces produits dérivés sont régulés par plusieurs institutions aux Etats-Unis. Les transactions son réglées à travers une chambre de compensation, le « Clearing House ». Ce type de dérivatif régulé ne constitue pas un problème majeur pour le système bancaire. Cependant, il y a un autre type de dérivatif à crédit qui s’appelle le « Credit Default Swap » (CDS). En effet c’est une assurance du risque de crédit. C’est une dérivative dont la valeur dérive à partir du risque de défaillance de celui qui emprunte. En d’autre terme, c’est une police d’assurance, non régulé. C’est ça la différence majeure. Les dérivatives qui sont générées à partir de ces crédits, ne sont pas régulées sur le marché américain. C’est ce qui va créer énormément de problème pour le système financier aux Etats-Unis et à travers le monde.
Ce nouvel instrument le CDS a été créé par JP Morgan, tout au début de la crise financière asiatique en 1997 pour protéger le portefeuille de la banque. Par la suite JP Morgan et les autres banques d’investissement, ont répandu cette pratique dans tout le système bancaire mondial. Ces CDS comprennent tous les types de crédit, les obligations hypothécaires, les subprimes, les bons municipaux, les dettes des corporations et d’autres crédits à très haut risque. Malgré le risque inhérent à ce type de produit financier, les agences d’évaluation tel que Standard & Poor et Fitch, leur accordaient des cotations favorables « AAA », ce qui est l’équivalent de la cotation des bons du trésor américain. C’est un cas de conflit d’intérêt parce que les agences sont payées par l’émetteur des titres. Les acheteurs se précipitaient pour en acheter à cause du fait qu’ils étaient cotés au même titre que les bons du trésor américain. Il y avait une grande demande pour ce type d’instrument financier. Ils sont négociés partout dans le monde, et se revendent jusqu’à 15 fois, sans taux de réserve obligatoire. Ils ne sont pas régulés. Aucun des opérateurs ne se soucient de la capacité du dernier acheteur de couvrir la dette en cas d’insolvabilité, puisque le marché était totalement libre, dépourvu de toute régulation. Ces opérateurs comprenaient les banques d’investissement, les compagnies d’assurance, les Hedges Funds, les banques commerciales, les corporations, les fonds de pension etc. La taille du marché aux Etats-Unis d’après le US Office of the Controller of the Currency, le marché des CDS est à 16.4 trillions de dollars US, alors que le PNB des Etats-Unis n’est que de 13.8 trillions. A l’échelle mondiale les CDS représentent 58 trillions de dollars, comparé au PNB mondiale de 60 trillions de dollars. C’est un instrument financier tellement risqué que Warren Buffet avait déjà sonné l’alarme, en les appelant « Financial weapon of mass destruction ».
Nous avons déjà dit qu’il y a les subprimes et les dérivatives. Maintenant la questions de « Hedges funds », c’est un troisième élément qui explique la situation financière au niveau des Etats-Unis et du monde. Ceux sont des fonds d’investissement privé avec un nombre limité d’investisseurs accrédités. Ces fonds ont un niveau élevé d’endettement avec un ratio de 30 pour 1. C’est-à-dire pour chaque dollar de capital, il y a 30 dollars d’emprunt. Ceux sont des instruments spéculatifs à très haut risque. Ils ont par exemple des ventes de stock sans couverture, ce qui est appelé le « Short Selling », les options, les CDS. Ceci se faisait dans une absence totale de transparence sur les transactions de ces fonds. Il n’y avait aucune régulation de ces fonds. Et 75% de tous les Hedges Funds sont enregistrés aux îles Cayman. Les Hedges Funds représentaient le véhicule de mobilité des CDS, avec un risque systémique extrêmement dangereux pour le marché mondial. Il ne faut pas oublier la faillite de long terme capital management avec 125 milliards de dollars d’actif.
L’effet combiné et l’interdépendance des 3 facteurs subprime, dérivative, Hedges Funds, ont failli renverser tout le système financier international. La faillite de Lehman Bros, n’était qu’un point de départ pour l’effet domino qui a résulté. A partir de ce moment tout le système financier a cessé de fonctionner et les crédits étaient gelés. La confiance ne régnait plus. Les banques ne pouvaient plus estimer l’état du bilan de leurs compétiteurs, ne sachant pas leurs engagements aux subprimes, dérivatives, et Hedges Funds. Le crédit interbancaire s’arrêta, ainsi que le crédit des meilleurs clients de banques. Il fallait conserver le plus de liquidité possible pour faire face aux retraits qui devraient s’ensuivre. Ceux sont ces facteurs qui expliquent la faillite des 5 banques d’investissement de Fannie May et de Freddie Mac, de Washington Mutual, de Wackovia, de AIG, et beaucoup d’autres banques régionales.

RB : En dépit des problèmes provoqués par les Hedges Funds, continueront-ils à exister ?

JB : Certainement ! Le Congrès américain est en train de recueillir des témoignages de tous les acteurs et des régulateurs qui ont faillit à leurs taches. Ce qui en résultera, ce sera la régulation des Hedges Funds des dérivatives.

RB : Vous avez dit que les Hedges Funds fonctionnent avec un ratio de crédit de 30 pour 1 ?

JB : Des fois beaucoup plus. Il y a des Hedges Fund qui fonctionnent avec un ratio de crédit de 100 pour 1. C’est extrêmement spéculatif. Dans un investissement, si vous avez un ratio de 1 sur 30 et que vous perdiez à peu près 3.5%, vous perdez votre capital. Les créanciers se présentent immédiatement à votre porte. C’est ce qui est arrivé à AIG. La AIG avait une filiale qui était très impliquée dans les CDS. Quand cette filiale ne pouvait pas rembourser, et n’ayant pas la liquidité nécessaire, le gouvernement est intervenu pour injecter 112 milliards de dollars pour pouvoir maintenir AIG. L’effondrement du AIG aurait un impact catastrophique sur tout le système financier international.

RB : Selon ce qui se dit dans le milieu financier JP Morgan aurait précipité la faillite de Lehman Brothres en gelant 17 milliards de dollars d’actifs au moment où il en avait le plus besoin. Ceci a eu l’effet de domino sur presque toutes les grandes entreprises de Wall Street et la plupart des poids lourds de la finance en Europe, au Japon et en Chine, font partie des créditeurs importants de Lehman Bros. Certaines banques comme la belgo néerlandaise Fortis et la franco-belge Dexia n’ont été sauvées de la faillite que par l’intervention des pouvoirs publics qui les ont nationalisées.
Qu’est-ce que JP Morgan a gagné en gelant ces fonds ? C’est de là qu’est parti la crise de crédit commercial gelé ?

JB : Je dois apporter une petite rectification. JP Morgan n’a pas vraiment gelé 17 milliards de dollars destinés à Lehman Bros. JP Morgan étant la banque qui traitait avec Lehman Bros et était en quelque sorte un broker. Lehman Bros avait à JP Morgan des titres estimés à 6 milliards de dollars. JP Morgan a dévalué ces titres et a demandé à Lehman Bros de déposer 4 milliards de dollars de titres ou de cash. Il y a une règle très obscur de la comptabilité financière, qui veut qu’un titre soit évalué à sa valeur marchande, même si la date d’expiration soit dans le futur, parce qu’on ne peut pas établir la valeur du titre dans le futur.. Puisque le marché commençait à décliner, JP Morgan a dévalué les titres de Lehman Bros, et a exigé du cash. N’ayant pas de cash à offrir à JP Morgan, Lehman Bros a tout essayé pour sauver la situation. Son président a contacté toutes les grandes banques américaines, Bank of America, City Bank, AIG qui n’avait pas encore eu ce problème de liquidité, GE, les Chinois etc. Il a été un peu partout. Malheureusement il n’a pas pu trouver de preneur pour Lehman Bros.
Ce qui est étrange dans tout ceci, il a demandé à la Federal Bank de New York de faire une exception en ce qui concerne cette règle de comptabilité financière « Mark to Market », pour ne pas dévaluer les titres. Ceci a été refusé. Lehman Bros a demandé à la Federal Reserve Bank la permission de se convertir en banque commerciale. Ceci lui a été refusé. Sans alternative, Lehman Bros a déclaré faillite.
Mais ce qui est étrange dans cette histoire, c’est qu’une semaine après la faillite de Lehman Bros, la Federal Reserve Bank a accordé à Goldman Sax et à Morgan Stanley, la possibilité de se convertir en banque commerciale et de faire une exception pour ne pas dévaluer les titres qui étaient en leur possession. Lehman Bros n’existe plus. Il a été écartelé.

RB : On constate qu’il y a eu un refus de la part du gouvernement des Etats-Unis d’aider Lehman Bros. Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi d’aider les deux autres banques ?

JB : C’est une question très pertinente. Je me suis posé aussi la même question. Tout ce que je peux dire, est qu’Henry Paulson qui est le Secrétaire d’état du trésor, fut le président de Goldman Sax. Il y a des dessous qui ne sont pas évidents. Ce qui a été refusé à Lehman Bros, a été accordé une semaine après sa faillite, à Goldman Sax et à Morgan Stanley.

RB : Quelles seront les critères utilisés pour déterminer l’éligibilité d’une banque à recevoir une partie de ces $700 milliards ?

JB : Malheureusement ni le Département du trésor, ni la Federal Reserve Bank n’a établi des critères transparents d’éligibilité pour l’accès à ce fond. Ce pouvoir discrétionnaire de choisir les gagnants et les perdants devrait inquiéter tout un chacun et particulièrement le Congrès américain, étant donné les conditions obscures qui ont mené à la faillite de Lehman Brothers. Hier encore, il s’est produit un cas assez troublant. Le Département du Trésor a refusé une injection de capital à la National City Bank of Cleveland, arguant que le bilan de la banque était trop faible pour la sauver. Cependant, $7.7 milliards ont immédiatement été donnés à PNC Financial Services Group, une banque de Pittsburg, pour acheter National City Bank au lieu d’être utilisé pour générer de nouveaux prêts dans l’économie selon l’esprit du Congrès américain. Des $7.7 milliards, $5.8 milliards ont été utilisé pour faire l’acquisition de National City Bank.
Encore plus troublant est le fait que le Vice Chairman de PNC Financial Services Group n’est autre que Mr. Bill Demchak, l’inventeur des Credit Default Swaps (CDS), quand il travaillait à JP Morgan vers la fin des années 90. Ces dangereuses dérivatives sont beaucoup plus responsables de la crise financières que n’importe quels autres instruments financiers.

RB : A la réunion des ministres des finances des G7 à Washington, on a adopté l’approche britannique, la recapitalisation des banques par l’achat de « preferded stock » au lieu de l’achat des subprimes.
Pourquoi ?

JB : On a couvert les subprimes, les dérivatives, et les Hedges Funds. Je ne crois pas que problème majeur a été les subprimes. C’était néanmoins un problème. Le problème majeur c’est surtout les dérivatives. Ceux sont les dérivatives qui ont gelé le crédit, parce que personne ne pouvait évaluer le bilan d’une banque ou d’une compagnie. Les compagnies qui ont un excès de liquidité investissent. La question a toujours été la liquidité. Le premier ministre anglais, qui était au préalable le ministre des finances de son prédécesseur, l’a bien compris. C’est pour cela qu’il s’est concentré sur la question de crédit. Il est remarquable qu’après avoir annoncé que le département du trésor avait décidé de mettre 700 milliards de dollars à la disposition des banques pour la question des subprimes la bourse a continué à chuter, comme si aucune action n’a été prise. Parce que, dans la perception du marché en général, c’était plutôt une question de crédit. Naturellement les subprimes ont quelque chose avoir aussi.
Donc il fallait adresser directement la question de crédit. Des 700 milliards de dollars, monsieur Paulson s’est rendu compte qu’il fallait suivre l’exemple britannique. Autrement l’économie américaine irait vers une dépression. Des 700 milliards de dollars, ils ont pris 250 milliards pour recapitaliser les banques. C’est ainsi qu’ils ont injecté 25 milliards à JP Morgan, 25 milliards à Bank of America, 25 milliards à City Bank, 25 milliards à Wells Fargo. Goldman Sax et Morgan Stanley ont trouvé chacune 10 milliards. Le reste a été réparti à d’autres banques aux Etats-Unis. Ça c’est une première façon d’augmenter la liquidité.
Le gouvernement a choisi contre ce montant d’acquérir des « Prefered Stocks ». Parce que en achetant ces genres d’action on n’est pas mêlé aux affaires de la banque. Le détenteur de ces actions n’a pas le droit de vote, mais reçoit des dividendes. Le gouvernement ne sera pas impliqué dans la gestion de ces banques. Il y a deux raisons pour lesquelles le gouvernement a choisi de faire l’acquisition de ces actions. Une raison politique, l’électorat américain commençait à s’inquiéter du volume d’argent que l’on donnait à Wall Street. La deuxième raison, est qu’on s’est rendu compte que le public qui retirait leurs dépôts des banques, achetait des bons du trésor avec. Il y avait quand même une certaine confiance au niveau du gouvernement américain. Si le gouvernement achète des actions de ces banques, le gouvernement appuie ces banques. Il ne leurs permettra pas de faire faillite. La confiance du public serait rétablie.
D’autres actions prises, la FDIC a augmenté les garantis des dépôts de 100 milles dollars à 250 milles dollars. Un couple peut avoir un compte au nom du mari et l’autre au nom de la femme. Une famille peut être assurée pour 500 milles dollars. Ils ont implicitement garanti le crédit interbancaire, parce que les banques n’acceptaient plus le document commercial que les compagnies américaines émettaient pour le financement de leur inventaire. Ils ont été même plus loin. La Federal Reserve Bank a accepté pour la première fois de financer des manufactures. Une manufacture peut vendre ses instruments financiers à la Federal Reserve Bank. C’est une première dans l’histoire du monde bancaire aux Etats-Unis. Ils ont changé cette règle de comptabilité « Mark to Market » , pour que les Hedges Funds, les banques commerciales, et les banques d’investissement, ne soient pas obligés de réduire la valeur des titres qui sont en leur possession. C’est le Security and Exchange Commission qui va déterminer les valeurs à attribuer à ces titres.
On parle de nouveaux stimulants fiscaux pour maintenir la demande. Et très récemment même avec la garantie pour les fonds mutuels, parce qu’ils n’avait pas de garantie. Ça fait seulement 3 jours que la Federal Bank a alloué 540 milliards de dollars aux fonds mutuels, pour augmenter leur liquidité et les aider à rembourser les clients qui viennent convertir leurs titres en liquide. Ces dispositions vont avoir un impact sur le marché du crédit. Nous voyons déjà que le LIBOR a déjà diminué son taux. Ceci va lentement relancer le marché du crédit.

RB : Je vois que le gouvernement a donné de l’argent aux banques les plus solides, mais pas à des banques faibles qui ont besoin désespérément de liquidité ?

JB : Je vous assure que ces banques ont beaucoup de problèmes de liquidité. La City Bank par exemple, a des problèmes de liquidité, parce qu’elle a un portefeuille de titre sur lequel, si on devait appliquer le « Mark to Market » on ne sait pas ce qui pourrait arriver à cette banque. Il faut aussi se rappeler qu’une petite banque n’est pas aussi protégée. Les banques qui sont protégées, sont celles que leur effondrement aurait un impact systémique.

RB : Etes-vous d’accord avec la notion, que la crise remonte à 2001 ? Quand pour éviter la récession économique, Allan Greenspan avait décidé de réduire considérablement les taux d’intérêts pour faciliter l’accès au crédit et par ricochet pousser la consommation et la production. Le crédit facile a conduit à la pratique des subprimes (prêts à risques élevés).

JB : Certainement ! Comparant deux périodes, allant de 2001 à 2008 et l’autre remontant 7 ans auparavant 1994 à 2000, je vais vous citer quelques statistiques pour illustrer clairement que la crise remonte à 2001. Pendant la période 1994 à 2000 la croissance de la masse monétaire était à 35%. De 2001 à 2008 la masse monétaire a augmenté de 50%. Il a non seulement augmenté la masse monétaire, il a aussi baissé les taux d’intérêt. En moyenne pendant la période 1994 à 2000 le taux était à 5%. Pendant la période 2001-2008 c’est descendu à 3%. Toute cette injection de liquidité dans l’économie a forcé les taux d’intérêt hypothécaire à diminuer également. Pendant la période 1994-2000 la moyenne des taux d’intérêt était de 6.8%. Alors que pendant la période 2001-2008 la moyenne était de 5.3%. La période de 2001-2008 a connu une accélération effrénée de la masse monétaire, une baisse des taux d’intérêt. Une poussée artificielle sur la demande. Il ne faut pas oublier que pendant cette période, où les agences d’évaluation de crédit, ont maintenu, même avec les subprimes, des cotations de « AAA » qui était l’équivalant des bons du trésor américain. Ceci a aussi contribué à la crise. Certainement c’est la politique monétaire expansionniste d’Allen Greenspan qui en est le point de départ.

RB : Ce matin, Allan Greenspan, témoignant par-devant le Congrès, a accepté partiellement certaines responsabilités. Il a déclaré en outre avoir cru que ce serait la responsabilité des banquiers d’agir en adulte et de se réguler eux-mêmes.
Etes-vous de cet avis ?

JB : Je ne suis pas du tout de cet avis. Aujourd’hui je ne suis plus, mais j’étais banquier international. Monsieur Greenspan a non seulement augmenté la masse monétaire, mais il s’est toujours opposé à certaine régulation des dérivatives. Les dérivatives, surtout les CDS, sont beaucoup plus dangereux que par exemple les subprimes. Il s’est toujours opposé à ce qu’on impose certain niveau de contrôle et de transparence sur ces instruments financiers.

RB : Mais qu’est-ce qu’il voulait accomplir en refusant de réguler. Est-ce une question de doctrine, de philosophie ou d’idéologie ?

JB : On lui a posé cette question ce matin. Il n’a pas directement répondu à la question. C’était une époque que ceux qui étaient au pouvoir pensaient que l’économie américaine était trop régulée. Qu’il fallait supprimer certaines régulations. D’ailleurs, en 1999, ils ont changé une loi de 1930 qui régissait les banques commerciales, les banques d’investissement et les compagnies d’assurance, pour éliminer les barrières qui existaient entre les différents types d’activité de ces 3 institutions. Il y avait là un vent de néolibéralisme effréné qui soufflait sur les Etats-Unis.

RB : Le secteur finance représentant seulement que 4% du Produit Interne Brut (PIB) des Etats-Unis, comment son effondrement peut-il avoir une telle influence sur son économie ?

JB : Le secteur financier, si je peux me permettre d’utiliser cette analogie, c’est comme le carburant pour une voiture. C’est la source d’énergie qui fait mouvoir la voiture. Quelque soit le pourcentage de représentation du secteur financier, s’il ne fonctionne pas normalement, l’économie est sclérosée. Ce qui distingue les économies développées par rapport aux sous-développées, c’est le secteur financier. Il n’y a pas de crédit dans les pays sous-développés. Il faut le crédit pour faire fonctionner une économie. Il faut le crédit pour les investissements. Il faut le crédit pour que le consommateur puisse avoir le pouvoir d’achat. Quelque soit le pourcentage représentatif du secteur financier par rapport à l’économie globale, ce n’est pas ce qui est important. S’il ne fonctionne pas de manière efficace, l’économie est sclérosée. L’essor, la mobilité, la liquidité de ce secteur conditionne l’état de l’économie.

RB : Le journal Le Monde écrit : « Malgré la mobilisation de l’UE et l’approbation du plan de sauvetage américain, le chemin reste désespérément incertain. Des fonds d’urgence peuvent aider à éteindre le feu sur les marchés financiers, mais sur ce que nous devrons construire sur les cendres, la discussion a à peine commencé. »
Il y a-t-il lieu de penser à un changement paradigmatique ? Quelles sont les options à considérer ?

JB : Le chemin reste désespérément incertain. Chaque jour les autorités applique de nouvelles mesures pour répondre à de nouvelles situations. Ça veut dire quoi ? Que l’on ne soit même pas sorti de la crise. On n’a même pas toutes les solutions. Il y a déjà peine 3 jours que la Federal Bank a mis à la disposition des Fonds Mutuels 540 milliards de dollars. Je crois qu’au fur et à mesure que nous avançons dans le processus il y aura d’autres dispositions prises pour réduire l’aggravation de la crise. Ce que cela démontre, c’est que le gouvernement fédéral est prêt à faire n’importe quoi pour protéger le system. Ça va prendre un temps plus ou moins long, pour que les gens regagnent confiance. Un plus de la garantie pour les dépôts bancaires, le FDIC garantit aussi les fonds mutuels.

RB : Ceci dit, s’il y a un tel tâtonnement qui se fait, ont-ils une compréhension claire et nette de ce qu’est le problème ?

JR : Je dirais que non. C’est pour cela que je dis qu’il faut s’attendre à de nouvelle mesure. Quand la crise a commencé, il était question de 700 milliards de dollars pour les subprimes. Maintenant nous voyons qu’une partie de l’argent est utilisée pour renflouer la liquidité des banques. On voit aussi une intervention dans le domaine des documents commerciaux pour facilité l’achat de matière première, pour les compagnies américaines. Toutes ces mesures n’ont pas été prises en un seul jour. C’est au fur et à mesure que certains secteurs sont impactés, que le gouvernement réagit en conséquence, pour leur venir en aide.
Je dois vous dire que Georges Soros vient de sortir un livre, au sujet justement du paradigme qui existe aujourd’hui dans le monde financier n’est plus applicable et qu’il faut changer. Pour le paradigme courant, on veut que le système financier tende vers l’équilibre. Ce qui implique une parfaite connaissance des données, une parfaite compétition entre les opérateurs. Il dit ceci ne s’applique pas vu la réalité de ce monde. Il veut créer un nouveau paradigme qu’il a déjà testé. Il croit que c’est pour cela qu’il a tellement de succès. Il a un Hedge Fund lui-même. Les opérateurs ne décide pas seulement sur la base de la compétition, ou de la connaissance parfaite, mais aussi sur leur perception biaisée. Il ajoute que cette perception biaisée influe les prix et même les paramètres économiques déterminent les prix.
Donc la courbe de la demande en terme technique et celle de l’offre ne sont pas indépendantes. Ce ne sont pas des courbes qui existent à partir de paramètres économiques. Mais elles existent à partir d’une certaine perception des opérateurs économiques. Donc ce n’est pas purement économique. Il y a un facteur aussi un facteur psychologique qui entre là-dedans. Et qu’il faut prendre en considération. Je crois que cette crise montre clairement l’importance de ce qu’il dit.
La deuxième parti de la question quelles sont les options à considérer. Je crois qu’il y a quelques options à considérer. On n’est pas encore à ce stade. Jusqu’à présent on essaie de résoudre la crise. Mais au-delà de la crise il y a d’autres options à considérer. Il faut éliminer la vente des titres sans couverture, le « Short Selling ». On vend une action sans être en possession de l’action. Les Hedges Funds ont tellement d’argent que s’il se décide à vendre pour 1 milliards de dollars d’action, automatiquement la valeur de l’action baisse. Ils rentrent à nouveau sur le marché pour acheter cette action à un prix inférieur. Il faut éliminer les ventes des titres sans couverture. On l’a fait tout à fait au début de la crise. Elle a expiré au bout de deux semaines. Elle n’a pas été renouvelée. Je dois vous dire que l’Angleterre jusqu’à présent a gardé cette mesure interdisant la vente des titres sans couverture.
Je crois qu’il faut exiger de la transparence. Il n’y a pas assez de transparence au niveau des dérivatives. Il n’y a pas assez de transparence au niveau des Hedges Funds. Il faut absolument réduire le ratio d’endettement des Hedges Funds. C’est inacceptable qu’un fond puisse être endetté à un ratio de 30 pour 1. Morgan Stanley est jusqu’à présent à 30 pour 1. Puisque on leur a permis de se convertir en banque commerciale, ils doivent maintenant réduire ce ratio d’endettement. Il y a toujours du travail à faire.
Je crois qu’il faut placer les CDS comme des assurances. Le problème avec les CDS, les dérivatives basées sur l’insolvabilité d’un emprunteur, c’est que ces dérivatives n’étant pas régulées, il n’y a pas de taux de réserve obligatoire. Pour n’importe quelle compagnie d’assurance, il y a un taux de réserve obligatoire. AIG n’a pas fait faillite à partir des affaires d’assurance normales, il l’a fait à partir des CDS et des positions que AIG prenait à travers une filiale. Il faut classer les CDS comme des assurances. Avec une exigence de réserve. On ne peut pas vendre jusqu’à 15 fois une dérivatives basée sur le crédit.
Il faut maintenant reconsidérer la loi qu’on a voté en 1999 qui a enlevé toutes les cloisons qui existaient entre une banque commerciale, une banque d’investissement et une compagnie d’assurance. La banque d’investissement n’existant plus, Lehman Bros a fait faillite, Merrill Lynch a été acheté par Bank of América. Les deux qui restaient Morgan Stanley et Goldman Sax se sont converties en banque commerciale. La Federal Reserve Bank va leur donner un temps pour répondre aux exigences des ratios d’une banque.
Je crois que c’est déjà un bon point de départ et des options à considérer pour avoir un impact à long terme sur le système financier aux Etats-Unis et par implication sur le monde financier international.

RB : Il y a-t-il en Europe la tendance de vouloir réguler ces Hedges Funds pour baisser le ratio d’endettement ?

JB : Les Européens n’avaient jamais été contents des activités menées par les Hedge Funds sur le marché européen. L’Europe est beaucoup plus prête que les Etats-Unis pour instituer ces régulations. Le Congres va amener ces Hedges Funds et ces dérivatives sous le contrôle institutionnel.

RB : Quel est le ratio que vous pensez qui serait acceptable ?

JB : Si ces banques deviennent des banques commerciales, ce sera le ratio courant pour les banques commerciales qui est à peu près de 20 pour 1, La banque commerciale a des dépôts.

RB : On tend à vouloir comparer ce qui se passe aujourd’hui, à cause de ses ramifications mondiales, au krach du Wall Street en 1929.
Pensez-vous que cette comparaison soit trop alarmiste ?

JB : Je crois que les données sont à peu près identiques. La différence entre les deux situations, est qu’en 1929, le gouvernement avait décidé de ne pas intervenir et de laisser le marché appliquer ses propres correctifs et résoudre le problème. Et pendant 3 ans le gouvernement n’a pas pris de mesures adéquates pour parer, à la catastrophe. Ceci a amené à la grande dépression. Le problème étant identique, la différence aujourd’hui, chairman Ben Bernanke à la Federal Reserve Bank c’est quelqu’un qui a étudié cette époque. Sa thèse de dissertation est sur la grande dépression aux Etats-Unis de 1929. Et il a continué à étudier ce problème. Par coïncidence il est le chairman du Federal Reserve Bank. C’est un monsieur qui a une maîtrise des problèmes. Mais comme un facteur psychologique, on ne doit pas toujours s’attendre à une solution technique. On impose des fois une solution technique pour provoquer une réaction psychologique, c’est le cas pour les Mutual Funds. Il est très qualifié pour prendre les mesures nécessaires et empêcher que l’économie n’aille vers une récession prolongé et même une dépression.

RB : Les chefs d’états européens ont tous, à l’unanimité, imputé aux Etats-Unis d’être à l’origine de cette catastrophe, les subprimes (prêts à risques élevés). Ils pensent que le model économique et financier américain est en faillite. Puisque chacun de ses pays est en train d’appliquer la solution qui convient pour sauf-garder son système bancaire.
N’y a-t-il pas lieu de craindre que l’on passe de la mondialisation au nationalisme ou au protectionnisme ?

JB : Je n’ai pas cette inquiétude. Il est certain que c’est un problème américain, qui a été exporté sur le marché international. Le système financier international est comme une toile d’araignée. Aucune entité dans le monde des finances n’est indépendante. Certainement le problème a commencé aux Etats-Unis avec les subprimes loans, avec les Hedges Funds, avec les CDS qui sont une invention de JP Morgan et tout ceci a été exporté sur le marché européen. Il n’y a aucun doute que ce soit un problème américain. Cependant le problème est devenu mondial. Je crois au lieu d’aller vers le nationalisme, il y a une grande coordination entre les différents pays pour résoudre le problème. On ne peut pas résoudre le problème aux Etats-Unis sans le résoudre dans les pays européens. Par exemple la question des taux d’intérêt. Il faut qu’il y ait une coordination au niveau des taux d’intérêt. Si vous diminuez les taux d’intérêt aux Etats-Unis sans le faire en Europe, la liquidité ira automatiquement vers l’Europe. Si vous garantissez les dépôts bancaires en Europe sans les garantir aux Etats-Unis, la liquidité ira vers l’Europe. Il faut qu’il ait une coordination entre les différents pays. Déjà il y a beaucoup de mesures qui ont été prises. Monsieur Paulson qui est le secrétaire d’état au trésor et monsieur Bernanke sont en contact direct avec leurs homologues européens. Il y a beaucoup d’actions qui on été prise en commun. La Federal Reserve Bank accordait normalement un plafond de 365 milliards de dollars aux banques européennes pour les questions de devise. Maintenant cette ligne de crédit est illimitée. Il y a énormément de coordination entre l’Europe et les Etats-Unis.
Pour revenir à la question de Allan Greenspan, les Européens ont insisté qu’il faille réguler les dérivatives, les Hedges Funds. Il y a une dame qui s’appelle Brooksley Born qui était le chef des Commodity Futurs Traidings Commissions. Elle a eu des réunions avec monsieur Greenspan qui était alors le chairman du Federal Reserve Bank, monsieur Robert Ruben qui était le secrétaire d’état au trésor et monsieur Arthur Levy qui était le chef de Secyrity and Exchange Commission. Elle s’est battue avec ces 3 hommes pour qu’on introduise un peu de régulation. Elle était pressurée par les Européens. Monsieur Greenspan a toujours refusé. Je vais vous lire ce qu’il a dit : « Regulation of derivative, transactions that are privately negotiated by professional is unnecessary regulation. Regulation that serve no useful purpose. Hinders the inefficiency of market to enlarge de standard of leaving. C’était un monsieur qui était contre toute régulation. Il a une grande part de responsabilité dans tout ça.

RB : Après cette débâcle, les Etats-Unis pourront-ils garder le leadership du monde ?

JB : Je crois que oui. Je crois que les gens sont un peu alarmistes. Il y a une crise certainement. Il y a des pays qui émergent, comme la Chine, l’Inde. Si un jour les Etats-Unis seraient en deuxième ou en troisième position, ce ne sera pas à cause de cette crise. C’est une crise qui va être résolue. C’est simplement parce qu’il y a d’autres économies qui sont beaucoup plus larges que les Etats-Unis. Qui ont une classe moyenne presque aussi éduqué que les Américains avec une plus grande démographie, avec les matières premières qu’il faut pour développer des économies, avec la gestion nécessaire. Je crois que c’est un processus naturel. Mais ce ne sera pas à cause de cette crise conjoncturelle que les Etats-Unis vont perdre leur puissance économique et leur place dans le monde.

RB : Malgré les apaisements officiels de l’assurance des comptes d’épargne par le gouvernement jusqu’à $250 milles dollars, les épargnants se demandent si leurs avoirs ne vont pas disparaître dans la tourmente. Les chefs d’entreprise constatent un fort ralentissement des affaires et du crédit. De nombreux salariés et retraités s’inquiètent.
Quel danger courent-ils ?

JB : Je dirais qu’il n’y a pas de problème au niveau des comptes d’épargne. Ces comptes sont garantis par le gouvernement fédéral jusqu’à 250 milles dollars. Un couple peut être garanti jusqu’à 500 milles dollars. Je ne crois pas qu’il y ait un danger en ce qui concerne les épargnants.
Cependant en ce qui concerne les salariés et les retraités, il y a certainement de quoi s’inquiéter. Pour les retraités il y a une perte au niveau des fonds de pension et des 401K de 2 trillions de dollars. Cet argent était investi dans la bourse et dans d’autres instruments financiers, tel que les dérivatives On ne sait pas l’étendu exacte de ces pertes.
Pour les salariés on s’attend à une croissance négative de l’économie américaine. Il y a des compagnies qui ont déjà annoncé des licenciements. Le taux de chômage va augmenter pendant un certain temps, au moins deux ans. Le prochain départ ne va pas être rapide.

RB : Pensez-vous que ce qui se passe aujourd’hui dans le domaine de l’industrie automobile, Ford, Chrysler, General Motors, soit influencé par la crise économique mondiale ? Ou est-ce que c’est totalement indépendant ?

JR : Il n’y a pas un secteur de l’économie américaine qui soit totalement indépendant de cette crise. Cependant en ce qui s’agit de l’industrie automobile américain, il y a eu de très mauvais choix. Avec le prix du pétrole GMC, Ford et Chrysler ont continué construire de grosses cylindrés. Ceci a eu un impact négatif sur leur bilan. J’ai vu que GMC essaie d’acquérir Chrysler. Je me demande vraiment pourquoi. GMC n’a pas assez de liquidité pour le faire. Il faut fermer une compagnie et continuer à fonctionner avec l’autre. Je ne vois aucun avantage dans une fusion entre GMC et Chrysler. La demande est tellement faible pour les biens durables. Je pense que la fusion des deux sera importante du point de vue d’emploi. Que peut être dans leur esprit cela interpellerait le gouvernement à intervenir. Mais sur le plan des affaire, sur le plan économique, sur le plan gestion, cela ne fait aucun sens.

RB : Immanuel Wallerstein l’un des signataires du manifeste du Forum social de Porto Alegre (« Douze propositions pour un autre monde possible ») considéré comme l’un des inspirateurs du mouvement altermondialiste qui a fondé et dirigé le Centre Fernand Braudel pour l’étude de l’économie des systèmes historiques et des civilisations de l’université de l’Etat de New York, à Binghamton, a déclaré : « Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin. »
Etes-vous de cet avis ?

JB : Je dirai que l’annonce de la mort du capitalisme est grandement exagérée. Le capitalisme n’est pas sur son lit de mort. Si le capitalisme a pu survivre le choc de 1929 pendant 3 ans sans intervention directe du gouvernement à tous les niveaux. Que le marché a pu résoudre le problème. Je crois qu’on n’est pas prêt à voir le capitalisme disparaître. Le capitalisme comme nous le connaissons, n’a jamais été un capitalisme pur. Il y a eu toujours dans ce système un rôle pour chacun des acteurs. Et l’un des acteurs c’est le gouvernement. Le capitalisme va sortir agrandi de cette expérience. Je crois que nous allons pouvoir éviter les spéculations qui ont toujours contribué à l’échec du système. Il n’est pas question que le capitalisme touche à sa fin. Il va continuer à survivre.
Les altermondialistes considèrent comme adversaire principal le néolibéralisme. Le capitalisme n’est pas nécessairement le néolibéralisme. Je crois qu’il faut établir cette distinction. Je dirai « Long life to Capitalism ».

RB : On parle de différent model de capitalisme, la colonialisme, l’industrialisation, la production, la consommation, etc. quel model sortira de cette crise ?

JB : Je ne crois qu’un nouveau model sortira de cette crise. Les paramètres que nous avons analysés dans cette entrevue montre qu’il y a eu énormément de spéculation au niveau du système financier international. On aura peut être le retour vers le model des années 50. Ce qui est arrivé là, c’est un cas d’abus. C’est un cas de spéculation extrême. C’est un cas où les régulateurs ont failli à leurs taches. Et les opérateurs se sont lancés dans une spéculation effrénée. C’est ça le rôle du gouvernement de rétablir la modération, la raison et le bon sens au niveau des finances du pays. La question des CDS, c’est un scandale. C’est un instrument financier qui change de main jusqu’à 15 fois. En fin de compte personne ne sait qui est responsable de quoi.

RB : Quand on constate ce qui s’est passé dans les différents marchés dans la bourse, en Russie, en Europe, en Chine, au Japon, aux Etats-Unis, en Australie etc. on doit se poser la question, quelle économie sortira fortifiée et le plus rapidement de cette crise ? Est-ce que c’est les Etats-Unis avec l’économie la plus vigoureuse, ou les plus nouvelles économies la Chine et l’Inde ?

JB : Je crois que ces nouvelles économies n’ont pas subi l’impact que cette crise a eu sur le marché financier des Etats-Unis. Il y aura un impact certainement sur le plan financier et aussi sur le plan économique. Les Etats-Unis étant le partenaire le plus important pour la Chine, s’il y a une récession aux Etats-Unis, avec une baisse de la demande, il y aura certainement un ralentissement de la croissance économique des partenaires privilégiés des Etats-Unis. Il est certain que la Chine et l’Inde sortiront beaucoup plus rapidement de ce marasme que les Etats-Unis qui ont subi à plein fouet l’impact de cette crise financière.

RB : Quels seront les effets de cette crise sur Haïti ?

JB : Je ne crois pas qu’il y aura un impact extraordinaire sur le système bancaire en Haïti. C’est un système fermé. C’est un système absolument archaïque. Il n’y aura pas d’impact considérable. L’impact possible ce sera au niveau des réserves internationales. Le plus souvent les réserves d’Haïti sont investies dans les bons du trésor qui ne représentent pas un grand risque. Sur le plan bancaire il n’y aura pas d’impact visible sur le système haïtien.
Sur le plan économique, c’est un peu différent. Comme vous le savez la Diaspora haïtienne représente un élément clef de l’économie haïtienne. Elle représente le tiers du PNB du pays. Elle représente la plus grande infusion de devise de l’économie haïtienne. Ce que la Diaspora envoie en Haïti représente à peu près quatre fois ce que nous recevons d’aide étrangère. Nous allons capturer ceci au niveau de la balance des payements. Il y aura un impact sur Haïti. Parce que avec l’économie américaine qui va ralentir, le taux de chômage qui va augmenter, les haïtiens vont traverser des moments très difficiles en ce qui concerne l’emploi. Toute diminution du transfère de devise en Haïti qui représente à peu près 1.6 milliards de dollars, aura un impact sur le pays. D’autant plus que cet argent est dépensé pour la consommation. S’il devait y avoir une diminution quelconque sur les transfères, il va y avoir une réduction de la demande. Ceci aura certainement un impact sur la croissance économique du pays.
D’un autre coté il faut aussi considérer le prix du pétrole qui a énormément baissé. Il y a certainement des bénéfices à tirer de ça. Mais avec les prix, là où ils sont maintenant, est-ce que Haïti va continuer à bénéficier des traitements privilégiés accordés par le Venezuela en ce qui concerne l’achat du pétrole, on ne le sait pas. Si le Venezuela aura des difficultés financières, à cause de la baisse du prix du pétrole, il est certain que le Venezuela ne pourra pas être aussi généreux envers Haïti. Il y aura certainement un impact sur la demande. Il y aura un impact au niveau de la balance des payements. Il faut prévoir un ralentissement de la balance économique, une baisse de la demande. Malheureusement dans l’état actuel du pays, c’est une tragédie qui viendra s’ajouter sur une autre tragédie.

RB : On est en train de parler de l’effacement de la dette externe d’Haïti. A quel point sommes-nous dans ces démarches ?

JB : J’ai l’impression que ceci va se faire. Classé comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère, Haïti a quand même suivi les recommandations du FMI. A quand même observé l’équilibre macroéconomique, qui pour moi ne fait pas de sens, vu l’état de sa pauvreté. Un pays aussi pauvre qu’Haïti qui génère un surplus budgétaire est scandaleux. La dette externe d’Haïti sera éliminée et dans très peu de temps.

RB : Quelles seront les retombés de l’effacement de la dette externe ?

JB : C’est une très bonne chose. Au niveau de la balance des payements c’est divisé en deux. La partie intérêt est payée au niveau du compte courant. La partie capital au niveau du capital. Ce qui est important dans tout ceci, si la dette est éliminée, le pays n’aura plus à repayer. C’est une économie de devise. C’es devises pourront rester en Haïti, et être utilisées à d’autres fins. Le gros problème est, que tout l’argent envoyé par la Diaspora dans sa totalité est utilisé pour la consommation. C’est vraiment dommage. Nous n’avons aucune production locale. Et pourtant nous pourrions très rapidement changer ceci. L’importation de nourriture en Haïti dépasse les 350 millions de dollars. Un pays comme Haïti qui a assez de plaine pour nourrir une grande partie de sa population. Le commerce qui se fait entre Haïti et la Dominicanie n’est pas tout à fait capturé dans la balance des payements. L’élimination de la dette, nous laisserait une quantité de devises qui pourraient être utilisés à des fins d’investissement pour augmenter la production agricole. Nous avons une opportunité unique avec les avantages offerts par le Venezuela d’avoir un fond assez important qui représente à peu près 200 millions de dollars, pour investir dans l’agriculture. C’est une action importante en ce qui concerne la production nationale. Parce qu’elle va réduire les importations de produits alimentaires, libérant ainsi d’autres devises pour d’autres types d’investissement. Même avec cette tragédie qui nous a frappé, je crois que si nos dirigeants se mettent à l’œuvre, et commence à penser sérieusement au développement du pays, ils peuvent arriver à faire quelque chose. Il faut que la volonté politique soit là.

RB : Pensez-vous que l’effacement de la dette arrivera cette année ou l’année prochaine ?

JB : Il n’y a que 2 mois qui restent pour cette année. C’est difficile à dire. Je ne sais pas. Si ça arrive cette année, ce sera parce que nous sommes dans une situation tellement critique. Mais vu que ce qui se passe au niveau des finances internationales, l’attention est malheureusement un peu ailleurs.

RB : Avec la visite du président de la Banque mondiale, pensez- vous que ce sera un élément d’accélération ?

JB : Il est toujours bon que les bailleurs de fonds visitent le pays pour se rendre compte de l’état du pays. Mais il est aussi bon que les dirigeants d’Haïti assument leurs responsabilités, et commence à penser sérieusement au développement économique du pays. Il y a eu tellement de visite de bailleurs de fonds. Je crois que Haïti est le pays le plus visité par les agences d’aides internationales. Est-ce que ça a donné grand-chose ? Si je dois me baser sur les résultats la réponse est certainement non.

RB : J’ai entendu dire, sous le gouvernement Alexandre/Latortue, que les technocrates haïtiens sont incapables de créer des projets capables d’absorber l’aide qui leur était offerte, 1 milliard 300 millions de dollars ?

JB : C’est un non-sens de dire de pareille bêtise. Un projet important se déroule sur cinq ans. Le pays ne va pas absorber la quantité totale de l’aide en une année. Qu’est-ce que c’est que l’expertise ? L’expertise est mobile. S’il n’y a pas assez d’experts au niveau local, il faut les importer. J’avais l’habitude de voyager au Moyen-Orient. J’ai commencé en Arabie Saoudite en 1973, où il n’y avait absolument rien. Je connaissais le Dobaï où il y avait absolument rien, Je connaissais Katar, où il y avait absolument rien. Ce sont des pays qui se sont mis au travail. Naturellement ils ont le capital. Nous ne sommes pas encore au travail, même avec le peu que nous avons. C’est à nous de prendre nos irresponsabilité, de commencer à travailler.

RB : Avez-vous de l’espoir ?

JB : Il faut toujours avoir de l’espoir. Il le faut, si non le pays va disparaître Par nécessité, je dois être optimiste. Je n’ai pas encore vu des actions concrètes qui indiquent que l’année prochaine la situation s’améliorera. Je le dis depuis 1986 que l’année prochaine le pays sera plus pauvre. Les mesures qu’on devrait prendre cette année pour que l’on ait un peu de croissance économique, améliorer le standard de vie, l’année prochaine, ne sont pas prises.

RB : En observant le marché haïtien, quelle proportion du marché haïtien est exploité par les Dominicains ?

JB : C’est difficile à estimer. Il y a un commerce libre qui se fait au long de la frontière. Il est certain que c’est un marché très important pour les Dominicains. Si vous vous rappelez des problèmes de la grippe aviaire, Haïti avait cessé d’importer les poulets dominicains. Ça a eu un grand effet en République dominicaine. Il y a des producteurs qui ont dû être subventionnés par le gouvernement dominicain. Et finalement ils y en ont qui ont fait faillite. Naturellement la Dominicanie est une petite économie. Haïti est un marché très important pour la Dominicanie. Les statistiques ne sont pas fiables, parce qu’il y a un commerce libre entre Haïti et la Dominicanie. Il y a des points d’entrée où le commerce est plus ou moins contrôlé. Les Dominicains acceptent la gourde haïtienne. Comment peut-on déterminer le volume exact de ce commerce entre ces deux pays, nous ne produisons rien.

RB : Je te remercie pour ta brillante participation à l’émission. Je souhaite pouvoir t’inviter une prochaine fois.

JB : Je te remercie. Je serai à ta disposition.








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