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Des prévisions qui minent la crédibilité gouvernementale

mardi 4 juin 2013 par Administrator

Le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), M. Charles Castel, affirmait le 2 janvier 2013 au micro de notre confrère Kesner Pharel sur Radio Métropole que la faible croissance économique de 2,8 % réalisée pour l’année fiscale 2011/2012 était en partie due à la sécheresse et aux ouragans Isaac et Sandy qui avaient ravagé une partie de la production agricole. On était passé d’une prévision de croissance de 7,8 % à une réalisation de 2,8 % pour cet exercice fiscal.

Pourtant, l’ouragan Sandy ne faisait même pas partie de l’exercice fiscal 2011/2012. On s’attendrait plutôt à ce que ses impacts affectent la croissance économique en 2013 puisque l’ouragan Sandy avait dévasté les plantations agricoles au premier mois de l’année fiscale 2012/2013.

Mais quand le numéro un de la Direction générale des impôts (DGI), M. Jean-Baptiste Clarck Neptune, annonce à la presse, le jeudi 23 mai 2013, qu’à la suite du passage de l’ouragan Sandy, les prévisions de croissance économique étaient passées de 6,9 % à 2 %, on est tombé des nues.

Comme quoi, dans un pays à forte intensité cyclonique, le seul passage de l’ouragan Sandy a contribué à faire baisser les prévisions de croissance en 2012 de 7,8 % à 2,8 % et celles de 2013, de 6,9 % à 2 %. Sandy aurait donc fait d’une pierre deux gros coups ! Faut-il voir dans ces échecs de prévisions les impacts de Sandy ou plutôt le fait que celles-ci étaient fantaisistes ? Tout semble plaider en faveur de la seconde hypothèse.

Les prévisions de recettes de la DGI pour l’exercice en cours ont été revues à la baisse, passant de 21,8 milliards à 18,8 milliards de gourdes, soit une baisse de 14 %. Pourtant, d’après le tableau des opérations financières de l’État (1), les recettes fiscales des provinces représentaient 6 % des recettes fiscales internes pour l’exercice fiscal 2011/2012. Celles-ci s’élevaient à 28,3 milliards de gourdes dont seulement 1,8 provenait des provinces. Donc, la part de la baisse de recettes fiscales due au passage de Sandy ne devrait pas dépasser 6 % ; puisque, d’une part, Sandy n’avait pas considérablement affecté Port-au-Prince qui fournit environ 94 % des recettes fiscales au Trésor public ; et, d’autre part, les provinces n’étaient pas complètement rasées. C’était plutôt les plantations agricoles, notamment les bananeraies, qui étaient grandement détruites. Il faut alors chercher ailleurs une bonne partie de l’explication de la non-réalisation des prévisions de recettes fiscales en 2013.

Quant à l’Administration générale des douanes (AGD), son directeur général, Fresnel Jean-Baptiste, retient la subvention des produits pétroliers par l’État haïtien comme l’un des éléments responsables de la révision à la baisse des prévisions des recettes douanières qui passent de 31 milliards à 25 milliards de gourdes. Il indique que l’État haïtien perd 200 millions de gourdes par mois en subventionnant ces produits. Mais c’est une excuse qui tient difficilement, car cette subvention est un choix gouvernemental dont on devait tenir compte dans les prévisions macroéconomiques.

Concernant les prévisions de croissance économique révisées à la baisse en 2012 et en 2013, il faut préciser que le sentier de croissance actuel de l’économie haïtienne ne dépasse pas 3 %. La moyenne des taux de croissance économique sur les 8 dernières années s’élève à 1,8 % et à 2,1 % si l’on enlève les années 2010 et 2011 pour tenir compte des effets négatifs du séisme du 12 janvier 2010. Il est donc clair que l’on ne pourra pas atteindre des taux de croissance supérieurs à 5 % sans avoir opéré au préalable des changements structurels et institutionnels dans l’économie. On ne passera pas de 2,8 % à 6,9 % de croissance du jour au lendemain et ce n’est pas la faute aux intempéries mais plutôt aux prévisionnistes qui les ont ignorées dans leurs calculs.

L’économie de la croissance nous enseigne que, pour un pays comme Haïti, atteindre un niveau de croissance de l’ordre de 7% exige d’avoir des investissements massifs nationaux et internationaux, de contrôler la croissance démographique, de mettre la masse de chômeurs au travail, de réduire la corruption à sa plus simple expression pour faciliter la création d’entreprises et l’efficacité des politiques publiques et d’investir dans l’éducation de qualité pour pouvoir observer, à long terme, une hausse de la productivité des travailleurs. À long terme, nous disait Robert Solow, prix Nobel d’économie en 1987, seule la technologie, à travers une amélioration de la productivité, peut faire augmenter la croissance économique.

Par technologie, on entend la façon de combiner les matières premières pour obtenir les produits finis. Des paysans outillés de houes, de serpettes et de charrues ne peuvent produire pour nourrir toute la population haïtienne. Il faut des tracteurs de pelouse. Un technicien de la DGI avec une calculatrice ne peut jamais être aussi productif que s’il était muni d’un ordinateur dernier cri. Voilà pour la technologie dont parlait Solow. Celle qui fait passer d’une frontière de possibilités de production faible à une autre beaucoup plus élevée. Mais il faut être capable de manipuler cette nouvelle technologie. D’où l’importance d’une formation de qualité pour la croissance économique. Tant qu’on n’aura pas touché à ces enjeux, les taux de croissance durables supérieurs à 5 % demeureront un voeu pieux.

Qui sapent la confiance des agents économiques ?

Pourra-t-on continuellement faire des prévisions de recettes et de croissance économique et les rater complètement sans nuire à la crédibilité des autorités et du gouvernement ? Malheureusement non. Nous savons tous qu’il y a de fortes probabilités d’avoir des cyclones et des ouragans chaque année en Haïti. Le Centre national de météorologie (CNM) et la Direction de la protection civile (DPC) annoncent les prévisions au début de chaque saison cyclonique qui s’étend du 1er juin au 30 novembre.

Aucun prévisionniste économique professionnel ne peut ignorer la vulnérabilité du pays dans ses scénarios de prévision. C’est au gouvernement de prendre des décisions pour mitiger les conséquences de la vulnérabilité du pays à l’environnement sur la performance économique. Donc, vendre Sandy comme motif d’échec des prévisions de croissance et de recettes est un bien faible argument.

Aucun étudiant ayant suivi un cours de croissance économique ne peut croire en la possibilité pour Haïti de réaliser 7,8 % de croissance sans un revirement drastique dans la façon de diriger, de concevoir et d’exécuter les politiques publiques dans l’intérêt collectif. Les prévisions n’étaient donc pas crédibles. Et ce n’est pas pour renforcer la crédibilité gouvernementale ! Passer de 7,8 % à 2,8 % et de 6,9 % à 2% invite les agents économiques à ne plus prendre les prochaines prévisions au sérieux. Ce qui pourra faire augmenter la méfiance des agents économiques envers les statistiques gouvernementales.

Pourtant, le 2 janvier 2011, le gouverneur Castel se montrait très optimiste quant à la possibilité pour le gouvernement haïtien de réaliser sa prévision de 7,8 % de croissance économique en 2012. Il misait à ce moment-là sur les bienfaits probables de la reconstruction. Alors que l’ancienne ministre de l’Économie et des Finances, Marie-Carmelle Jean-Marie, avait bien expliqué au micro de Kesner Pharel, le 1er janvier 2013, qu’en raison des faiblesses structurelles et institutionnelles tant dans le secteur public que dans le secteur privé, la reconstruction ne relancera pas la croissance comme on le souhaite. Malgré tout, dans la conférence de presse de la DGI, les autorités fiscales continuent à nous vendre le ralentissement des activités de reconstruction comme justification à la révision à la baisse de la prévision de croissance en 2013.

Marie-Carmelle Jean-Marie considérait le manque de ressources humaines qualifiées comme un des facteurs structurels de la faible croissance économique observée ces dernières années. Il faut, disait-elle, renforcer la capacité des ministères en termes de ressources humaines, à commencer par les unités techniques, apporter du sang neuf en attirant de nouveaux cadres. Ce qui n’est pour le moment pas le cadet des soucis de nos dirigeants.

La mauvaise performance du secteur agricole qui représente 25 % de la production nationale ne peut être tenue pour grand responsable de l’échec des prévisions de recettes et de croissance économique. Parmi les obstacles structurels à l’origine de la faible croissance en 2012, M. Castel pointait du doigt le foncier qui, estimait-il, constitue un poids énorme sur la croissance et le développement économiques d’Haïti. Il faudra adapter les codes haïtiens et travailler à combler l’écart entre les dépenses, 34 % du PIB, et les recettes internes qui ne dépassent pas 14 % du PIB.

Comme l’ancienne ministre de l’Économie et des Finances, le gouverneur avait reconnu que, pour réaliser des taux de croissance supérieurs à 7 %, il est impératif que la machine administrative publique soit bien huilée au niveau notamment de la passation de marchés. Il faut, disait-il, faire vite et bien, donc rendre plus efficace l’appareil administratif. Ce qui exigera des cadres mieux formés, mieux équipés et mieux traités.

M. Castel prônait aussi un dialogue entre les pouvoirs législatif et exécutif en vue de faciliter la création d’institutions et le vote de lois pro-croissance. Ce, autour d’un consensus social qui supporte l’effort du gouvernement à travers un plan, car, expliquait-il, le développement économique doit être l’affaire d’une population et non d’un gouvernement.

En attendant de réaliser ces réformes structurelles nécessaires à l’obtention d’un nouveau sentier de croissance économique supérieur à 5 %, ce serait du respect envers les agents économiques que les autorités annoncent des prévisions réalistes qu’elles peuvent tenir. Il y va de leur crédibilité avant toute chose.

(1) : http://www.mefhaiti.gouv.ht/Documents/PDF/exercice_2011-201226-april-2013_11-34-23.pdf

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr








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