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Décalages haïtiens - La Presse, Par : Vincent Marissal

mercredi 14 avril 2010 par William Toussaint

(Port-au-Prince) Nous sommes assis dans la cour du ministère de la Condition féminine, à l’ombre du mausolée érigé à la mémoire des personnes mortes dans l’effondrement de l’immeuble, dont la directrice générale du Ministère.

Avec passion, Yolette Mengual, chef de cabinet de la ministre de la Condition féminine, Marjorie Michel, m’explique la teneur d’un projet de loi sur la « responsabilité paternelle ». Ce projet a été rejeté l’an dernier par les parlementaires, mais il revient maintenant par un autre canal.

En gros, il vise un problème extrêmement répandu ici : les enfants nés hors mariage et rejetés par le père.

Responsabiliser les pères délinquants en Haïti. Avec une loi ? Méchant défi ! La perception automatique des pensions alimentaires, un coup parti ?

Je ne me moque pas, au contraire. Les hommes qui sèment à tout vent et qui prennent la poudre d’escampette, c’est véritablement une catastrophe dans un pays comme Haïti, parce que cela condamne trop souvent les enfants à la pauvreté, à l’exclusion, bref, à la rue.

Tant mieux si les politiciens, le gouvernement et les ONG s’en préoccupent et s’attèlent à une longue tâche de sensibilisation. Impossible de ne pas noter, toutefois, le décalage entre les principes d’un projet de loi comme celui-ci et la « vraie vie » de la population.

Double décalage, en fait. D’abord, entre l’État haïtien, qui s’est donné toutes les structures modernes d’un pays riche, mais qui est incapable de pourvoir aux besoins essentiels de sa population, à commencer par la sécurité.

Et puis, un décalage entre les idéaux de l’élite politique et intellectuelle et la réalité d’une majorité indigente dont le seul idéal est bien souvent de trouver de quoi bouffer pour le prochain repas.

Un autre exemple parmi tant d’autres. Il y a deux semaines, en marge de la conférence de l’ONU pour la reconstruction d’Haïti, Coca-Cola a annoncé qu’elle utiliserait les mangues haïtiennes (ah, les mangues haïtiennes...) pour fabriquer un de ses jus.

Excellente nouvelle, porteuse pour l’agriculture haïtienne.

Dans la foulée de cette annonce, un chroniqueur du journal Le Nouvelliste, de Port-au-Prince (pas de Trois-Rivières !), s’est mis à fantasmer sur les retombées de cette culture pour son pays, allant jusqu’à parler de la création d’une « chaire universitaire de la culture de la mangue » !

Je ne sais trop quelle université, d’ailleurs, parce qu’elles sont pratiquement toutes détruites. Vous ne pourriez pas juste planter des manguiers, pour commencer ? Et trouver ensuite de nouveaux marchés pour ce produit de qualité (et pour d’autres) avant de rêver à une chaire ?

L’énorme décalage entre l’élite et le peuple vient de rattraper Yolette Mengual, aussi présidente du Réseau des femmes candidates pour gagner (RFCG), un organisme voué à l’implication des femmes en politique.

Encore là, je ne me moque surtout pas. J’ai décrié trop souvent le sexisme en politique (chez nous comme ailleurs), pour ne pas être d’accord avec l’objectif visé par le groupe de Mme Mengual.

Mais dans l’immédiat, la situation pitoyable des femmes en Haïti, en particulier dans les camps, constitue une priorité beaucoup plus urgente.

D’ailleurs, une partie des budgets promis au RCFG, notamment 500 000$ de la Norvège, a été réaffectée à ces priorités.

Dans les camps, le Réseau fait maintenant de la sensibilisation et a créé des brigades psychosociales pour les femmes. Leur rôle est de distribuer des sifflets (pour que les femmes puissent alerter le camp si on les attaque), des lampes de poche pour se rendre aux latrines, des serviettes hygiéniques ainsi que de la nourriture.

Les brigades tentent aussi de diriger les femmes victimes d’agressions vers la police, une tâche très difficile.

Les viols dans les camps, c’est un sujet tabou ici. Mme Mengual affirme qu’il n’y a pas de violence systématique envers les femmes, mais elle admet l’existence d’un certain trafic.

Dans les rues, les ONG ont mis sur pied un programme pour les jeunes appelé « Travail contre comptant ». Dans certains camps, c’est plutôt « sexe contre bouffe ».

Les hommes, plus costauds, volent les coupons de rationnement remis exclusivement aux femmes et les redistribuent en échange de faveurs sexuelles. « Des hommes disent aux femmes : couche avec moi et je te donne de la bouffe ou un coupon, confirme Mme Mengual. On le sait, les femmes nous l’ont dit. »

En général, dans la société haïtienne, le sort des femmes est absolument navrant. En Haïti, 47 % des familles sont monoparentales, l’écrasante majorité de ces familles étant dirigées, évidemment, par des femmes. Ces femmes ont en moyenne six enfants, le plus souvent de deux ou trois pères différents.

« Les femmes sont en état de dépendance économique permanent ici, explique Yolette Mengual. Elles ont besoin d’un homme pour avoir de l’argent. Elles couchent avec cet homme, elles ont un ou deux enfants, puis il s’en va et elles doivent trouver un autre homme... »

C’est encore pire depuis le tremblement de terre puisque bien des femmes ont perdu leur petit commerce de revente ou leur petit boulot.

Sur le fond, Yolette Mengual a raison : Haïti a besoin de plus de femmes élues ou au pouvoir.

Il y en avait une, d’ailleurs, au poste de premier ministre jusqu’en octobre dernier, Michèle Pierre Louis, femme brillante et respectée sur la scène internationale, mise à la porte par le Sénat sous prétexte de mauvaise gestion.

En grattant juste un peu, on découvre aussi que l’homosexualité présumée de l’ex-première ministre indisposait pas mal de monde en Haïti.








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