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Crise : les banques sont-elles oui ou non coupables ? - Propos recueillis par Mathieu Laine et Paul-François Pao

mardi 24 février 2009 par Robert Benodin

Crise : les banques sont-elles oui ou non coupables ?

Propos recueillis par Mathieu Laine et Paul-François Paoli
23/02/2009 Le Figaro

Responsabilités des institutions bancaires, retour de l’autorité de l’État, tentation du protectionnisme sont quelques-uns des sujets brûlants sur lesquels débattent Matthieu Pigasse*, associé gérant à la banque Lazard, et Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric.

LE FIGARO. Les banquiers sont aujourd’hui montrés du doigt. Sont-ils à l’origine de la crise ?

Matthieu Pigasse. Il faut résister à la tentation du bouc émissaire. La crise est globale et les responsabilités sont partagées. Nous avons tout d’abord vécu pendant dix ans dans un monde où l’argent était devenu fou et les rémunérations du capital extravagantes. Les rémunérations attendues étaient ainsi de 15 à 20 % par an quand l’économie croissait de 2 à 5 % au maximum. Nous étions en pleine frénésie financière. Pour autant, en mettant en œuvre des politiques économiques expansionnistes, les pouvoirs publics ont également une responsabilité de premier ordre. Ils ont injecté massivement des liquidités dans l’économie pour compenser la faiblesse des revenus aux États-Unis comme en Europe. Les gouvernements ont cherché à maintenir le pouvoir d’achat par un surcroît d’endettement. Troisièmement, on a assisté à une faillite de la régulation. Il faut donc replacer la crise financière dans un contexte général d’illusion collective.

Henri Lachmann. Je suis plus sévère que vous sur les banquiers, moins sur les États. En dehors des États-Unis, qui jouent les jeux dangereux du déficit budgétaire et de la balance des paiements et dont les banques prêtent trop facilement aux ménages sans s’occuper de leurs revenus. Les banquiers se sont éloignés de leur métier de base : faire du crédit et évaluer le risque. Ils se sont fourvoyés. Ce que vous ne dites pas dans votre livre, que j’ai trouvé formidable par ailleurs, c’est que trop souvent les banquiers ont fait des spéculations pour leur propre compte. Ne gagnant pas d’argent sur le crédit, ayant perdu leur capacité à évaluer les risques, ils se sont engouffrés dans cette spirale ­diabolique.

M. P. Ce n’est pas seulement qu’ils n’ont pas su gérer le risque. Il y a eu une perversion du système qui a consisté à transférer le risque à d’autres, à travers la titrisation et les mécanismes d’assurance. Les banques ont prêté d’autant plus facilement à des gens qui n’étaient pas solvables qu’elles se dessaisissaient du risque et n’en étaient ainsi plus ­responsables.

Mais alors, faut-il interdire la titrisation ?

M. P. Non, la titrisation est une bonne chose. L’innovation financière a des avantages. Cela réduit notamment les coûts de transaction. Mais là encore, on était dans la démesure. Il n’y avait plus de limites au système. Un des drames des banques d’affaires américaines, c’est que gagnant de moins en moins d’argent sur leurs activités traditionnelles (conseil et crédit), elles ont voulu compenser leurs faibles marges en développant des activités sur fonds propres. Les banques d’investissement sont devenues de gigantesques hedge funds qui géraient leurs fonds propres afin de gagner l’argent qu’elles ne gagnaient plus par ailleurs. Il faut tirer les leçons de ces dérapages et séparer les différents métiers des banques. La banque de dépôt, la banque commerciale et la banque d’investissement : ce n’est pas pareil.

H. L. Avec un mensonge sur le mot « investissement ». Ces banques n’investissent rien du tout ! On devrait les appeler « banque de spéculation » ! M. Kerviel n’investissait pas !

Êtes-vous dès lors favorable à une réglementation qui compartimente les deux types d’activité ?

Henri Lachmann. Les réglementations ne suffisent pas, il faut aussi surtout les appliquer ! Il y a quand même une chose étonnante. Par exemple, sur 100 transactions financières, il y en a 2 % seulement qui sont supportées par les transactions économiques. Matthieu Pigasse cite des chiffres étonnants sur les transactions pétrolières. Ce monde est devenu totalement irréaliste. Deuxième chose qui me paraît spécifique à cette crise, c’est que chacun des facteurs alimente l’autre. L’argent fou alimente la dette, qui alimente la croissance, qui alimente la dette, qui alimente l’argent fou, etc. Si vous ajoutez à cela la cupidité humaine à court terme, vous avez plus qu’un cercle pervers. La crise doit dès lors être l’occasion de mettre tout cela à plat. Il faut bien voir que la croissance financière de 2006-2007 était complètement folle par rapport à l’économie réelle. Il est temps de reprendre nos esprits.

M. P. Sous des dehors techniques (ratios prudentiels, normes comptables, etc.), il y a des choix politiques qui ont été faits. Et qui expliquent la formation de la bulle et la rapidité de la crise. Ceci dit, je me méfie de l’opposition entre économie financière et réelle. L’une et l’autre sont indissociables. Si l’économie est un moteur, la finance est le carburant. La finance est essentielle au fonctionnement de l’économie.

H. L. À condition que l’on n’en abuse pas ! Il y a plus de flux financiers entre les États-Unis et les Bahamas qu’entre les États-Unis et la Chine ! Par ailleurs, les objectifs de revenus des capitaux étaient totalement disproportionnés et se sont faits au détriment des salaires. Ces quinze dernières années, les salariés n’ont pas eu le juste retour de la croissance. Il est clair qu’en demandant 15 à 20 % de taux de rentabilité interne sur les capitaux, cela ne pouvait se faire qu’au détriment de la valeur ­ajoutée…

M. P. L’urgence n’est pas de trouver des responsables mais des solutions. La crise financière n’est pas la cause de la crise économique. Elle en est un symptôme. La crise actuelle est une crise de l’endettement. Pourquoi ? Pas seulement parce que les financiers ont voulu gagner de l’argent. Il y a eu un choix politique qui nous a poussés à nous dire : nos économies ne croissent plus vraiment ; les salaires ne progressent pas plus ; les inégalités de revenus s’accroissent ; il faut compenser la faible croissance par un excès d’endettement.

Vous parlez de responsabilités politiques… Le politique vers qui on se rue pour nous sortir de la crise ?

Henri Lachmann. Oui. Mais c’est normal : c’est la faillite d’un système et il faut inventer un nouveau modèle. On ne peut faire du capitalisme sans capital, or on a fait ces cinq dernières années du capitalisme avec des dettes ! Il n’y avait plus assez d’investisseurs et plus d’actionnaires. N’oubliez pas que la durée de détention moyenne des actions à la Bourse de Paris est inférieure à six mois…

M. P. C’est effectivement la crise d’un choix de société. Notamment porté par les États-Unis, les Européens ayant emboîté le pas. Le système financier s’est emballé ensuite et nous en sommes tous les victimes. Mais cela cache un mal plus profond : nos économies sont matures. On s’est menti à nous-mêmes avec cet endettement. On a vécu dans une grande illusion en croyant qu’on était riche parce qu’on avait par exemple aux États-Unis des taux de croissance atteignant 4 à 6 % par an. Un scénario artificiel parce que dopé par la dette, un peu comme un sportif qui s’essouffle et se dope pour continuer à courir.


Le politique doit-il agir et en a-t-il les moyens ?

M. P. La crise montre l’importance de mieux d’État et de plus d’État. L’autorégulation : cela ne marche pas. L’idée selon laquelle le marché est infaillible et la « main invisible » fonctionne vient de s’effondrer. Certes il y avait un système bancaire mondial très régulé et qui vous contraignait, quand vous aviez un dollar de capital, à ne pas prêter plus que 12 dollars. Cependant, cette règle n’a pas fonctionné car les acteurs l’ont contournée en sortant du secteur régulé. Ils se sont mis dans une zone de « non-droit », ce que nous appelons le shadow system bancaire, un système fantôme qui était, avant la crise, d’un poids comparable au système bancaire lui-même : 10 000 milliards de dollars. Dans ce système non régulé, pour un dollar de capital, vous pouviez faire 30, 35, 40 dollars de dettes ! On a perdu la raison. À crise globale, il faut, pour éviter que cela ne se reproduise, une réponse globale. On doit pouvoir contrôler les trous noirs et les paradis fiscaux. Idem pour les produits financiers, qui ne doivent plus échapper aux règles communes.

H. L. La régulation existante n’a effectivement pas marché. D’accord avec vous : à crise globale, il ne peut y avoir de réponse locale. La réponse doit être planétaire, elle aussi. Sans parler de gouvernement, il faut une autorité de régulation unique. Je ne suis pas contre le fait que l’on confie cette mission au FMI, comme vous le proposez, mais à condition qu’on le sorte des États-Unis. Il faut que le FMI cesse d’être sous l’influence de ce pays et soit sous celle de l’Europe ou d’un pays émergent. Qu’il soit culturellement autonome et ne soit plus imprégné par cette culture de la dette.

M. P. D’accord sur le FMI. Ce que nous voyons, c’est l’agonie du système de Bretton Woods, qui n’en finit plus de mourir. Il faut réinventer le FMI : accroître le rôle et la représentation des pays émergents (Chine, Russie, Brésil…) à hauteur de leur nouveau poids économique, et doter le FMI de missions et de moyens nouveaux. La force de frappe du FMI, c’est aujourd’hui 200 milliards de dollars. Ce n’est vraiment pas grand-chose…


Que pensez-vous de la montée des tentations protectionnistes ?

M. P. Le protectionnisme est le plus grand risque à court terme. Une des grandes leçons de la crise de 1929, c’est que le repli sur soi conduit à l’exacerbation des pulsions nationalistes. Attention aux plans de relance sectoriels non coordonnés, pour l’automobile ou les banques, que je comprends mais qui créent des distorsions de concurrence. Attention aux mouvements monétaires, comme les Chinois et les Anglais commencent à le faire. S’il faut protéger les agents économiques à travers l’État providence, il ne faut pas s’enfermer derrière des barrières qui nous feront tous perdre. On est venu à l’aide des banques. C’était indispensable. Mais il faut aussi venir en aide aux plus faibles, qui sont les vraies victimes de la crise. Il faut aider les ménages surendettés à se resolvabiliser.

H. L. D’accord avec vous. Il est légitime de protéger mais le protectionnisme est une idéologie de silos et de ghetto. On se replie sur soi-même et on ne bénéficie plus des richesses des autres. La plupart des plans de relance qui ont été faits en Europe sont centrés sur l’investissement, les infrastructures, et pas sur la consommation. C’est une bonne chose. Quant aux États-Unis, ils ne sont pas en forme. Mais il ne faut pas oublier qu’ils ont une grande capacité de rebondir. C’est une société très flexible et très entreprenante.

M. P. Il n’y a pas, pour sortir de la crise, d’alternative à l’intervention de l’État. Il faut même aller plus vite et plus fort. En même temps, attention à la montée de la dette publique. Comme on va avoir du mal à accroître les impôts, il ne restera plus que l’inflation pour nous permettre de ne pas être écrasés par elle.

H. L. Il faudrait tout de même rapidement baisser les taux d’intérêt parce que cela relancerait la croissance et nous donnerait un euro plus faible. Quant à la dette publique, le plus grave, c’est que nous transférons toutes nos turpitudes aux jeunes générations. Nous sommes une génération de voleurs. Enfin, cette crise doit être une opportunité pour remettre le moteur franco-allemand en marche. L’Europe ne s’est jamais faite sans ces deux pays et la dégradation des relations entre nous est dramatique.

M. P. Dans cet ordre d’esprit, on pourrait envisager la fusion des Trésors français et allemand. N’ayons plus qu’un seul guichet de dette. Il n’y aurait plus qu’une seule dette publique qui aurait vocation à financer les deux États. Ce serait un instrument irrésistible de convergence économique et budgétaire. Si la dette était la même, comme dans un couple, alors les politiques deviendraient solidaires.

Quels sont les atouts de la France pour rebondir ?

H. L. La grande santé de son tissu économique et de ses grandes entreprises. Malgré la faiblesse des PME, la France bénéficie d’une vraie puissance économique. Nos handicaps, ce sont notre rigidité et notre système éducatif. Tous les ans, 150 000 jeunes sur 800 000 sortent du système éducatif français sans qualification, ni diplôme. Nous sommes la lanterne rouge des pays développés en matière de chômage des jeunes ! Nicolas Sarkozy doit aller plus vite et plus loin dans sa volonté de réforme. Le service minimum est une très bonne chose, la réforme des universités aussi. Mais allons plus loin encore.

M. P. Ce qui est inquiétant, c’est la comparaison entre l’industrie allemande et l’industrie française. Depuis dix ans, l’industrie allemande est compétitive et l’industrie française reste à la traîne. Le meilleur indicateur de ce phénomène, c’est la balance commerciale excédentaire en Allemagne, et de plus en plus déficitaire en France. Pourquoi ? Notamment parce qu’il y a une insuffisance de l’offre en France. Tout ce qui va dans le sens d’une amélioration de notre appareil de production, tout en renforçant les filets de sécurité sociaux, va dans le bon sens.

Coauteur avec Gilles Finchelstein de « Le Monde d’après, une crise sans précédent », Plon.

Ne séparons plus l’économique et le social

ydekerdrel@lefigaro.fr
24/02/2009 Le Figaro

La chronique d’Yves de Kerdrel.

Après une semaine marquée à la fois par le sommet social du 18 février et par les événements de la Guadeloupe, 61 % des Français, interrogés par OpinionWay pour Le Figaro, estiment qu’il existe un risque important pour que le mouvement social entamé le 29 janvier prenne de l’ampleur et finisse par ressembler à celui de 1995. Cette crainte peut paraître excessive, tant le contexte est différent entre ce qui se passe aujourd’hui et la première tentative de réforme des retraites menée par Alain Juppé. Mais cela prouve que dans l’inconscient des Français, la situation de crise actuelle ne peut déboucher que sur une vaste révolte sociale.

Cette remarque nous rappelle à quel point l’économique et le social sont étroitement liés. Il n’y a pas de progrès social en période de disette. Il n’y a pas de progrès social dans une économie où tout est réglé sur la seule satisfaction des actionnaires. Il n’y a pas de progrès social s’il n’y a pas quelque part des ressources pérennes pour les financer, donc une économie marchande qui se porte bien et qu’on laisse produire des richesses à sa guise. Bref, il n’y a pas de progrès pour tous, s’il n’y a pas d’abord des profits, des dividendes, des entreprises qui gagnent des marchés. Tout le reste n’est qu’agitation étatique, économie administrée et retour à un socialisme qui ne veut pas dire son nom.

« Faire du social »

Le sommet du 18 février a été un bel exercice de consensus, d’écoute mutuelle et de premier pas vers une unité nationale. Le gouvernement a fait les gestes qu’il fallait en matière de relance par la consommation, sans pour autant remettre en cause son dogme de relance par l’investissement. Le problème, c’est que si nos principales centrales syndicales ont fait énormément de progrès dans leur capacité à comprendre les contraintes économiques, si nos technocrates ont fini par comprendre que l’on ne pouvait pas tirer des chèques indéfiniment sur le dos des générations futures, il reste encore chez certains la volonté de « faire du social » comme on donne de la morphine à quelqu’un qui souffre, en ignorant totalement la racine du mal. « Faire du social », c’est notamment le savoir-faire du bon M. Soubie qui a conseillé Raymond Barre et Jacques Chirac avant d’être appelé par Nicolas Sarkozy. De son bureau du second étage de l’Élysée tout meublé en style empire, cet homme exquis à la culture immense explique avec science et expérience sa méthode, sa capacité à tout déployer pour arrêter un conflit, mais aussi, s’il le faut, pour faire passer une réforme profonde - comme ce fut le cas à l’automne 2007 avec les retraites. Mais jamais il ne fait référence à ce qu’Antoine Riboud avait très bien qualifié lors de son fameux discours de Marseille en 1972 de double progrès économique et social.

Qu’est-ce que cela signifie ? Primo, que l’on ne peut pas faire de l’économique, c’est-à-dire gérer une entreprise, sans s’assurer du développement du capital humain. Le social, ce n’est plus de construire des corons pas très loin des terrils. C’est tout à la fois l’intéressement et la participation. C’est la formation. C’est la mobilité. C’est aussi la capacité à transformer les salariés en actionnaires de manière à ce qu’ils soient aussi bien associés que possible aux mécanismes qui forment la richesse de l’entreprise. Y compris, et c’est là où le bât blesse forcément, lorsqu’il faut procéder à des licenciements curatifs, voire préventifs.

Secundo, on ne peut pas faire de social en faisant un chèque de temps en temps pour le comité d’entreprise, la participation ou simplement le pouvoir d’achat. Il faut que la démarche financière ne soit pas contrainte et qu’elle soit assise sur la volonté de faire bouger les mentalités. Et puisque nous évoquions il y a un instant Antoine Riboud, son fils Franck met la dernière main en ce sens à une initiative spectaculaire que va lancer Danone et qui va de nouveau montrer l’imbrication de l’économique et du social, voire de l’économique et du sociétal.

Petits cadeaux et fausse monnaie

M. Soubie connaît tout cela par cœur, tant il a conseillé des chefs d’entreprise. Mais le sommet du 18 février s’est déroulé comme on l’imaginait, par des petits cadeaux faits aux uns et aux autres, qui ne sont que du « pis-aller ». Et les Français savent très bien que cet argent est une sorte de fausse monnaie versée par un État sans le sou. De même, le gouvernement a souhaité vite faire souffler l’extincteur sur les braises qui couvent outre-mer, en débloquant 500 millions d’euros. Mais qu’est-ce pour une communauté qui comprend 40 % de fonctionnaires et 25 % de chômeurs ?

À la prochaine alerte, il n’y aura pas d’autre moyen que de verser de nouveaux chèques. C’est tout de même dommage qu’en France, le social, ce soit hélas toujours du politique, car nous vivons, qu’on le veuille ou non, dans un pays sous empreinte marxiste. Peut-être la journée du 19 mars sera-t-elle un baroud d’honneur ? Un défilé triomphal ? Peut-être aussi sera-t-elle l’occasion de coaliser tous les sujets de mécontentement. Dans ce cas, le politique aura l’occasion de réaliser que ce n’était pas la meilleure solution

que de faire du social, sans se soucier des entreprises, donc de la richesse produite, donc de l’« économique ». Il aura aussi la possibilité de réaliser que ce que pressentent les Français est souvent loin d’être infondé.


Antilles : enquête sur le GBH, symbole de la « profitation »

L’Humanité

Le chiffre d’affaire du groupe dominant la grande distribution dans les départements d’outre-mer, a doublé en 6 ans. La famille Hayot est classée au 119ème rang des fortunes de France.

« Hayot toujou sakrifyé salaryé’ay pou fè ankô plis lajan » (« Hayot sacrifie toujours les salariés pour faire encore plus d’argent »). En exergue d’un document mis en ligne par le syndicat guadeloupéen UGTG, l’accusation résume la colère qui s’est cristallisée contre le Groupe Bernard Hayot (GBH), devenu au fil des semaines l’un des symboles de la « pwofitasyon » dénoncée par les grévistes antillais.

Descendant d’une famille de colons arrivés à la Martinique en 1680, héritier d’une fortune opulente bâtie sur l’exploitation de « l’or blanc » (le sucre) par l’esclavage, le béké Bernard Hayot a fait du groupe qu’il a fondé en 1960 une multinationale florissante. Implanté en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane française, à Trinidad et Tobago, en République Dominicaine, à Cuba, à la Réunion, en Nouvelle-Calédonie, en France métropolitaine, au Maroc et en Algérie, le groupe Bernard Hayot a doublé son chiffre d’affaires en 6 ans. Celui-ci est passé de 1 à 2 milliards d’euros entre 2002 et 2008.

Le secret de cette réussite insolente ? Le groupe, qui doit son développement initial aux activités industrielles et à l’importation, s’est imposé, à partir des années 80, dans la grande distribution et la distribution automobile, jusqu’à occuper dans ces secteurs une position dominante à la Martinique et à la Guadeloupe.

GBH domine la grande distribution outre-mer

Dans le domaine de la grande distribution, GBH construit et exploite des hypermarchés, 5 sous l’enseigne Carrefour et un Euromarché, dont 2 en Martinique, 1 à la Guadeloupe, 2 à la Réunion et un en République Dominicaine. Des grands magasins dont il gère aussi les galeries commerciales attenantes.

A la Guadeloupe, le centre commercial Destreland, à Baie-Mahault, véritable temple de la consommation, avec ses 34 000 mètres carrés, est devenu une cible privilégié des actions du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP). Le 5 février dernier, plusieurs centaines de grévistes ont envahi le site, contraint de baisser les rideaux. « Ne venez pas à Carrefour, Arrêtez d’enrichir Hayot ! », scandaient les manifestants, avant de bloquer les entrées par des montagnes de caddies entassés. Plus récemment, un hypermarché et une concession automobile du groupe ont été saccagé lors des émeutes qui ont secoué, la semaine dernière, la Guadeloupe.

Un réseau de filiales tentaculaire

Accusé de faire flamber les prix dans ses hypermarchés et de « sucer le porte-monnaie » des Antillais, selon l’expression du porte-parole du LKP, Élie Domota, le Groupe Bernard Hayot est également pointé du doigt pour sa position de quasi-monopole dans d’autres secteurs de l’économie.

Dans celui de l’automobile, par exemple. Unique importateur de Renault dans les quatre départements d’Outre-mer, il est aussi à la tête d’un réseau de concessions multimarques, important et distribuant chaque année dans ces départements plus de 25 000 véhicules Audi, Mercedes, Mitsubishi, Nissan, Renault, Séat, Skoda, Toyota, Vokswagen, Jeep, mais aussi Caterpillar et Renault Trucks. La location automobile et la distribution de pneumatiques ne lui échappent pas non plus.

Mais les activités de GBH ne s’arrêtent pas là. Leur liste dans les départements d’outre-mer ressemble à un inventaire à la Prévert. GBH exploite des magasins sous les enseignes M. Bricolage, Décathlon, Gamm Vert, Yves Rocher, dispose d’une centrale d’achat couvrant la zone asiatique, fabrique des produits laitiers sous la marque Danone, produit et commercialise les Rhums JB et Clément. Il assure, aussi, la représentation, le stockage et la distribution, dans ces territoires, des produits Mars, Pepsico, Lu, BN, Duracell, Sony, Nivéa, etc. Impossible de dresser, en quelques lignes, une liste exhaustive des filiales de ce groupe tentaculaire.

Comment s’étonner, dès lors, que le Groupe Bernard Hayot soit désigné par les grévistes comme l’un des responsables du maintien des départements d’outre-mer sous dépendance d’une économie des containers interdisant tout développement authentique ? « GBH contrôle l’économie de la Guadeloupe et de la Martinique, de main de maître, comme dans les habitations pendant l’esclavage », accuse l’UGTG.

Une fortune bâtie sur l’austérité salariale

Classée au 119ème rang des plus grandes fortunes de France par le magazine Challenges, la famille Hayot a vu la sienne passer de 300 millions d’euros en 2007 à 350 millions d’euros en 2008. Un enrichissement qui alimente, évidemment, la colère de grévistes confrontés à l’intransigeance de patrons rechignant à céder toute augmentation salariale substantielle.

« Ceux qui profitent de leur monopole pour faire flamber les prix sont les mêmes qui refusent catégoriquement d’augmenter les salaires au delà de 2 %, s’emporte Roger Lanoix, secrétaire général du syndicat Martiniquais CDTM. Les capitalistes martiniquais, au premier rang desquels Bernard Hayot, qui ne donne rien à ses salariés et engrange des profits faramineux, portent une lourde responsabilité dans la crise actuelle ».

Une pratique qui plonge ses racines loin dans l’histoire. En février 1900, à l’issue de la première grande grève des ouvriers de la canne, marquée par le massacre de nombreux grévistes, la Famille Hayot préféra licencier un tiers des effectifs de ses usines pour se débarrasser des « meneurs » plutôt que d’appliquer l’accord entérinant une hausse des salaires et l’interdiction des brimades. « L’épisode, raconte l’historien Armand Nicolas, est resté gravé dans le folklore par la fameuse chanson « oué, oué, missié Michel pa lé baye 2 francs » (« M. Michel ne veut pas donner les 2 francs » : un des Hayot s’appelait Michel) » [1].


Accusation de discrimination

Mis en cause sur sa politique salariale, le groupe GBH est également soupçonné par les syndicats de pratiquer la discrimination, en privilégiant les métropolitains dans la promotion, voire le recrutement de ses collaborateurs. « Les métros sont embauchés en CDI avec tous les avantages (..), tandis que GBH développe la précarité des jeunes guadeloupéens, assure l’UGTG. Les travailleurs guadeloupéens cadres, ouvriers, subissent le mépris, l’arrogance, (…) la pression et la discrimination des différents directeurs du GBH. Le mot est passé : pa de pitié pou lè neg ». Interrogé par l’Humanité sur la politique de sa direction des ressources humaines, le groupe n’avait pas, hier soir, donné suite. Le mutisme du groupe sur l’actuel mouvement social ? « Un choix culturel de GBH », répond son service de presse.

Illustration parfaite des profondes inégalités qui déchirent les sociétés guadeloupéenne et martiniquaise, la prospérité des groupes békés comme celui de Bernard Hayot ne résume pourtant pas le système économique ultra-marin dont l’injustice a nourri la révolte. « Cette crise sociétale vient de l’impasse dans laquelle nous a enfermé le système colonial départemental. Un système qui a certes maintenu une part importante de la domination économique des capitalistes békés mais qui y a ajouté une forte pénétration du capital français, écrit l’économiste et dirigeant communiste Michel Branchi, dans une tribune publiée le 21 février par France Antilles. Il y a certes le groupe Bernard Hayot (GBH) ou le groupe Alain Huyghes-Despointes, mais il y a aussi la CMA- CGM, Air France Cargo, Vinci, Veolia, Bouygues, But, Connexion, BNP-Paribas, la Bred, Total, etc. N’ayons garde de l’oublier… »

Rosa Moussaoui

Guadeloupe : Jégo « optimiste » sur la sortie de crise

« On s’approche d’une solution de sortie de bon niveau », assure le secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer. Les négociations se poursuivront mercredi.

« Il y a sur la table, entre les mains des médiateurs, je crois tout ce qu’il faut pour arriver à un bon accord. » Yves Jégo, secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, s’est dit aujourd’hui « optimiste » sur l’issue des négociations en Guadeloupe, lors du « Talk Orange -Le Figaro ».

« Les discussions vont reprendre demain », a-t-il précisé. « C’est compliqué, c’est difficile (…) mais je reste très optimiste. (...) Je trouve qu’on progresse beaucoup intellectuellement et qu’on s’approche vraiment de la solution qui me semblerait être la solution de sortie de bon niveau. »

Selon lui, « il faut prendre maintenant dans chacune des propositions, celle du gouvernement, celle du patronat, celle du syndicat de patrons proche du LKP, celle du LKP, ce qu’elles ont de meilleur et fabriquer un "mix" de tout ça ».

Interrogé sur une proposition de l’Union des chefs d’entreprises guadeloupéens (UCEG) suggérant une augmentation salariale de 200 euros à la charge du patronat, des collectivités locales, et de l’Etat par un allègement de charges, il a répondu que « dans sa totalité, si on l’applique in extenso, il y a des limites à cette proposition qui ne pourront pas être franchies ».

« Si on prend le caractère transitoire sur les trois prochaines années, si on prend l’idée de dire que les entreprises doivent participer à une hauteur significative, et que le plus que peut apporter l’Etat, c’est une baisse sur les charges, on a là des bonnes idées », a-t-il jugé.
« Mais il faut les ajouter aux bonnes idées des autres. Pour avoir un accord il faut une solution partagée. »

(Source AFP)

Guadeloupe : début de polémique après de la visite de Royal

Alors que les discussions ont repris lundi sur l’île, la visite surprise de Ségolène Royal dimanche à Pointe-à-Pitre suscite de vives réactions.

Les négociations en Guadeloupe entre le collectif de grève LKP, le patronat et l’Etat ont repris lundi vers 11H20 (16H20 à Paris), sur fond d’atmosphère pessimiste.

Les discussions se déroulent à la capitainerie du port autonome de la Guadeloupe à Pointe-à-Pitre. Principale revendication du collectif syndical LKP, qui a lancé le mouvement de grève depuis le 20 janvier : une augmentation salariale de 200 euros nets.

Plusieurs centaines de militants ont accompagné la délégation du LKP (6 délégués accompagnés d’experts) en chantant en créole le refrain de la grève « La guadeloupe c’est à nous, la Guadeloupe, c’est pas eux », mais aussi « nous venons pour négocier ». Autour de la table des négociations : le préfet Nicolas Desforges (arrivé en hélicoptère), Elie Domota, porte-parole du LKP, les médiateurs envoyés par le gouvernement et qui ont travaillé pendant tout le week-end.

Le calme semble revenu sur l’île

Aucun incident n’a été enregistré sur l’île durant la nuit de dimanche à lundi, pompiers et policiers n’ayant pas eu à intervenir pour la seconde nuit consécutive.

Tous les axes routiers de l’île ont été déblayés samedi et dimanche par des entreprises réquisitionnées par la préfecture, à l’exception d’un barrage à Baie-Mahault, où les forces de l’ordre n’ont pas souhaité intervenir pour le moment contre des occupants qualifiés de « très agressifs ».

L’évolution de la situation sur l’île dépendra de l’issue des négociations.


La visite de Royal suscite de vives réactions

La visite surprise de Ségolène Royal en Guadeloupe dimanche pour assister aux obsèques du syndicaliste tué par balle, provoque débats et polémiques.

Ayant vécu enfant en Martinique, Ségolène Royal -qui a choisi comme titre de son dernier livre « Femme debout », surnom donné par les Antillais- s’est présentée « en amie des peuples antillais et guyanais ». Elle a longuement évoqué le souvenir de « la Révolution française », s’en prenant à des « patrons enrichis sur le système néo-colonial ».

« Je serais en responsabilité, je puis vous assurer qu’il y aurait un ministre en permanence nuit et jour pour accompagner les négociations » entre partenaires sociaux. Et de suggérer à François Fillon d’assister aux négociations sociales en Guadeloupe

En guise de réponse, ce lundi, le Premier ministre lui a conseillé « de garder son sang froid et de laisser les partenaires sociaux discuter ». Plus direct, le porte-parole Frédéric Lefebvre dénonce « l’irresponsabilité » de Ségolène Royal, mise sur le même plan qu’ Olivier Besancenot (NPA) et José Bové. Elle fait « de la récupération politicienne autour de la mort d’un homme, ce n’est pas très digne ».

Jean-Luc Lubin, secrétaire général guadeloupéen du Medef va plus loin : « Dans la situation actuelle, Ségolène Royal est très très mal placée pour venir mettre de l’huile sur le feu, aujourd’hui on a besoin de sérénité dans ce pays et non pas de politiciens arrivistes, qui viennent nous donner des leçons et nous dire ce qui est bon, ce qui n’est pas bon », a-t-il lâché, lui recommandant de « se casser ».

Les royaliste montent au créneau

Le président du Front national Jean-Marie Le Pen a accusé l’ex-candidate PS à la présidentielle d’être allée jouer les « pétroleuses » en Guadeloupe. « Entre Sarkozy qui brasse de l’air et Ségolène qui joue aux pétroleuses, la classe politicienne donne une fois de plus le triste spectacle de l’impuissance et du dévoiement de l’action politique. »

Scandalisés par la virulence des réactions, plusieurs « royalistes » sont montés au créneau pour défendre leur protégée. Elle « connaît bien les Antilles », elle « est aimée là-bas, elle les aime », elle pourrait jouer un rôle de « médiation », assure le député Jean-Louis Bianco.
Jean-Pierre Mignard, le président de l’association Désirs d’avenir, rappelle « l’appui » de la Guadeloupe au second tour présidentiel de 2007 (50,8% en Guadeloupe, 60,5% en Martinique). « Elle fait à son tour un geste en direction des Guadeloupéens dans ces heures difficiles ».








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