CAPSULES-HAITIMONDE.COM - Les Dernières Nouvelles d’Haiti - Tout sur l’actualité haitienne - Le réseau de référence Haitimonde.com

Carl Labossière : « À la rencontre d’un mapou du journalisme »

jeudi 24 avril 2014 par Administrator

Les murs du journal sont orphelins de Carl Labossière. L’un, si ce n’est le plus ancien journaliste haïtien encore vivant lutte contre un cancer et des problèmes lombaires qui limitent ses mouvements. Sa pensée, sa verve n’ont pas pris une seule ride. À cœur ouvert, « ce mapou du journalisme » s’ouvre.

Sur une étagère en acajou, entre des livres et des objets décoratifs, il y a quatre pipes recouvertes d’un épais manteau de poussière et de solitude. Sevrées, elles sont en manque. De l’index droit et des lèvres de Carl Labossière, 71 ans. Pour ce mapou du journalisme, ranger ses pipes, son paquet de tabac Capitaine black bleu, c’est abandonner une partie de sa légende.

Contre avis médical, Carl Labossière, en bon accro, passe du calumet à une cigarette plus légère, le Pall mall bleu. « C’est l’un des rares plaisirs qu’on ne peut pas m’enlever », a-t-il affirmé dans une épaisse fumée dans la chambre où il passe désormais toutes ses journées. Carl Labossière lutte contre un cancer et marche difficilement à cause de problèmes lombaires.

Sur son lit, entouré d’une flopée de crucifix, souvenirs familliaux, de photos de son fils Junior, de ses petits-fils, cet homme du Sud, qui n’est pas croyant, sait qu’il écrit les dernières pages de sa vie. « Je n’ai pas à me plaindre, car j’ai mené ma vie sur les chapeaux de roue », a confié Carl avant d’étouffer quelques complaintes. Sur un ton grave.
« Je suis très amer », a-t-il dit, creusant sa tête afin de trouver le sens de ses sacrifices. « Est-ce que cela valait la peine de m’être autant sacrifié ? », se demande-t-il.

Sur un plan collectif, l’auteur « d’Autoregards », une compilation d’articles analysant le pays sous toutes les coutures depuis des décennies, voit un désert. « Il n’y a que des velléités individuelles de reprise, mais elles ne sont pas étayées par la foi en ce que nous sommes et en ce que nous représentons », a constaté le hiérarque, ajoutant qu’aucun pays ne peut se reprendre « sans avoir foi en lui-même ». « Est-ce qu’on croit encore à ce pays ? », s’est demandé Carl Labossière, ex-gérant responsable de Le Nouveau Monde, journal du gouvernement, sous Jean-Claude Duvalier.

Duvaliériste ? « Cela dépend de l’intention que cache ce mot », a-t-il répondu. « Je n’ai jamais souscrit à certaine répression que souvent je jugeais bêtes et inutiles. Mais, en même temps, j’ai apprécié le substrat idéologique qui a permis à la classe moyenne de faire des avancées substantielles et irréversibles », a expliqué Carl Labossière.

En tant que gérant responsable de Le Nouveau Monde, « j’ai mené le combat dans le respect de mes adversaires qui étaient restés des confrères avec lesquels j’avais toujours gardé les meilleures relations ». Six mois après son départ de Le Nouveau Monde, le pouvoir lance les opérations du 28 novembre 1980. Exil, bastonnades et incarcérations de journalistes, d’intellectuels et d’opposants. « C’était une bêtise », a tranché Labossière. « Le gouvernement s’est enlisé dans un processus répressif qui lui a amené toute sorte de déboires », a estimé Carl Labossière. Ce grand lecteur de Historia a confié que, pour lui, « la politique est l’art de choisir intelligemment entre les solutions possibles ».

Ici, on oublie trop vite cela, a déploré cet intellectuel qui revendique un « nationalisme ouvert au monde ». Le 22 septembre 1994, peu avant le retour d’exil de Jean-Bertrand Aristide, avec des amis, des « compagnons de courage » comme il les appelle, Carl Labossière avait déposé une « gerbe de protestation » contre l’occupation d’Haïti. Il fallait avoir du courage pour le faire à l’époque, a-t-il dit . Avec les militaires, il admet avoir fait un bout de chemin, sans approuver toutes leurs actions. L’essentiel, pour Carl Labossière, c’était la préservation de la souveraineté nationale.

En 1990, dans un opuscule, « Exit Monroe », j’avais mis en garde le pays contre les dangers de l’implication de l’ONU dans les élections de cette année-là. 24 ans après, Carl Labossière affirme retirer aucune satisfaction d’avoir vu venir ce qui allait être l’omniprésence des Nations unies en Haïti. « J’ignore la MINUSTAH », a soupiré Carl Labossière. « Le pays est dans une situation où sa présence peut se justifier », a-t-il dit non sans tristesse.

Carl Labossière, arc-bouté à son indépendance d’esprit, a connu une longue traversée du désert après 1994. Il affirme qu’il n’était pas en odeur de saintété auprès des gens au pouvoir à l’époque. Quand Max Chauvet, directeur du journal Le Nouvelliste, lui confie la revue Bravo, Carl Labossière, encore aujourd’hui, croit que sa vie a été sauvée. Par Max Chauvet, « qui est plus qu’un ami », explique celui qui a été plongé dans le bain du métier, à la fin de sa vingtaine, dans les années 60, par Lucien Montas et Dieudonné Fardin (Le Nouvelliste et le Petit Samedi Soir).

La revue Bravo, dont les objectifs étaient de mettre en évidence des personnages de mérite afin de donner des modèles positifs à la jeunesse, a permis à CL de donner la mesure de son talent. Du haut de ses expériences, le potomitan, qui croit que « le journalisme est avant tout humilité », s’est inspiré de ses mentors. Lucien Montas, Ulysse Pierre-Louis, « les sages » ; Clarens Pierre-Pierre, l’efficace ; René Piquion, le redoutable polémiste ; Efton Desannées qui lui a appris la maîtrise des brèves, des « chiens écrasés ».

Carl Labossière, l’intellectuel rebelle, est un tendre, un dandy. En 1967, il a lié son destin avec Monique Oriol (Momo). Le couple a eu un fils, Junior, en 1970. Il chérit deux petits-fils. À « Momo », Carl Labossière, avec respect, affection, rend hommage. « Monique a été la compagne des bons comme des mauvais moments », a-t-il dit, reconnaissant envers l’apport de sa femme. « Sans elle, je me demande si j’aurais pu vivre comme je le fais. Je vis ma liberté d’être grâce à elle », raconte Carl Labossière, né un 23 octobre 1942 aux Cayes des œuvres de Oscar Labossière et de Marthe Marie Merlet. Initié très tôt à la navigation par son père, Carl Labossière, qui a bourlingué entre les Cayes, Jérémie et Jacmel, avait lâché la Faculté de droit des Cayes et de Port-au-Prince. Cet autodidacte s’est formé dans les livres, dans ses relations maîtres-disciple avec des aînés. Et c’est un peu dans cette veine qu’il ouvre son cœur, parle, partage. Avant de partir pour l’au-delà, comme tout mortel…

Roberson Alphonse

Voir en ligne : Le Nouvelliste







Accueil | Plan du site | info visites 275013

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site LES ENTREVUES  Suivre la vie du site Entrevues du jour   Politique de publication

Haitimonde Network